‹ Antoine Stradivari, luthier célèbre connu sous le nom de Stradivarius; précédé de recherches historiques et critiques sur l'origine et les transformations des instruments à archet et suivi d'analyses théoriques sur l'archet et sur François Tourte, auteur de ses derniers perfectionnementsChapitre 14 sur 15 · LE · texte numérisé non relu

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On attribue à Tourte, de Paris, père de celui qui a porté l’archet à sa dernière perfection, la suppression de la crémaillère, et son remplacement par la vis à écrou qui fait avancer et reculer la hausse pour tendre le crin à volonté, à l’aide d’un bouton placé à l'extrémité de la baguette. Cependant, si j'ai bonne mémoire, je crois avoir vu des représentations d’archets à bouton et sans crémaillère d’une époque antérieure. Quoi qu'il en soit, Tourte père était habile ouvrier : il a fabriqué des archets cannelés d’un joli travail, et en a perfectionné les têtes au moyen d’entailles profondes qui permettaient de fixer la mèche de crins d’une manière plus solide et de l’étaler avec plus d'égalité. Vers 1775, son fils

aîné fabriquait des archets estimés alors à cause de leur légèreté; mais la plupart sont faits avec des bois de médiocre qualité; les baguettes sont trop minces, les têtes mal dessinées, les hausses trop étroites et souvent trop élevées. LL |

Son frère puiné, François Tourte, connu longtemps sous le nom de Tourte le jeune, naquit à Paris en 1747, dans la rue Sainte-Marguerite, et mourut au mois d'avril 1835, à l’âge de quatre-vingt-huit ans. Destiné par son père à la profession d’horloger, il entra très-jeune dans un atelier, ne. fit point d'autre étude, et ne sut jamais lire ni écrire. Peut-être fut-il redevable à la profession qu’il exerça d’abord, de l’habileté et de la délicatesse de main dont il fit preuve ensuite dans la fabrication des archets. Dégoûté de son état après avoir passé huit années dans les ateliers d’horlogerie, parce qu'il n’y trouvait pas de bénéfices suffisants pour ses besoins, il embrassa la profession de son père et de son frère. À cette époque, les artistes distingués qui se trouaient à Paris étaient dans la voie du progrès vers l’art de chanter sur leurs instruments, avec les nuances dont les grands chanteurs italiens avaient donné l’exemple. Tous désiraient des archets qui répondissent mieux aux effets qu'ils voulaient produire, et qui eussent à la fois plus de légèreté, de ressort et d’élasticité. François Tourte avait fait ses premiers essais avec des bois qui provenaient de douves de tonneaux à sucre, dans le but de déterminer les formes de l’archet et d'acquérir de l’habileté dans le travail sans faire usage de matériaux dispendieux. Il vendait ces premiers produits de sa fabri-

cation 20 ou 30 sous. Chercheur infatigable, et pénétré de l’importante action de l’archet dans la production des sons, il essaya plus tard tous les bois qui lui paru- . rent propres à réaliser ses vues; mais il ne tarda pas à reconnaître que celui de Fernambouc seul pouvait lui donner les résultats qu’il cherchait, et que seul il réunissait la roideur à la légèreté.

L’é époque des premières et importantes découvertes de Tourte s'étend de 1775 à 1780. Malheureusement les guerres maritimes de la France et de l’Angleterre étaient alors un obstacle sérieux à l’arrivée du bois de Fernambouc sur le continent, et le prix de cette précieuse denrée, en usage pour la teinture, s'était élevé jusqu'à six francs la livre. Le bois de Fernambouc destiné à la teinture est expédié en bûches ; celui qui est le plus. riche en matière colorante est aussi le’ meilleur pour la fabrication des archets: mais il est rare d’en trouver dont les bûches soient droites et peu défectueuses; car ce bois est presque toujours noueux, gercé dans l’intérieur et courbé en tout sens. Quelquefois, huit ou dix mille kilogrammes de Fernambouc présentent à peine | quelques morceaux de droit fil et propres à fournir quelques bonnes baguettes d’archet.

