‹ Antoine Van DyckChapitre 8 sur 184 · A LIE · texte numérisé non relu

A LIE

l’année 1624. A peine était-il arrivé que le vice-roi lui demandait son portrait. Cet exemple fut imité par tous les courtisans. L'artiste avait de l'occupation pour plusieurs mois et comptait résider quelque temps à Païenne, quand tout à coup la peste éclate et exerce de terribles ravages. Le vice-roi. frappé un des premiers, succombe à I âge de trente-six ans. Yan Dyck prit la fuite devant le fléau. Eût-il mieux fait de s'exposer inutilement à la contagion? Il regagna la ville de Gênes et reprit son gîte chez les frères de W’ael. Aussitôt rendu dans cette ville, il se mit à terminer différentes toiles commencées, notamment un tableau que la confrérie du Rosaire de Païenne lui avait demandé en commémoration de la peste. La Vierge s'y montrait au milieu d'une gloire d'anges, dominant le groupe des différents patrons de la ville et de la Sicile, saint Dominique, sainte Catherine de Sienne, sainte Rosalie et trois autres saintes. Pour caractériser les circonstances auxquelles il était fait allusion, Van Dyck avait ajouté à ces pieux personnages un entant se bouchant les narines devant une tète de mort.

Cependant la nostalgie commençait à s'emparer du vovageur. 11 avait quitté la Flandre depuis près de quatre ans. Ce temps d’étude avait été consciencieusement mis à profit. L artiste connaissait maintenant à tond toutes les écoles italiennes et surtout ces maîtres vénitiens dont les chefs-d'œuvre avaient exercé une si profonde influence sur le développement de son talent. Ces années de voyage n avaient pas été perdues non plus pour sa réputation. Un ancien Guide de Gênes mentionnait plus de quarante-cinq tableaux ou portraits conservés dans les palais de la cité. Le nombre des toiles disséminées dans les autres villes d'Italie n'est certainement pas moindre ; il porterait à une centaine le chiffre total des œuvres peintes durant ce voyage.

Si I on considère que. dans cet ensemble, figurent six ou huit portraits équestres avec de nombreux portraits en pied, presque tous de grandeur naturelle, on aura une idée de l’immense labeur auquel Yan Dvck. mal installé, constamment en route, s était livré pendant ces années d'étude. Une prodigieuse activité ne nuisait en rien à la qualité des productions de son vaillant pinceau.

Parmi les peintures de cette période figurent de véritables chefs-d’œuvre : le cardinal Bentivoglio. le prince Thomas de Carignan. d’autres portraits excellents. Yan Dyck payait ainsi royalement, avec la libéralité prodigue du génie, l’accueil empressé, les utiles enseignements reçus de cette terre hospitalière ; mais, tout en lui laissant les tableaux commandés par d intelligents Mécènes, il emportait un bagage considérable d'études et de copies, avec une quantité

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de croquis sommairement tracés sur les feuilles de ses carnets de voyage.

Plusieurs de ces précieux cahiers existent encore en Angleterre. La riche collection du duc de Devonshire en possédait un jadis dont la réputation était grande au siècle dernier. L’auteur anonyme du manuscrit du Louvre en parle, sans l’avoir vu et d’après ce qu'il en avait entendu dire, avec les plus grands éloges. Cette précieuse relique disparut un moment ; on la crut perdue. Elle se trouve aujourd’hui, paraît-il, dans la bibliothèque de lord Clifden. Nous n'avons pu nous

assurer par nous-même de sa valeur ; mais nous donnons ici la reproduction de quelques pages d'album, couvertes de têtes, qui font encore partie des collections de Chatsworth House.

Le British Muséum, de son côté, conserve plusieurs pages de dessins à la plume, avec notes en italien, qui passent pour des originaux de Van Dvck et proviennent, assure-t-on, des collections du duc de Devonshire. Cette attribution semblera sans doute quelque peu téméraire au lecteur sous les yeux duquel nous mettons le fac-similé de ces croquis. On remarquera des différences d'exécution notables entre ces différents feuillets. Tandis que les uns trahissent 1 inexpérience et la timidité d un écolier, d’autres, les Vierges notamment, montrent l’assurance d’une main exercée, sachant en quelques traits sommaires mettre en place une tête ou un groupe. En somme, les dessins du British Muséum sont

très inégaux ; quelques-uns ne sont pas indignes de Van Dyck ; c'est ce qu’on en peut dire de moins sévère.

