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CINQUIÈME PARTIE

Tout artiste de haute race porte en lui-même un type idéal dont il poursuit sans relâche l'expression.

Cette recherche imprime à chacune de ses œuvres la marque caractéristique du génie : l’originalité. Aussi reconnaît-on à première vue les géants sortis du cerveau de Michel- Ange, les énigmatiques sirènes du Vinci, les figures supérieures à l’humaine nature dont Raphaël a peuplé ses immortelles compositions. Le Titien vit dans un monde de rois et de magnificences princières. Le Corrège a pour lui la grâce du dessin et le charme de la couleur ; son lot n’est pas à dédaigner. La nature exubérante de Rubens se trahit dans ses moindres toiles. Les personnages de ses

Dessin du musée du Louvre

innombrables tableaux ont entre eux des affinités de race et de famille qui les font reconnaître entre tous

Antoine Van Dyck obéit également à la loi commune. Chacune de ses œuvres est marquée de ce signe originel qui consiste, chez lui, dans la recherche incessante de l’élégance et de la distinction. La distinction, voilà le don par excellence, la qualité maîtresse de l’artiste, celle qui constitue son individualité, qui marque d’une empreinte indélébile toutes ces œuvres glorieuses dont nous venons d écrire l'histoire, depuis les premiers tâtonnements de l’élève de Rubens jusqu'aux immortelles images de Charles 1 . de sa famille et de sa cour.

Qu'il appartienne aux plus hautes sphères de la société ou qu’il sorte des rangs de la simple bourgeoisie anvcrsoisc, le modèle reçoit du pinceau de Van Dyck l’allure la plus aristocratique. On jurerait que le peintre n’a passé sa vie que dans un monde de gentilshommes et de patriciennes. Jamais il ne surprend les hommes qu’il connaît le mieux, ses plus intimes amis, dans l'abandon familier des occupations journalières. Rarement, bien rarement, il lui vient à l’esprit de les grouper dans quelque scène intime d’intérieur. Tous se sont préparés à poser devant la postérité ; tous ont le souci de donner à leurs descendants la plus

haute idée de leur ton et de leurs manières. Pas un n’est vulgaire; pas un

n’ose se montrer sous son habit de travail dans la bonhomie de la vie quotidienne. Rien n’altère l’immuable sérénité de leur personne ; rien ne trouble

l’inaltérable placidité de leur physionomie. A d autres le peuple des tavernes, le monde des Kermesses et des paysans. Un Dyck a voulu être et demeurera le peintre de l’aristocratie.

Presque tous les personnages de marque qui ont vécu dans la première partie du xvne siècle revivent en traits ineffaçables dans cette galerie de portraits auxquels le talent a donné la précision et l importancc d’un monument historique.

Le nom de Van Dyck cependant aurait quelque peine à figurer parmi ceux des maîtres qui brillent au premier rang dans le Panthéon de l’art. 11 lui manque le génie créateur, la richesse d’invention, le sens dramatique, enfin ce qui constitue une originalité puissante. Ce jugement paraît-il trop sévère? L'histoire de sa vie en fournit l’éclatante confirmation.

Le voici dans l’atelier de Rubens. Aussi longtemps qu'il y demeure, il ne semble se proposer d'autre but, nourrir de plus haute ambition que de suivre fidèlement les exemples du maître; mais l’exagération même qu'il apporte à cette imitation voulue trahit son impuissance. A la pression dramatique est substituée la violence, l’éclat harmonieux de la couleur fait place à des tons heurtés,

presque criards. La plus célèbre des peintures de cette période n’est, en somme, que la copie timide d’une toile de Rubens.

A peine notre artiste a-t-il mis le pied sur la terre d'Italie, que le Titien s’empare de lui, exerce sur son esprit une séduction et une influence irrésistibles. C’est la période italienne, caractérisée par les oppositions vigoureuses, les chaudes colorations tout empourprées du soleil du Midi.

Cette influence des grands coloristes vénitiens persiste encore quelque temps après que le voyageur a revu sa patrie; mais, peu à peu, les souvenirs d’Italie s’effacent, ou plutôt se fondent avec la première direction reçue à l’école de Rubens. Bientôt, commence insensiblement une nouvelle évolution du talent de l'artiste. Son originalité particulière se dégage. Aux emprunts faits à ses maîtres, il joint un charme, une délicatesse qu'il tire de son propre fonds. Il imprime ainsi aux œuvres de cette troisième période une distinction suprême. De là le grand succès de ses compositions religieuses, bien qu’elles manquent le plus souvent de sentiment dramatique et d’émotion . Que leur reste-t-il donc ? Elles possèdent au plus haut degré les qualités moyennes : la mesure, la noblesse, battrait d’une couleur claire et harmonieuse.

