PREMIÈRE PARTIE
LA FAMILLE DE VAN DYCK. — VAN DYCK CHEZ VAN BALEN ET CHEZ RUBENS — SES PREMIÈRES ŒUVRES
Antoine Van Dyck naquit à Anvers, le 22 mars 1599, dans une maison située à peu de distance de l’Hôtel de Ville, ayant pour enseigne « den Berendans », la Danse des ours.
La famille de notre artiste habitait donc au cœur de l'ancienne cité, où elle était d'ailleurs fixée depuis plusieurs générations, contrairement aux assertions des anciens biographes. D'après ces auteurs, le pcre ck d'Antoine, originaire de Bois-le-Duc, aurait
d'abord pratiqué dans cette ville le métier de peintre verrier. Rien de plus inexact. En effet, la cathédrale d Anvers possédait jadis une inscription funéraire rappelant, en termes précis, que le grand-père de l'artiste, après avoir exercé le négoce dans la ville, y était mort le j mars 1580. Il portait, comme son petit-fils, le prénom d Antoine. Sa femme, nommée Cornélie Pruvstinck, lui survécut onze années et termina ses jours
au mois de novembre 1591. Leur fils, François Van Dyck, suivit la carrière
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paternelle. Par son travail et sa conduite il conquit une certaine aisance, sinon la fortune, et parvint à des fonctions réservées en général aux membres les plus riches et les plus honorables de la bourgeoisie. Ainsi on lui confia l’office de directeur de la Chapelle du Saint-Sacrement, dans la cathédrale.
Si les ancêtres d'Antoine Van Dyck ne sont pas connus au delà de la deuxième génération, des témoignages authentiques établissent que le nom de Van Dyck était fort répandu à Anvers depuis le commencement du xvi° siècle.
On ne cite pas moins de dix artistes inscrits sous ce nom sur les registres de la guilde ou corporation de Saint-Luc. Peut-être aucun de ces obscurs travailleurs, dont la mémoire n a été sauvée de 1 oubli que par une brève mention sur les Liggeren , n 'appartient-il à la famille du peintre dont nous racontons l'histoire. Ces prédécesseurs oubliés de Rubens méritaient-ils même le titre d’artistes ? C’est à peine si deux d’entre eux paraissent s'élever un peu au-dessus du niveau moyen. Le premier, Peter Van Dyck, reçu maître en 149-, occupe une certaine situation, car les jeunes aspirants à la maîtrise viennent lui demander des conseils et il admet successivement dans son atelier quatre élèves, de 1505 à 1521.
L’autre, désigné dans les Liggeren sous le nom de Tuenken ou Antoni Van Dyck, entre dans la corporation en 15 56. C'est précisément 1 époque où le grand-père de notre héros vit et travaille à Anvers. Toutefois, malgré l’identité de nom et de prénom, malgré la coïncidence des dates, il paraît difficile d’identifier le maître peintre de 1556 avec le bon bourgeois mort en 15 80. L’épitaphe de ce dernier n'eût pas manqué, s'il s'était quelque peu livré à la peinture, de rappeler ce détail glorieux pour sa mémoire.
François Van Dyck, le père de notre artiste, né sans doute vers 1560, se maria une première fois en 1587. Il épousait, le 4 octobre, devant un des autels de la cathédrale, honneur bien dû au pieux directeur de la Chapelle du Saint-Sacrement, Marie Compcris, dont il n’eut qu’un fils, nommé Jean. Cet entant meurt peu de temps après sa naissance, le 15 juillet 1 5 89 . Le 28 du même mois, Marie Comperis suivait son fils au tombeau.
Un Flamand supporte difficilement le veuvage; l’histoire des artistes en fournirait mainte preuve. Sept mois après la perte de sa première femme, le 6 février 1590, François conduisait à l'autel une nouvelle épouse, Marie Cupers ou Cuypcrs. Cette union fut plus prospère que la première. De 1590 au 16 avril 1607, date de sa mort, Marie Cuypers mit au monde douze enfants. Antoine lut le septième.
Pour ne pas interrompre la biographie de l'artiste, nous épuiserons
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d abord tous les renseignements qu’on possède sur sa famille et particulièrement sur ses frères et sœurs.