Avant de quitter Gênes, Van Dyck remit aux frères de Wael un dernier témoignage de son affectueuse sympathie. Il les peignit tous deux sur une même toile. Nous avons déjà parlé de ce portrait, aujourd’hui conservé au musée du Capitole et dont le musée de Cassel possède une esquisse.

On voyait encore, il y a cent ans, au palais Gcntile, un petit tableau

représentant l Education de JJacchus. Van Dyck l'avait offert, en partant, à ses compatriotes, et ceux-ci s’étaient empressés de le faire graver. Ils tenaient aussi de son amitié une Madone avec l'Enfant Jésus dont le sort est resté inconnu.

Enfin, il fallut se séparer. La voie de mer offrait du danger à cause de la guerre que les Génois soutenaient contre la France. D ailleurs, l’admirable route qui longe le littoral de la Méditerranée méritait bien qu’on lui consacrât quelques journées. Ce fut probablement la direction que choisit le voyageur, quoiqu'on entrât dans la saison des grandes chaleurs. Parti de Gênes vers la fin du mois de juin, il arriva à Marseille le 4 juillet, mais s'y arrêta peu. Avant de remonter

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CROQUIS D’APRÈS TITIEN Dessins du Briiish Muséum attribués à Van Dyck.

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vers le Nord, il ne pouvait se dispenser de rendre visite au savant illustre qui entretenait depuis longtemps avec son maître une active correspondance. Ce lut sans doute sur la recommandation de Rubens qu'il alla se présenter, à Aix. chez Nicolas-Claude Fabri de Peiresc.

On peut juger avec quel empressement Van Dyck fut reçu dans cette maison hospitalière, connue de toute l'Europe savante. Son hôte voulait le garder le reste de l'été; mais le voyageur avait hâte de se retrouver auprès des siens. Toutefois il

fallut bien qu'il se résignât à accorder quelques semaines aux pressantes sollicitations de Peiresc ; il fit même un portrait de ce célèbre personnage, portrait destiné probablement â Rubens. En vain avons-nous demandé à la correspondance de Peiresc, dispersée aux quatre coins de l'Europe, quelques renseignements sur cette dernière étape de Van Dyck. Le dépouillement rapide de plusieurs volumes ne nous a rien appris, et nous avons dû renoncer â une entreprise qui exigeait un immense labeur sans compensation probable. Quand donc un intrépide érudit se décidera-t-il â consacrer sa vie â la publication de ce vaste et précieux recueil ? La tâche, sans doute, est de nature â effrayer les plus braves ; mais certes le résultat dédommagera largement le travailleur qui aura le courage de tenter l’entreprise et la patience de la conduire â bonne fin '.

i. Nous apprenons qu'un savant que nulle tâche, si longue qu'elle soit, ne rebute, M. Tamizey de Larroque, s'est chargé de cette publication. Souhaitons qu'il la conduise rapidement à son terme, car il rendra un service capital à la science de l'histoire et de l'archéologie. L'art y trouvera certainement aussi son compte.

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Le chemin direct qui va de Provence en Belgique conduisait Van Dvck à Paris. II s'y arrêta sans doute quelques jours, ne fût-ce que pour admirer les vastes compositions que son maître venait de terminer dans la grande galerie du Luxembourg. Cette production nouvelle du talent inépuisable de Rubens excitait à ce moment une admiration générale. Le voyageur en avait certainement entendu parler en chemin. Il ne pouvait perdre une aussi belle occasion de comparer le plus récent effort du génie flamand avec les chefs-d’œuvre de l’Italie.

C'est probablement à cette époque qu’il faut faire remonter la liaison de Van Dyck et d’un homme qui entretint avec lui les plus cordiales relations jusqu’à

la lin de sa vie. François Langlois, de Chartres, connu sous le nom de Chartres ou Ciartres, emprunté à sa ville natale, homme instruit, bon compagnon, de mœurs peu sévères, était en même temps, si nous en croyons un amateur éclairé, un connaisseur émérite et un musicien consommé1. Il vivait dans la familiarité de plusieurs artistes de talent et était intimement lié avec Étienne de la Belle. Van Dyck nous a laissé son portrait. Il l’a représenté en joueur de musette, la tête abritée par un chapeau à larges bords.

La gravure de Jean Pesne a rendu ce portrait célèbre. Pierre-Gabriel Langlois, peut-être un parent éloigné du modèle, l’a reproduit une seconde fois en 1780, en dédiant sa planche au marquis de Paulmy. Sur l’estampe de 1780, Ciartres porte ce surnom : le Joueur de musette. Le tableau, qui venait de passer plusieurs lois en vente publique, était sans doute connu sous cette désignation.