En Flandre, Van Dyck entre déjà dans la pleine possession de son talent. Aussi des nuances presque insensibles séparent-elles la troisième et la quatrième période de sa carrière. Toutefois, dans les toiles peintes en Angleterre, surtout dans celles qui datent des premières années de son séjour, il arrive à une sûreté, à une puissance d’exécution toute nouvelle chez lui. Certains portraits de Charles Ier ou de ses enfants peuvent se classer parmi les œuvres les plus accomplies que l’art ait produites. Mais, au bout de quelques années, l’excès du travail, l’abus des plaisirs amènent une décadence prématurée de ce noble talent, sans que le peintre ait pu montrer, dans une circonstance solennelle vainement poursuivie, la mesure complète de ses forces.

Peut-être vaut-il mieux pour sa mémoire que cette occasion, si ardemment cherchée, lui ait toujours échappé. Ses compositions religieuses ou historiques n’ajoutent que peu de chose à sa réputation. Ainsi que beaucoup de maîtres flamands, ses devanciers ou ses rivaux, il ne dispose de tous ses moyens que lorsqu'il se trouve directement en face de la nature. C’est la peinture du portrait qui lui assure une éminente place entre les maîtres de toutes les époques et de tous les pays. Là est sa gloire, son incontestable supériorité.

Le talent ne se révèle pas seulement dans les compositions achevées où l’artiste concentre tout son effort, où il cherche à donner le dernier mot de sa

puissance. Les moindres traits, les improvisations écloses de l’inspiration d’un moment, les tâtonnements de la main qui s’exerce, les contours indécis d une forme qui se dégage à peine des vapeurs flottantes du rêve, offrent des séductions singulières, quand ils viennent d’un maître. Van Dyck a laissé une quantité considérable de croquis sommairement indiqués. Quelques traits lui suffisent pour construire la charpente d'une tête, pour mettre en place les divers plans du visage. En trois ou quatre coups de pinceau, il note les effets de lumière de toute une vaste composition.

Un connaisseur émérite a caractérisé en quelques lignes les qualités des dessins d Antoine Van Dyck. Nous ne saurions mieux faire que de reproduire ici l'appréciation d’un juge tel que Mariette1.

« Si l’on excepte les portraits de Van Dyck et ses études particulières de têtes ou d autres parties, dans lesquelles ce peintre est fort correct et fort précis, presque tous ses autres dessins de compositions se réduisent à de légères esquisses que 1 auteur semble avoir Dites pour n’être entendu que de lui seul. Il y cherche à développer sa pensée, se mettant peu en peine de paroître correct. A travers cependant de ces espèces de nuages, l’homme de génie se découvre, et l’on y démêle, quand on y veut prêter attention, des pensées neuves et tout à fait sublimes. Tel est a peu près le caractère de Van Dyck ; ce n’est pas cependant qu'il n’en ait lait aussi quelquefois de très terminés, et l’on voit même par scs paysages qu ü étoit capable, lorsqu il vouloit s’y assujettir, de dessiner avec soin; mais ces dessins finis sont fort rares. »

Cela suffit, n est-il pas vrai, pour laisser une idée juste de ces improvisations charmantes, où tous les procédés, la plume, le pinceau, le crayon, la pierre d Italie, la sanguine, le bistre, 1 encre de Chine sont tour à tour mis en œuvre selon le caprice du moment ou le besoin du sujet. Rien n’est plus propre, pensons-nous, a révéler les secrets du génie que de faire connaître ces essais tout chauds, pour ainsi dire, du feu de l’inspiration. Aussi avons-nous multiplié ici les fac-similés d œuvres originales, les préférant à des reproductions, forcément réduites et affaiblies, de ces admirables planches où les Bolswert, les Vorsterman, les Pontius, les de Jode, ont interprété, de leur burin magistral, les œuvres les plus célèbres du maître. Ces belles gravures perdent trop à changer de proportion. 11 faut les voir, les admirer sur les épreuves originales et de premier tirage. Il suffit pour cela de feuilleter l’œuvre de Van Dyck que possède le Cabinet des estampes de Paris.

i. Dans le catalogue des dessins de Crozat.