Le premier enfant de François Van Dyck et de Marie Cuvpers fut une fille. Née le 18 octobre 1590, Catherine Van Dyck épousait, le 2 mai 1610, un notaire d’Anvers, Adrien Diercx. Elle eut plusieurs enfants et survécut à son frère Antoine. Trois autres sœurs, Cornélie, Suzanne et Élisabeth, la dernière de toutes, n'ont laissé qu’un vague souvenir. Elles entrèrent de bonne heure au béguinage de leur ville natale et y passèrent une vie paisible, absorbée dans la pratique des exercices religieux. La belle estampe de Pierre de Jode, d’après le tableau de Saint Augustin en extase, est dédiée par Antoine à « honnête et vertueuse dame Suzanne Van Dyck, béguine à Anvers, sa très chère sœur ». Une cinquième fille, Anne Van Dyck, quelquefois appelée Gertrude, est mieux connue. Née en 1601, elle entre à dix-sept ans au couvent des Chanoinesses régulières de l’ordre de Saint-Augustin, à Wœstmunster, en Flandre. Vers 1626, elle revient à Anvers dans une maison du même ordre, connue sous le nom de couvent des Façons, et y meurt trente ans après. En témoignage de sa tendresse pour sa sœur Anne, Antoine lui dédia l’estampe du Christ mort sur les genoux de sa mère, gravée par P. Pontius d'après le tableau du béguinage d’Anvers. En outre, il peignit le portrait de cette sœur préférée et en fit hommage au couvent des Façons, où cette toile fut longtemps conservée.
Le conseiller Mois a vu cette peinture au siècle dernier ; son témoignage mérite d être rapporté : « On voit dans le couvent des Façons le portrait de cette religieuse peint de la main de son frère. Elle est représentée âgée d’environ vingt-quatre ou vingt-cinq ans. C’était une beauté... Un misérable barbouilleur a perdu totalement ce tableau. Comme il était en très mauvais état, il entreprit de le réparer et acheva de le perdre. On n’y reconnaît aucune trace du pinceau de Van Dyck. » Le même auteur ajoute quelques renseignements bons à conserver : « Mais, en revanche, on voit dans le même appartement le portrait d’un chanoine régulier, recteur de cette maison, qui est aussi de la main de Van Dyck et que les religieuses n’eurent garde de confier à ce barbouilleur lorsqu’elles eurent vu l’autre accommodé de la façon qu’il l'est aujourd'hui. Ce portrait, sans être des plus fins de Van Dyck, est exécuté avec facilité et est très ressemblant. La prieure m a assuré qu il y avait autrefois dans le couvent un autre tableau de Van Dyck représentant le Christ mort sur les genoux de la Vierge, et que la tradition était qu il avait péri dans l’incendie du couvent arrivé il y a une centaine d’années. »
Le seul frère d’Antoine, dont le souvenir mérite detre conservé, naquit
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en 1605. Il portait le nom de Théodore. Destiné dés son enfance, comme la plupart de ses sœurs, à la vie religieuse, il faisait profession dans l’ordre des Prémontrés à l'âge de vingt ans et recevait les ordres quatre années plus tard. Parvenu au grade de bachelier en théologie, il résida d’abord dans sa ville natale, comme attaché à la paroisse de Saint-Michel. 11 portait, ainsi que tous les membres de l’ordre des Prémontrés, le titre de chanoine. Après avoir rempli diverses fonctions, notamment celle de cellérier, il devint professeur en théologie. Nommé vicaire, puis curé de la paroisse de Minderhout, il passa dans cette localité les vingt-huit dernières années de sa vie. L’épitaphe qui a conservé ces détails biographiques relate encore que Théodore Van Dyck, ou le révérend frère Waltmann, mourut d’un asthme le 25 février 1668.
En témoignage de son affection pour son frère cadet, Antoine lui dédia une des plus belles planches de son œuvre, représentant une Sainte Famille. Il prit la peine, c’est Mariette qui l’assure, d’exécuter lui-même un dessin terminé d’après son tableau pour faciliter la tâche de Bolswert.