La rareté du bois de Fernambouc, à l’époque dont il vient d’être parlé, explique le prix énorme auquel Tourte avait porté ses archets : il vendait 12 louis (de 24 livres) l’archet dont la hausse était en écaille, dont la tête était plaquée en nacre, et dont les garnitures de la hausse et du bouton étaient en or; ses meilleurs archets garnis en argent, et dont la hausse était en ébène, se vendaient

3 louis 1/2; enfin, les archets ordinaires, sans aucun ornemenht, étaient du prix de 36 francs.

Jusqu'en 1775, ni la longueur des archets, ni leur poids, ni leurs conditions d'équilibre dans la main, n’avaient été déterminés : éclairé par les conseils des artistes célèbres dont il était entouré, Tourte fixa la longueur de la baguette pour l’archet de violon à 74 ou 75 centimètres, y compris le bouton; celui de l’alto à 74 centimètres, et celui du violoncelle à 72 ou 73 -centimètres. Ce fut alors aussi qu’il détermina la distance du crin à la baguette par les hauteurs de la tête et de la hausse, et qu’il obtint par ces proportions l'angle nécessaire au crin pour l'attaque des cordes, en évitant l'inconvénient que celles-ci soient touchées par la baguette. Dans ces archets, la tête, plus élevée qu’autrefois, et conséquemment plus lourde, obligea Tourte à augmenter d'une manière sensible le poids de la partie inférieure, afin de rapprocher de la main le centre de gravité, et de mettre l’archet en équilibre parfait. C’est dans ce but qu’il chargeait volontiers la hausse et le . bouton d’ornements métalliques qui en augmentaient la pesanteur. De là vient que, nonobstant la légèreté des archets unis, on préfère ceux qui sont ornés, bien que plus lourds en apparence; car, dans les premiers, le centre de gravité s’éloignant de la main, le poids est plus sensible vers l'extrémité supérieure de la baguette, tandis qu'il se trouve dans les autres à la partie inférieure. Dans les archets dont l’équilibre est le plus satisfaisant, la longueur du crin est de 65 centimètres pour le violon, et le centre de gravité est à 19 centimètres,

à partir de la hausse; dans l’archet de violoncelle, la longueur du crin est de 600 à 620 millimètres, et le centre de gravité est à 175 ou 180 millimètres de la hausse. |

M. Vuillaume a vu Tourte scier lui-même les bûches de bois de Fernamboue, pour obtenir le droit fil et pour que la maille fût placée comme elle doit l'être; puis il courbait les baguettes à l’aide du feu. Quelques per- : sonnes ont prétendu (Norblin était de ce nombre) que Tourte ne courbait pas les baguettes de ses archets par le feu, et qu’il les sciait dans la bûche suivant la forme. qu’elles devaient avoir; mais ce procédé aurait été en contradiction manifeste avec le principe de la direction du droit fil, dont il avait reconnu l'excellence. Il est donc certain que c’est par la chaleur qu'il obtenait la courbure nécessaire. Il avait compris que cette courbure ne pouvait persister invariablement qu'autant que l’intérieur de la baguette était chauffé comme la superficie, afin que toutes les fibres concourussent à maintenir la permanence de la courbe. On a remarqué, en effet, que lorsque les baguettes ne sont chauffées qu'à la superficie, les fibres intérieures, qui n’ont pas subi l’action de la chaleur, restent dans leur état primitif et opposent une résistance constante à la direction de la courbe; quelquefois même cette résistance est telle, qu’elle finit par ramener la baguette à son état normal, particulièrement lorsque l’archet a été exposéaux influences de l'humidité. C’est pour cette cause que les archets fabriqués au point de vue du bon marché se décambrent et n’ont aucune des qualités nécessaires.

