‹ Antoine Stradivari, luthier célèbre connu sous le nom de Stradivarius; précédé de recherches historiques et critiques sur l'origine et les transformations des instruments à archet et suivi d'analyses théoriques sur l'archet et sur François Tourte, auteur de ses derniers perfectionnementsChapitre 8 sur 15 · LUTHIERS · texte numérisé non relu

LUTHIERS

l'alto, le violoncelle, la basse, de dimension un peu plus grande que celui-ci, et la quinte-basse, ou contrebasse primitive. Le premier en date entre les artistes de cette seconde époque est Gaspard ou Gasparo de Salo:, amsi nommé parce qu'il était né dans la petite ville de Sao, sur le lac de Garda, en Lombardie. 1] fut un des meilleurs luthiers de l'Italie au seizième siècle, et travailla à Brescia depuis 1560 jusqu’en 1610, c’est-àdire pendant près de cinquante ans; car on trouve des instruments sortis de ses mains à ces dates éloignées. Gasparo de Salo était renommé particulièrement pour ses violes, basses de viole et violoni, ou contre-bassés de viole; cependant on connaît de lui quelques violons distingués par leur qualité. Il s’en est trouvé un très-remarquable, portant la date de 1566, dans une collection d’instruments précieux qui fut vendue à Milan en 1807. Le baron de Bagge en possédait un vers 1788, dont Rodolphe Kreutzer ne parlait qu'avec admiration. M. T. Forster, amateur anglais, chez qui se trouve une nombreuse collection de violons, en a un qui porte intérieurement l'inscription : Gasparo di Salo in Brescia, 1613. Sa qualité de son est claire, mais courte. Si cet instrument est l'ouvrage de celui dont il porte le nom, c’est un produit dégénéré de la vieillesse de son auteur.

Venu un peu plus tard, et peut-être élève de l’artiste qui vient d’être nommé, Jean-Paul Magini, né à Brescia, travailla dans cette ville depuis 1590 environ jusqu’en 1640. Il se distingua particulièrement dans la facture des violons. Le patron de ses instruments est en général grand , et les dimensions sont les mêmes que

celles de Gaspard de Salo, et d’un travail analogue. Les voûtes sont prononcées et s'étendent près des bords. Les éclisses ont peu d'élévation ; les tables d'harmonie sont de bonne qualité et assez fortes ; les fonds, dont le bois est pris sur couche, ont généralement peu d’épaisseur. Remarquable par sa finesse, le vernis, d’un jaune brun clair, est d'excellente qualité. Les dimensions en étendue et la combinaison des voûtes avec celle des épaisseurs donnent à la plupart de ces instruments un son grandiose, grave et mélancolique.

Rien de certain avant Gasparo de Salo sur la forme définitive du violon; mais on voit avec évidence, par ses produits, que dès lors la forme actuelle de cet instrument était fixée. Dans la suite il n’y a plus que des” différences de détails entre les instruments de diverses origines, différences sensibles seulement pour des yeux très-exercés.

Un contemporain de Jean-Paul Magini, Antoine Mariani, de Pesaro, a fait aussi des violons depuis 1570 jusque vers 1620; mais ses instruments, faits à l’aventure et sans principes arrêtés, n'ont pas de valeur et ne sont pas recherchés, même comme objets de curiosité. 11 n’en est pas de même de ceux de Magini. Dans les premières années de ce siècle, ils étaient peu connus en France; c'est le célèbre violoniste de Bériot qui a fixé l'attention des artistes sur leurs qualités, et qui a fait la réputation de ces violons par les succès qu'il a obtenus à Paris et à Londres avec un instrument de ce maître. |

Il ne faut pas confondre Jean-Paul Magini avec un

54 | LUTHIERS autre luthier de Breseia, vraisemblablement de la même famille, lequel travaillait dans le dix-septième siècle et se nommait Sunto Magini. Bien qu'il ait fabriqué des violons, celui-ci s’est particulièrement distingué par ses contre-basses , qui sbnt renpmmées en Italie comme les meilleurs instruments de ce genre.

L'école de Brescia a eu aussi, vers 1580, deux autres artistes de mérite, bien que dans un ordre inférieur à. Jean-Paul Magini. Le premier est Javietta Budiani, l’autre Matteo Bente. Les instruments de ce dernier sont recherchés par les amateurs de collections.