Rarement peintre fut mieux servi par les maîtres de la pointe. Van Dyck a trouvé, grâce aux soins attentifs de Rubens, une école de graveurs incomparables, rompus aux ressources du métier, habiles à manier tour à tour le burin et l’eau-forte pour exprimer toutes les finesses de la couleur, les jeux les plus délicats de la lumière. Lui-même a pris une part considérable dans la direction de cette école. Non seulement il a surveillé attentivement la traduction de ses principales œuvres, non seulement il a pris le soin, à l'exemple de son maître, de dessiner de sa propre main le modèle que l’outil n'a plus qu’à suivre pas à pas ; mais encore il a voulu se rendre compte par sa propre expérience des procédés et des difficultés de l'ouvrage, et, du premier coup, il se révèle maître dans un art qui lui était étranger la veille. L'histoire offre peu d’exemples d'un pareil phénomène. Les eaux-fortes de Van Dyck, dans leur premier étal, avant que le travail du graveur les ait assourdies, seront toujours considérées comme des chefs-d’œuvre. Seules, elles suffiraient à prouver les merveilleuses aptitudes de leur auteur, sa science consommée de la figure humaine, sa prodigieuse habileté dans l’emploi du premier instrument qui lui tombe sous la main. Les peintures de l'artiste accusent parfois des défaillances ; on y trouvera même des incorrections, c’est possible ; mais qu’on examine avec soin ses dessins et surtout ses merveilleuses eaux-fortes, et on reconnaîtra que Van Dyck avait reçu de la nature la flamme intérieure dont l’empreinte est marquée en traits ineffaçables dans les moindres œuvres des grands artistes.

L’histoire de Van Dyck paraîtrait incomplète si nous ne groupions autour de lui les principaux collaborateurs qui eurent part à ses travaux, qui l’assistèrent dans ses entreprises, et qui durent à la bonne fortune de sa rencontre la meilleure part de leur mérite et de leur gloire. Ses élèves directs sont nombreux, nous allons le montrer ; mais son influence s’étendit bien au delà de cette première génération qui connut personnellement le maître, et dont la plus haute ambition fut, semble-t-il, de se rapprocher le plus possible de sa manière. Aussi, parmi les élèves de Van Dyck, faut-il soigneusement distinguer ceux qui vécurent à ses côtés, mirent la main à ses ouvrages, continuèrent ses traditions, et ceux qui vinrent plus tard et qui, sans avoir reçu ses leçons immédiates et ses préceptes, ne doivent pas moins leur succès aux exemples qu il a laissés. C’est ainsi que l’école anglaise, presque tout entière, se rattache intimement à notre artiste et procède directement de lui.

Van Dyck n’avait pas attendu longtemps le succès et la réputation. La

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séduction de sa personne et de son talent lui valut, dès ses jeunes années, de nombreux clients. Durant son voyage en Italie, il dut réclamer le concours d'un peintre habile qui se pliât à sa manière, pour satisfaire aux demandes qui l’assaillaient de toutes parts. Un Flamand, né à Anvers en 1591, Jean Roose , nommé Rosa par les Italiens, d'acord élève de Jean de Wael, puis de Snyders qu’il égalait presque dans la peinture des chasses, s’était fixé à Gènes et y avait acquis de la réputation. Quand Antoine vint visiter l’Italie et s’arrêta dans la ville qu'il habitait, Roose sollicita l'honneur de recevoir ses leçons. Soprani affirme que, par la suite, cet artiste peu connu peignit des sujets religieux et des portraits dignes d'entrer en parallèle avec ceux du maître. Comme Roose passa sa vie entière en Italie et termina sa carrière à Gênes en 1 638, les biographes flamands le connaissent à peine et ne parlent guère de lui. Il doit cependant être compté parmi les élèves distingués de Van Dvck.

Seul notre artiste n’aurait pu parvenir à terminer les grands ouvrages qu'il exécuta dans les Flandres avant de partir pour l’Angleterre. S’il ne tenait pas école, au sens propre du mot, il eut souvent recours au pinceau de ses anciens camarades. Parmi ceux qui lui prêtèrent le plus souvent leur assistance, on cite deux peintres d'un certain renom et d'un réel mérite : Remi van Leemput et Jean Van Bockhorsl, plus connu sous le sobriquet de Lange J an ou Grand Jean.