Voyez, sur ce personnage et ses relations avec Van Dyck, l'article de M. Faucheux dans la Rcz • des arts, 18^7, tome VI, pages 314-330, et la note du même auteur, tome VII, page 1 S 1 .

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Circonstance assez rare dans l'histoire de l'art, on peut suivre le Joueur de musette chez ses différents propriétaires, depuis le milieu du xvnc siècle jusqu a nos jours. De la famille du libraire François Langlois, il passe chez la marquise de Ruffec, puis appartient successivement à M. Dutrévoux, à M. de Lautrec, au chevalier de la Ferrière et entre dans la galerie du prince de Conti. A la vente de cette célèbre collection (i 777), le duc de Praslin le paye huit mille livres. Vendu après la mort de ce seigneur, en 179}, il est acquis pour huit mille livres, par l'expert Paillet, prête-nom de la famille, car le tableau se retrouve à la vente de Choiseul- Praslin, en 1808. Il subit alors la destinée commune à toutes les peintures de maître qui ne sont pas immobilisées dans les collections publiques : il part pour l’Angleterre. Il n'avait atteint cette fois que le prix de six mille trois francs. On le retrouve à la vente de John Hoppner, membre de l’Académie royale ; il devient alors la propriété du célèbre connaisseur et marchand John Smith, qui le décrit dans son catalogue sous le n° 305, Depuis cette époque, il n’a pas quitté l’Angleterre.

On crut longtemps que le Joueur de musette avait été peint en 1641, lors du dernier séjour de Van Dyck à Paris, quelques mois avant sa mort. Mais on a fait remarquer récemment que, sur ce tableau, Langlois ne paraît pas âgé de plus de trente-cinq à quarante ans; or, comme il était né le 12 mai 1588, il atteignait sa cinquante-troisième année en 1641. L’âge qu'il a sur le tableau fixe donc son exécution à l’époque du passage de Van Dyck à Paris en 1625.

D’autres considérations viennent à l'appui de cet argument chronologique. Le portrait du Joueur de musette est composé avec une liberté d’allures que Van Dyck retrouvera rarement par la suite. Il prend en effet de bonne heure l’habitude de donner à tous ses personnages une pose compassée, une attitude de convention dont il ne sait plus s’affranchir, même quand il peint les artistes avec lesquels il vit le plus familièrement. Constatons encore que Smith, qui put examiner la peinture à loisir, y constate l'influence très marquée de l’école vénitienne, argument décisif, ce nous semble, pour placer l’exécution du portrait en 162) plutôt qu’en 1641.

A quelle époque précise Van Dyck revit-il sa ville natale? Un de ses récents historiens a découvert une pièce qui reculerait jusqu'au mois de décembre 1625, ou même au mois de janvier 1626, la date de son arrivée. En pareille matière, il faut se garder des affirmations trop absolues. Il semble cependant acquis que le voyage de Van Dyck dura plus longtemps qu’on ne l’avait admis jusqu’ici.

Avant d’entreprendre le récit de kl nouvelle période qui va commencer, il

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est nécessaire de nous arrêter un instant pour constater la métamorphose opérée dans le talent de l’artiste. Quand il quittait, en 1621. l'atelier de Rubens, à peine osait-il compter sur ses propres lorces, on le voit par l imitation timide dont plusieurs œuvres de ce temps-là, le Saint Martin notamment, portent l'empreinte. Habitué à se plier aux idées et à la direction de son maître, il suit docilement les modèles qu’il a tous les jours sous les yeux ; c’est à peine si on voit percer chez lui quelques symptômes d'originalité. La puissance créatrice, le don de l'invention lui font essentiellement délaut. Subjugué, dès son arrivée en Italie, par les chefs-d'œuvre de l’école vénitienne, Van Dyck n’a d’abord d'autre ambition que de passer sous Ja loi du Titien. Mais le jeune artiste va-t-il rester toute sa vie soumis à cette nouvelle discipline? Le portrait du cardinal Bentivoglio suffirait à dissiper cette inquiétude. Ce n’est plus là l’œuvre d’un élève, d'un copiste timide. Le commerce du Titien a eu 1 effet d affranchir Van Dvck de l’influence absorbante de Rubens. Il commence à recouvrer sa liberté ; il sent par lui-même ; il applique avec discernement les fortes études de ses jeunes années. Le voici devenu maître à son tour.

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