Tourte donnait des soins minutieux à la préparation de la mèche de crins de l’archet. Il préférait les erins de France, parce qu'ils sont plus gros et plus solides que ceux des autres provenances. La préparation qu'il leur faisait subir consistait à les dégraisser par le savonnage; puis il les passait dans l’eau de son, et, enfin, il les dégageait des parties hétérogènes qui avaient pu s’y attacher, en les plongeant dans une eau pure légèrement teintée de bleu. Sa fille avait pour occupation presque constante le triage de ces crins, pour en écarter ceux qui n'étaient pas complétement cylindriques et égaux dans toute leur longueur : opération délicate et néces-

saire; car un dixième au plus d’une masse de crins

donnée est d’un bon usage, la plupart ayant un -côté

plat et présentant de nombreuses inégalités. A l’époque

où Viotti arriva à Paris, les mèches de crins des archets se réunissaient presque toujours en une masse ronde qui nuisait à la qualité des sons; ce fut d’après

ses observations à ce sujet que Tourte imagina de

. maintenir les crins de l’archet sous l’aspect d’une lame

plate comme un ruban, en les pinçant à la hausse par une virole qu'il fit d’abord en étain, puis en argent. Plus tard il compléta cette importante amélioration par une petite lame de nacre qui recouvre le crin depuis la naissance de la mortaise de la hausse jusqu’à la virole, par laquelle elle est maintenue. Les archets enrichis de

cette plaque furent appelés, dans l'origine, archets à

recouvrements. Le nombre des crins déterminé par Tourte pour ses archets fut un peu moins élevé qu'il ne

l’a été depuis qu’on s’est attaché à tirer le plus grand

son possible des instruments : ce nombre varie aujourd’hui entre 175 et 250, en raison de la grosseur des crins. | |

C’est dans ladistribution des forces et dans la perfection des baguettes que Tourte a été supérieur aux autres fabricants d’archets. On se demande aujourd’hui comment un hôémme dépourvu de toute instruction, et dont l’éducation avait été négligée au point de ne savoir ni lire ni écrire, a pu déterminer, par la seule puissance de son instinct et par la sûreté de son coup d'œil, les proportions de l’amincissement progressif de la baguette et du renflement vers la tête. Ses facultés ne le laissaient jamais en défaut à cet égard : ce qui le démontre invinciblement, c’est la préférence accordée par les artistes les plus habiles à ses archets sur tous les produits du même genre, et par le prix élevé qu’on leur donne dans le commerce. Leur réputation ‘est universelle. La difficulté qu'on éprouve à s’en procurer, et la nécessité de les remplacer par d’autres qui les égaleraient en qualité a éveillé l'attention de la science, et l’on s’est attaché d’abord à la théorie de la production du son par l’action de l’archet sur les cordes. Sans entrer ici dans tous les développements des recherches qui ont été faites et des analyses auxquelles on s’est livré à ce sujet, je dirai que les savants ont reconnu ces points fondamentaux : | | |

Si l’archet n'empêche pas une corde de vibrer par son action continue sur elle, tandis que le moiñdre contact d’un doigt suffit pour arrêter les vibrations de cette même corde, c’est que l’archet, en passant sur elle, la -

touche, non d’une manière continue, mais par une suite | de chocs très-rapprochés et si réguliers, qu'ils entretiennent le mouvement au lieu de le détruire. La régularité du phénomène dépend de l’élasticité particulière du crin, de l’action des parcelles de colophane dont il est enduit, et surtout de l’habileté de la main. Ceci explique la destination de la colophane dont on frotte les crins de l’archet : dépourvus de cet enduit, les crins glissent sur la corde sans en faire sortir le son , mais les aspérités que dépose la résine sur eux leur font produire ces chocs rapides et réguliers d’où résulte la continuité de la vibration. |

C'est à peu près à ce seul résultat qu'est arrivéedans la science la théorie de l’archet; car jusqu’à ce jour elle n’avait point donné la loi de la diminution progressive du vôlume de la baguette, trouvée instinctivement par Tourte, et si nécessaire pour la production de tous les phénomènes de force, de légèreté, de nroelleux et d'expression par lesquels l'artiste manifeste son talent. C'est à M. Vuillaume de Paris qu'on est redevable de la découverte récente de cette loi, découverte où l’ont conduit ses observations intelligentes et attentives, et dont il a démontré la réalité par des procédés graphiques très-ingénieux.. Les résultats de ces procédés pourront être appréciés par l'analyse qu'on va lire, en ayant sous les yeux la planche où l'opération graphique est représentée.

DÉTERNINATION EMPIRIQUE

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