Le premier, originaire d’Anvers, né en 1607, après avoir débuté chez un maître inconnu, entra chez Van Dyck en 1628, y demeura un an, puis fut admis dans la communauté de Saint-Luc. 11 faisait sa principale étude du portrait. Après l’année 1632, il rejoignit Antoine en Angleterre et acquit une habileté singulière à reproduire les tableaux des maîtres. On raconte que Charles 1" lui fit compter un jour cent cinquante livres sterling pour la copie d'un tableau d'Holbein représentant Henri VII, Élisabeth d’York, Henri VIII et Jeanne Scvmour. Un pareil auxiliaire était précieux pour un artiste obligé de se recopier souvent. Aussi certaines répétitions des portraits de Van Dyck sont-elles, à coup sûr, du pinceau de Remi van Leemput; il avait d’ailleurs si bien étudié la manière de son modèle qu'il était parvenu, pour ainsi dire, à se l’assimiler; de sorte qu’il paraît difficile de distinguer ses portraits, même originaux, de ceux d’Antoine. Son succès dura jusqu’à la fin de sa vie. Il mourut fort riche en 167).

Jean Van Bockliorst ou Lange J an, né vers 1610 à Munster, étudia successivement sous les trois grands maîtres de la Flandre. De l’atelier de Jordacns, il passa chez Rubens, puis chez Van Dyck. Il se rapproche plus du dernier que des deux autres et se lia même étroitement avec lui. Après le départ d'Antoine, il

suivit quelque temps les leçons de Gaspard de Crayer et revint enfin se fixer à Anvers, où il mourut en 1668. C’est dans les portraits de Lange Jan, plutôt que dans ses compositions historiques, qu’on retrouve l’influence des leçons de Van Dyck.

On cite encore, parmi les élèves qui vinrent lui demander conseil à Anvers, Bertrand Fouchier , né à Berg-op-Zoom en 1609, et mort en 1674, sans avoir jamais été autre chose, malgré les préceptes de son maître et après un voyage en Italie, qu'un peintre médiocre.

En Angleterre surtout, la réputation de notre artiste attira dans son atelier de nombreux élèves qui devinrent pour la plupart des artistes distingués.

Jean Van Belcamp, originaire d’Anvers, né en 1610, avait précédé Van Dyck en Angleterre. D’abord élève de Van Balen, il suivit ensuite les leçons de Corneille Janson van Ceulen, puis passa sous la discipline de Van Dyck et y resta jusqu'en 16^4. Excellent copiste, il fut employé par Charles 1er à reproduire les portraits des plus fameux personnages du temps de Henri VIII et des règnes suivants. Plusieurs de ces copies se voient encore dans la collection royale. Charles Ier se fit peindre par Van Belcamp; un portrait d'Henriette-Marie, dont Henri Stecnwyck exécuta le fond, lui fit beaucoup d’honneur. Après la mort du roi, il fut nommé par le Parlement curateur des effets de Charles 1er. 11 mourut en 1 6 5 } .

Contrairement à l’opinion des écrivains qui assurent qu 'Adrien Hanneman ne quitta jamais la ville de la Haye, où il était né vers 1610, Walpole affirme qu’après avoir étudié sous Jean Van Ravensteyn, il vint chez Daniel Mvtens et passa dans l’atelier de Van Dyck en 16^5. Charles 1er estimait son talent et le chargea de peindre ses enfants. Après seize ans de résidence en Angleterre, Hanneman retourna, en 1646, dans son pays. 11 mourut, vers 1680, à la Haye.

Jean de Reyn , de Dunkerque, 11’eut pour maître que Van Dyck, le suivit

en Angleterre et ne le quitta pas jusqu’au jour de sa mort. Il s'attacha à imiter

sa manière et fit de belles copies de ses principaux portraits pour les familles

de Dorset, de Carlisle et de Lindsey. 11 termina ses jours dans sa ville natale,

en 1678, à Page de soixante-huit ans environ.

Guillaume Dobson , peintre anglais, né en 1610, mourut à trente-six ans, après avoir conquis une véritable célébrité, grâce aux avis et aux exemples de Van Dyck, qui, non content de développer son talent, le recommanda chaudement au roi. Dobson lui dut ainsi doublement sa fortune. Les collections anglaises possèdent un certain nombre de portraits de cet artiste distingué.