Les détails qui précèdent jettent un demi-jour sur cet intérieur tranquille, honnête, absorbé dans les pratiques de la dévotion, où notre artiste passa les premières années de son existence. Ses frères et sœurs se trouvèrent insensiblement façonnés de bonne heure à la vie religieuse. Il ne faudrait pas en conclure que le père de famille fût un fanatique, opposant une inflexible volonté aux aspirations de ses enfants. II nous apparaîtrait plutôt comme un commerçant doux et rangé, consacrant aux exercices d'une piété un peu étroite tout le temps que lui laissaient ses occupations professionnelles. Insensible aux distractions mondaines qui font le charme et la joie de la vie, étranger à la poésie de l'art comme aux séductions des œuvres littéraires *, il amenait sans violence, par l’effet d’une résignation tranquille, la plupart de ses enfants à l’accomplissement de son vœu le plus cher. S’il songea plus tard à charger Antoine déjà célèbre d acquitter une dette de reconnaissance envers le couvent des Dominicaines d’Anvers, ce n'est certes pas qu il eût jamais exercé une influence quelconque sur la vocation de son fils. Probablement les Dominicaines avaient secondé François Van Dyck dans 1 accomplissement de ses devoirs de père lorsqu'il resta seul chargé des soins d une nombreuse famille ; la direction que prirent la plupart de ses filles vient à 1 appui de cette conjecture. 11 trouvait donc tout naturel que son fils payât la dette des siens. Ce fut la
1. François Van Dyck aurait cependant possédé, d’après les documents découverts par M. Van den Branden, des œuvres d’art et un beau clavecin de Ruckers. Xe serait-ce pas Marie Cuypers qui aurait introduit ces objets profanes dans son intérieur austère ?
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dernière recommandation qu'il lui laissa en mourant, suprême témoignage des préoccupations religieuses de toute sa vie.
Ce n’est certes point à ce père absorbé par les devoirs d’une vie étroite et monotone que notre artiste dut ces premières leçons qui laissent une trace ineffaçable. Dès ses plus jeunes années, tous les historiens le constatent, il donna les signes non équivoques d'un génie merveilleusement doué. Qui donc lui avait transmis cette flamme divine ? Qui sut éveiller dans cette intelligence naissante les premières aspirations vers l'idéal ?
La tradition rapporte que Marie Cuypers excellait à représenter avec l’or ou la soie des fleurs, des animaux et même des personnages. On ajoute que, durant les derniers mois qui précédèrent la naissance de son septième enfant, la mère d'Antoine occupait ses loisirs à peindre avec l’aiguille, sur la garniture d’un manteau de cheminée, l’aventure de la chaste Suzanne. Que l’authenticité du fait soit admise ou contestée, un point reste acquis : Marie Cuypers laissa parmi ses contemporains la réputation d'une personne distinguée, douée d'une habileté supérieure pour ces ouvrages féminins qui demandent, avec de la patience, un goût délicat, une disposition innée pour les choses de l'art. Aussi peut-on admettre que l'esprit, le caractère, les exemples de sa mère exercèrent une influence ineffaçable sur la vie tout entière de notre artiste.
Marie Cuypers fut donc la première initiatrice d'Antoine Van Dyck au monde de l'art. Henri Van Balen et Rubens lui-même ne viennent qu’en second rang. Ils lui montreront tout ce qui se peut enseigner ; mais sa mère lui aura transmis l’exquise , délicatesse, la distinction qui donne aux œuvres de son pinceau leur caractère essentiel, un charme exquis, sans rival. Le génie de Van Dyck a, comme sa personne, quelque chose de féminin ; c’est là son originalité propre, c’est la qualité maîtresse qui assure sa gloire, son immortalité. Or cette qualité, il la doit, pour la plus large part, à l’influence maternelle.
Marie Cuypers meurt en 1607, après avoir donné le jour à son douzième enfant. Antoine atteignait sa huitième année ; il vécut encore deux ou trois ans dans la maison paternelle, suivant les écoles, fréquentant les églises. Ces premières habitudes ne furent pas sans utilité pour l’artiste. Elle le mirent en relation avec le clergé des paroisses et des couvents. Elles lui préparèrent de précieux appuis dans ce monde de moines et de prêtres au milieu duquel vivait son père. Feuilletez l'Iconographie de Van Dyck, vous serez frappé du nombre de personnages religieux dont il a retracé les traits : évêques, abbés, jésuites, posent tour à tour devant lui et prennent place dans cette galerie vivante. Leur