Nous arrivons au chef d’une famille illustre dans la facture des instruments de. musique, qui fut aussi le ” fondateur de la grande école de Crémone. André Amati descendait d’une ancienne famille décurionale de cette ville, laquelle est mentionnée dans les annales crémonaises dès 1097. On ne sait pas la date de sa naissance, parce que les registres des églises de Crémone ne remontent pas jusqu'au commencement du seizième siècl; époque qui paraît avoir été celle de sa naissance; | mais, à défaut de l'acte de baptème, on a sur cet artiste un renseignement positif fourmi par un violon à trois cordes, ou rebec, lequel existait dans la collection précieuse d'instruments formée par le comte Cozio de Salabue, de Casal-Monferrato, qui se trouvait à Milan dans la maison du chevalier Charles Carli. Cet instrument portait le nom d'André Amati et la date de 1546. Le baron de Bagage possédait aussi, vers 1788, une viole moyenne, appelée autrefois en Italie vro/a bastarda., qui portait la date de 1551. Il est donc certain qu’André

Amati était né danë les vingt . premières années du seizième siècle. |

Quel fut le maître d'André? où acquit-i l'habileté de main qu'on remarque dans .ses ouvrages? On l’ignore. L'auteur d’une lettre insérée dans là Correspondance. des professeurs et des amateurs de musique, que publiait Cocatrix en 1803, assure que ce fut à. Breseia qu’André Amati travailla comme apprenti avant d’établir lui-même un atelier à Crémone. Le fait n’est pas impossible, car ces deux villes sont des points assez rapprochés dans la Lombardie; mais les allégations de cette espèce n'ont pas de valeur lorsqu'elles ne sont pas appuyées par des documents d’une authenticité incontestable. Les instruments d'André Amati ont des formes particulières qui les distinguent sensiblement de celles .: de l’ancienne école de Brescia. Il a dû faire des études spéciales avant d'adopter les dimensions qui répondaient aux nécessités de son époque. Lorsqu'il travaillait, personne ne recherchait la puissance et l'éclat du son qu'on demande aujourd’hui; loin de là, l’instru- - ment qui aurait eu cette grande sonorité aurait blessé l'oreille d’un auditoire accoutumé à la musique douce dont nous voyons encore les monuments. Les épinettes, les luths, théorbes, mandores et guitares, tous ces instruments dont se formaient les concerts de chambre et de salon (il n’y en avait point d’autres alors) , tout cela, disons-nous, avait peu de son. Ce qu’on demandait à un luthier de cette époque , c’est que ses instruments fussent doux et moelleux. Eh bien! il faut rendre cette justice au chef°de la famille des Amati : ses violons,

56 LUTHIERS ses violes, ses basses ne laissaient rien à désirer sous ce rapport.

André Amati a fait beaucoup d'instruments; mais le temps les a usés, et les accidents en ont anéanti un grand nombre. Avant la première révolution française (1789), il existait dans le mobilier de la chapelle royale une collection de violons et de violes qui avaient été faits par André Amati à la demande de Charles IX, amateur passionné de musique. Après les journées des 5 et 6 octobre 1790 tous ces instruments disparurent de Versailles. Cartier (voyez ce nom dans la Biographie universelle des Musiciens) retrouva deux de ces violons plusieurs années après ces événements. Leur sonorité avait peu d'éclat, mäis le timbre était plein de charme, et le travail était remarquable pour le fini.

Les violons d'André Amati sont de petit et de moyen patron; leurs voûtes sont très-prononcées vers le centre. Le bois du fond est pris sur couche; les tables, - de bonne qualité, ont des épaisseurs suffisantes ; le vernis, brun clair, a de la solidité. Ainsi que nous venons de le dire, leur intensité de son est relative à l’é-

poque où ils ont été fabriqués.

= L'époque de la mort d'André Amati n’est pas connue; mais il est vraisemblable qu'elle eut lieu vers 1580, car les instruments signés du nom d’4ati, après cette époque, appartiennent à ses fils, Jérôme et Antoine.

Celui-ci, né à Crémone vers 1550, succéda à son père, et fut quéltjue tèmps associé de Jérôme, dont il se > 86para ensulte..