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Parmi les œuvres les plus réussies de Corneille de Aère , né vers 1612 et devenu en Angleterre un des meilleurs élèves de Van Dyck, on cite les portraits d'Édouard Sackville et de lord Buckhorst sur la même toile, ceux du comte d'Arundel, du comte de Strafford et de Thomas Fairfax. Cet artiste ne craignait pas de se mesurer avec son maître, car il a peint les mêmes personnages. Devenu paralytique, il se retira à Anvers, sa ville natale, et y finit ses jours en 1 6~8 .

Le surnom de Van Dyck Écossais, donné à Georges Jamesone , suffirait à nous édifier sur les mérites que ses contemporains reconnaissent à ce peintre. D'abord élève de Rubens, il s’attacha par la suite à Van Dyck et partit avec lui pour l'Angleterre en 163). A dater de cette époque, il se consacra presque exclusivement à la peinture du portrait.

Comme Jean Van Belcamp, Théodore Russel , né en 1614, fils d’un joaillier de Bruges attaché à la cour d’Angleterre, suivit quelque temps les leçons de Corneille Janson Van Cculcn avant de passer à l’école de Van Dyck. La plupart des copies du maître, exécutées par lui et qui se voient encore dans les châteaux de Windsor et de Warwick, sont de dimensions réduites. Russel a laissé des portraits originaux dans différentes familles d’Angleterre ; mais ses goûts de paresse et de dissipation l'empêchèrent de parvenir à la réputation que ses heureuses dispositions donnaient lieu d’espérer.

D’ Edouard Tierce , né en Angleterre en 1615, mort vers 1666, on ne sait rien ou presque rien, si ce n’est qu'il fut l’élève du maître flamand et qu’il cultiva plutôt la peinture d'histoire, d’architecture et le paysage que le genre du portrait.

Nous avons eu occasion de parler plus haut d’Anne Carlisle , qui rendit à Van Dyck, en tendresse et en affection, les bons soins qui firent d’elle une artiste de mérite. Née à Londres en 1616, elle mourut vers Tannée 1680. Elle travaillait souvent auprès de son maître, puisque Charles 1er, qui avait l'habitude de la rencontrer durant les longues heures qu’il passait dans l’atelier de son favori, l’associa au don d'une certaine quantité d’outremer dont on porte la valeur à cinq cents livres sterling. Quelques historiens supposent que la fille naturelle nommée dans le testament d'Antoine avait pour mère Anne Carlisle. Mais les dates indigent à cette opinion un démenti catégorique. En effet, Marie-Thérèse existait déjà en 1632, alors qu’Annc Carlisle, à peine âgée de seize ans, ne connaissait pas encore notre artiste.

Le nom de petit Van Dyck fut donné à Gérard Pieter % Van Zyl , non parce qu'il avait reçu les leçons du maître, mais à cause de son talent pour peindre les

portraits en petit, c'est Houbraken qui l’affirme. Né à Leyde en 1619, Van Zyl ne vint en Angleterre qu’en 1639, après avoir suivi les leçons de différents maîtres hollandais. Après la mort d’Antoine, il passa un an à Oxford et revint à Londres, où il commençait une grande fortune quand les troubles le décidèrent à retourner dans son pays. On vantait surtout l’art avec lequel il peignait les mains. Il a laissé des sujets de genre. Il mourut âgé de quarante-neuf ans environ.

Pierre Thys ou Tyssens , né à Anvers en 1616, débarqua en Angleterre la même année que le précédent. Bien que Van Dyck fût presque arrivé au terme de sa carrière, Thys sut profiter de ses conseils et passe pour un de ses meilleurs élèves. En 1642, il rentra dans sa ville natale, devint doyen de la communauté de Saint-Luc en 1660 et mourut en 1680. Il surpassa tous ses rivaux dans Limitation de la manière du maître. On voyait à Anvers, au siècle dernier, une copie fort remarquable du grand tableau de Windsor représentant Charles 1er et sa famille. Pierre Thys ne se distingua pas seulement par son talent de copiste. Les portraits originaux de sa main, exposés au musée d'Anvers, rappellent tout à fait les procédés de Van Dyck et assignent à leur auteur une place honorable parmi les peintres de second ordre.

Mathieu Mérian le jeune, né à Bâle en 1621, après avoir étudié dans l’atelier de Joachim Sandrart, vint en Angleterre pendant les dernières années de la vie de Van Dyck, reçut ses leçons et s’efforça d'imiter sa manière; il parvint ainsi à la réputation et à la fortune. Il mourut dans les premières années du xvmc siècle.

Originaire de Dclft, né en 1621, mort à la Haye, à l'âge de trente-cinq ans, David Beck ou Beek compte parmi les élèves les plus habiles d’Antoine Van Dyck. Cependant Beck ne le connut qu’en 1640, fort peu de temps avant qu’il partît pour la Flandre. 11 se forma surtout par l’étude des tableaux qu'il vit en Angleterre. Il avait débuté dans l’atelier de Michel Van Mirevelt. Doué d'heureuses dispositions, David Beck devint un très habile peintre de portraits et obtint par là l'estime et les faveurs de Charles 1er. Il donna des leçons de dessin au prince de Galles, aux ducs d’York et de Glocester et au prince Rupert. Puis il s’attacha à la reine Christine de Suède, qui le nomma gentilhomme de sa chambre et le chargea de visiter toutes les cours de l’Europe pour peindre les portraits des souverains, des princes et des hommes célèbres des différents Etats. Ces voyages contribuèrent singulièrement à étendre sa réputation.

11 convient d’inscrire aussi parmi les élèves d’Antoine l’Anversois Pierre Boni //, qui, d'après sa propre déclaration, travailla pendant des années dans l’atelier de Van Dyck, et J. -B. Jaspers , qui revint à Anvers immédiatement après

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la mort de son maître et se fit inscrire à la guilde de Saint-Luc comme peintre affranchi.

Henri Stone , d'origine anglaise, mérite une place honorable parmi les peintres de portraits. 11 sut donner la vie à ses modèles. Formé dans l'atelier de Van Dyck, il continua ses traditions après sa mort.

Nous n aurions garde d omettre ici un des plus illustres élèves du maître, bien qu'il ait suivi une voie différente des précédents. Tous les historiens s’accordent à reconnaître que Jean Petitot doit aux leçons, aux conseils et aux exemples du peintre de Charles Ier la transparence, la fraîcheur, la vivacité de ton, les grandes qualités enfin qui le placent à la tète des plus célèbres peintres en émail. Petitot passa plusieurs années en Angleterre. Charles Ier lui montra une bienveillance particulière et se plut à faire copier par lui son portrait et celui de la reine. C'est dans ces conditions qu'il fit la connaissance d'Antoine Van Dyck. On cite deux portraits de Petitot reproduisant des œuvres célèbres du maître flamand : celui de Rachel de Ruvigny, la belle comtesse de Southampton, émail colossal, le plus considérable qu on connaisse, qui n'a pas moins de neuf pouces trois quarts de haut sur cinq pouces trois quarts de large ; il se recommande aussi, dit Walpole,

« par 1 exécution la plus hardie, la couleur la plus riche et la plus belle qu'on puisse imaginer ». Cette œuvre capitale, conservée dans les collections du duc de Devonshire, est datée de 1642. Le même seigneur possède une tête du duc de Buckingham portant la date de 1640.

A côté des élèves de Van Dyck dont les noms ont été conservés par les historiens, combien d autres ont travaillé auprès de lui, qui 11 ont laissé aucun souvenir !

N est-il pas aussi permis d admettre que plusieurs de ces grands seigneurs, animés d’une si vive passion pour la peinture, visiteurs assidus de l'atelier de Van Dyck, aient été parfois tentés, eux aussi, de mettre la main à l’œuvre et de profiter des avis et des conseils du grand artiste? Parmi ces curieux raffinés de la cour de Charles Ier, il en est un surtout qui, selon nous, doit au peintre de la cour, pour une bonne part, le talent très réel dont il fit preuve par la suite. II s'agit du prince Rupert, ce neveu de Charles Ier dont le nom reste lié à 1 histoire de la découverte et de la vulgarisation de la peinture en manière noire.