Antoine avait adopté les patrons d'André ; mais il

fabriqua un nombre plus considérable de petits violons que de grands. Ceux-ci, lorsqu'ils sont le produit de l'association des deux frères, sont estimés et fort res cherchés s’ils sont dans un bon état de conservation. Le violoniste Libon en possédait un admirable par le charme dutimbre, avec lequel il exécutait les quatuors de Haydn, vers 1809, chez MM. de Sermentôt, de Noailles et de Villeblanche, amateurs passionnés, chez qui l’on entendait les artistes les plus distingués de cette époque. Le violon de Libon, fait par Antoine et Jérôme Amati, portait la date de 1591. Les petits violons faits par Antoine Amati ont une qualité de son douce et moelleuse; malheureusement ce son si pur a peu d'intensité. La chanterelle et la seconde sont les meilleures parties de ces instruments ; la troisième est un peu sourde, et la quatrième est trop faible. Dans les bons instruments des deux frères le travail brille par le fini. Le bois, bien choisi , est pris sur couche pour le fond et pour les éclisses ; le sapin des tables est d’une maille fine et douce; les voûtes sont élevées au centre, et les gorges sont très-évidées. La combinaison des épaisseurs avec les autres conditions que réunissent ces instruments leur donne le son fin, délicat et suave qui est leur qualité distinctive. On croit qu'Antoine Amati mourut en 1635 ; il est certain, au moins, que son nom ne parait plus dans les instruments postérieurement à éette date. Après avoirtravaillé longtemps avec son frère, Jérôme Amati se maria. Ce changement de position amena la séparation des deux frères. Alors Jérôme ne s’en tint pas à la reproduction exacte des modèles d'André; car

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on connaît de lui quelques violons d’un patron’ plus grand que ceux d'Antoine et du vieil Amati. Jérôme, ‘travaillant seul, a quelquefois approché de son frère pour le fini du travail ; mais en somme il lui est inférieur. 11 mourut en 1638.

Au nombre des élèves d'Antoine et de Jérôme Amati on remarque Gioacchino ou Gidfredo Cappa, qui naquit à Crémone en 1590. En 1640 il alla s’établir dans le Piémont, et y fonda l’école de lutherie de Saluzzio ou Saluces, où demeurait alors le prince souverain. Il y fabriqua un grand nombre d'instruments et y forma de bons élèves, parmi lesquels Æcevo et Sapino, dont les produits, sans égaler ceux des Amati, furent estimés autresois. Les violoncelles de Cappa sont ses meilleurs produits. :

Nicolas Amati, fils de Jérôme, le plus célèbre, à juste titre, des artistes de ce nom, naquit le 3 Septembre 1596, et mourut le 12 août 1684, à l’âge de quatre-vingt-huit ans, suivant les registres de la cathédrale de Crémone. Il changea peu de choses aux formes et aux proportions adoptées dans sa famille; mais il y mit plus de fini dans les détails, plus de perfection dans le dessin des courbes, et eut un vernis plus souple, plus moelleux et d’un plus bel aspect. Les combinaisons des voûtes et des épaisseurs de ses instruments sont mieux calculées.que dans ceux d'André, d'Antoine et de Jérôme. De là vient qu’en conservant la suavité de son qui les distingue ils ont plus de puissance et d'éclat. Quelques violons auxquels ce luthier célèbre semble avoir travaillé avec prédilection sont de véritables chefs-d’œuvre de lutherie.

| DES ÉCOLES ITALIENNES. 59 L'un deux, qui portait la date de 1668, se trouvait à Milar. dans la collection du comte Cozio de Salabue. Par la perfection de ses détails, la pureté et le moelleux de ses sons , cet instrument était considéré comme une merveille en son genre. M. le comte de Castel-Barco, de la même ville, en possède aussi qui sont admirables, et l’on cite celui du célèbre violoniste Allard comme un des meilleurs instruments sortis des mains de Nicolas Amaii.

Nicolas eut de sa femme, Luücrèce Pagliari, deux fils, dont l'aîné, Jérôme, naquit le 26 février 1649, et l'autre, Jean-Baptiste, né le 13 août 1657, fut prêtre, et mourut vers 1706. Jérôme travailla dans l'atelier de son père et lui succéda. Il élargit un peu le patron des violons ; mäis il fut beaucoup moins soigneux dans son travail que les autres membres de sa famille, et trèsinférieur à son père. Du reste, il a peu produit. On connaît de lui un violon qui porte la date de 1672: c’est un de ses derniers ouvrages. Jérôme fut le dernier artiste du nom d’A4rmatr.

Les .éièves formés par Nicolas Amati, sont : Jérôme, son fils, André Guarnérius, Paolo Grancino, qui se fixa à Milan, et travailla depuis 1665 jusqu’en 1690, et l’illustre ANTOINE STRADIVARI ou STRADIVA- RIUS, de Crémone, qui est l’objet principal de notre travail. | |

On considère généralement comme appartenant à l'école des Amati les luthiers dont nous allons donner la liste chronologique, soit qu’ils aient travaillé chez Jérôme, fils de Nicolas , soit qu’ils aient été formés par

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des élèves de cette école, et qu’ils en aient suivi les traditions avec plus ou moins d’exactitude.

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