D après les anciens auteurs, le fils de l’électeur palatin Frédéric V, né en 1619, ne serait venu qu’en 1642 mettre au service de la cause royale sa vaillance et son dévouement. Or, à cette date, Van Dyck n'existait plus. Soit qu’il fût arrivé en Angleterre avant 1642, soit qu’il eût rencontré notre artiste ailleurs, le prince

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palatin a certainement été en rapport avec lui. En est-il besoin d'autre preuve que l'admirable portrait du musée de Vienne représentant le prince Rupert en pied, à peine âgé de treize ou quatorze ans ? Nous le retrouvons plus vieux de six à sept ans dans le tableau du Louvre qui le montre à mi-corps, en compagnie de son frère. Il porte déjà sur cette toile le lourd harnais de guerre qu’il ne quittera guère durant le cours de sa carrière agitée. A moins que le tableau du Louvre et celui de -Vienne ne soient faussement attribués à Van Dyck, hypothèse inadmissible, surtout pour le dernier, Antoine et le neveu de Charles Ier se sont rencontrés au moins deux fois. Et le jeune prince, avec son goût inné pour les choses de l’art et de la science, n’a dû négliger aucune occasion de se rapprocher du peintre en renom, de l’interroger, de l’écouter avidement.

Et tous ces Flamands qui avaient précédé de quelques années ou qui suivirent Van Dyck à la cour d’Angleterre n’ont-ils pas aussi quelque titre à prendre place parmi ses élèves immédiats, quoiqu’ils fussent ses contemporains ou ses aînés ? Parmi ses collaborateurs habituels on cite ordinairement Henri Steenwyck le jeune et Van Balen; ils auraient travaillé à l’architecture de ses tableaux. Georges Geldorp , son hospitalier compatriote, qui le reçut lors de son voyage infructueux de 1629 et ne cessa de plaider sa cause auprès de Charles 1", n’a-t-il pas aussi des titres à une place dans son école ? Singulier peintre, au surplus, que ce Geldorp ! Walpole raconte le plus sérieusement du monde que, ne pouvant dessiner, ce demi-artiste se contentait de couvrir de couleurs les esquisses peintes par d’autres. Il parvint cependant à exécuter seul plusieurs portraits. Aux revenus qu’il tirait de ce singulier métier, il joignait, paraît-il, d’autres ressources moins avouables. Sa maison aurait servi de lieu de rendez-vous aux intrigues secrètes des gens de la cour. Un pareil métier mène sûrement à la fortune ; mais il est singulier qu’il n’ait jeté aucune défaveur sur Geldorp. Après avoir été chargé de garder les tableaux de l’infortuné Charles 1er, qui l’avait comblé de bienfaits, Geldorp fut enterré à Westminster, comme les personnages les plus illustres et les plus recommandables.

La plupart des élèves qui reçurent les leçons du maître dans la Grande- Bretagne et furent associés à ses travaux prolongèrent leur carrière longtemps après sa mort. Les plus âgés atteignaient leur trentième année en 1642 ; les événements qui amenèrent leur dispersion servirent à la diffusion des précieux enseignements reçus à cette noble école. Si quelques-uns allèrent demander au sol natal la tranquillité qu’ils ne trouvaient plus en Angleterre, plusieurs ne se laissèrent pas intimider outre mesure par les bouleversements politiques et

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attendirent dans leur patrie d’adoption des jours plus sereins. Beaucoup de ces derniers vivaient encore et n’avaient rien perdu de leur talent lors de la rentrée des Stuarts. Ils transmirent donc directement les enseignements, les traditions et les procédés du maître à celui qui devait s’approcher le plus près de sa manière, au peintre de la cour raffinée et voluptueuse de Charles II, à l’Allemand Peter Van der Faes, devenu célèbre sous le nom de Pierre Lely.

L imitation ou, si l’on veut, la préoccupation des procédés de Van Dyck éclate dans chacune des œuvres de Lely. Comme tous les artistes qui n'exploitent pas leur propre originalité, mais vivent sur un fonds étranger, malgré son incontestable talent, le peintre favori de Charles II ne fut qu’un pâle reflet de son modèle. Devenu fort riche, il acquit un grand nombre d’œuvres originales de Van Dyck. Il puisait dans leur contemplation constante ses meilleures inspirations. Lors de sa mort, on ne trouva pas moins de vingt-six tableaux du maître dans sa collection. Presque tous étaient des portraits. Il possédait, en outre, ces trente-sept peintures en grisaille qui font aujourd'hui partie de la collection du duc de Buccleuch. Un certain nombre de ces toiles venait de la vente de Charles 1 r. On sait que le dessin capital de la marche des chevaliers de la Jarretière passa par la collection de Lely.

L'influence des. œuvres de Van Dyck n’est pas moins marquée dans les portraits de Georges Kneller , ce peintre trop vanté de Guillaume III et de la reine Anne, que dans ceux de Pierre Lelv : mais, plus on s’éloigne du point de départ, plus les imitateurs oublient ou affaiblissent les grandes qualités du modèle. Lely avait encore pu connaître le chef de l'école anglaise, puisqu’il arrivait à Londres dans le cours de l'année 1641, tandis que Kneller ne naquit qu’en 1648. Sa rapidité d’exécution, Walpole en donne des preuves singulières, eut probablement beaucoup de part à son succès. Tous les souverains qui se succédèrent sur le trône d’Angleterre, depuis Charles II jusqu’à la reine Anne, épuisèrent leurs faveurs sur ce peintre adroit, expéditif, mais au demeurant dépourvu des qualités supérieures qui constituent un maître.

Pour rencontrer les véritables héritiers de Van Dyck, ceux qui se sont nourris de ses traditions et, pour ainsi dire, de sa substance, il faut descendre jusqu’à la seconde moitié du xvme siècle. Lisez les écrits de sir Joshua Reynolds : qu’il voyage dans les Flandres ou qu'il expose ses idées sur l’art aux membres de l’Académie, le nom de Van Dyck revient sans cesse dans sa bouche et sous sa plume. L'artiste trahit ainsi son idée fixe, sa préoccupation dominante. Il étudie constamment ce modèle préféré ; il analyse ses procédés de composition, ses

effets de couleur, sa manière de draper ; rien ne lui échappe ; tout donne matière à des remarques à la fois profondes et ingénieuses. Ce qu’il voit et observe dans les Pays-Bas, c'est avant tout les toiles de son peintre de prédilection.

Cette vive admiration, qui se traduit encore par la recherche et l'achat d'une grande quantité d'œuvres de Van Dyck1, a porté bonheur à Joshua Reynolds, et, s’il occupe une des premières places, la première peut-être, dans l’école anglaise, il le doit en grande partie à cette ardente passion pour le peintre de Charles Ier. C’est encore Reynolds qui nous apprend que son rival, le grand Gainsborough, a, lui aussi, vécu dans un commerce assidu avec les peintres les plus fameux de l’école flamande. 11 s’exerçait, dit-il dans son quatorzième Entretien , à faire des copies de Rubens, de Téniers et de Van Dyck « que le meilleur connaisseur pourrait prendre, sans honte, au premier coup d’œil, poulies originaux de ces maîtres ».

Nous ne multiplierons pas ces exemples. Ceux qui précèdent suffisent pour montrer l’immense influence d’Antoine Van Dyck sur l’école anglaise, dont il est le chef incontestable et en quelque sorte le créateur.

Voici, pour terminer, un fait significatif. 11 montre la profonde impression que l’œuvre de Van Dyck a faite sur des artistes qui, par leur nature, semblaient le moins exposés à subir sa séduction. L’inventaire des biens et effets trouvés dans la demeure du Puget, après sa mort, ne signale pas moins de huit copies exécutées à Gênes, par le fameux auteur du Milon, d'après les portraits peints par Van Dyck. Dans cette curieuse galerie figurent la belle marquise de Brignole, son mari à cheval, le marquis Spinola, puis un Christ en croix, un Ecce Homo, etc. La place d’honneur du salon, dans la maison de campagne du grand sculpteur marseillais, est réservée au portrait de Van Dyck lui-même, peint par son élève Jean Roose ; autour de lui sont groupées les figures des amis et protecteurs d’Antoine.

Cet hommage enthousiaste d’un des hommes les plus indépendants qui aient existé ne prouve-t-il pas l’influence irrésistible des œuvres de notre héros sur les artistes de tous les temps et de tous les pays ? Certes, le Puget n avait aucune affinité de caractère, de tempérament, de talent, avec 1 aimable favori de Charles 1er, et cependant il a été transporté par ces vivantes apparitions ; il a voulu en avoir constamment sous les yeux un souvenir fidèle, et il a passé de longues heures

i. Dans la collection de sir Joshua on compte soixante-dix dessins de Van Dyck. Aucun autre maître n'est aussi largement représenté.

LES ELEVES DE VAN DYCK

LES ELEVES DE VAN DYCK

devant ces pages admirables, s'essayant à pénétrer et à rendre les secrets de cette élégance, les mystères de ce coloris, lui qui ne chercha dans la sculpture que I expression violente de la force, de la passion ou de la douleur. Quel éloge vaut cet aveu significatif et tout spontané de la glorieuse, de l'universelle séduction exercée par le génie d'Antoine Van Dvck.

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