‹ Antoine WatteauChapitre 11 sur 42 · IH · texte numérisé non relu

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Hutuux purs

Watteau à l’école; nmais aujourd’hui que ces précieux documents ont été impritmés par les soins de la Société de l'Art français, il est possilble de préciser certaines dates et de dire comment l'artiste de Valenciennes a complété à l’Académie l'éducation commencée chez Gillot et chez Audran. On verra qu'il prit au sérieux son rôle d'étudiant et qu'il n’eut point maille à partir avec sses maîtres, comme ceux de ses camarades — Je jeune Lancret, par exemple, — qui, malgré les prohibitions réglementaires, persisstaient à porter l’épée et furent un instant exclus de l’école.

C’est le 6 avril 17709 que le rédacteur des procès-verbaux eut à écrire pour la première fois le nom de Watteau. Ce jour-là l'Académie procède :à une opération importante. Elle examine les esquisses faites « sur-le-champ » par les élèves et elle dresse la liste de « ceux quii sont capables de travailler pour les grands prix ». Avec deux sculpteurs, cette liste comprend cinq peintres : Hutin, Vernansal l’aîîné, Grison, Parrocel et Watteau. L’Académie décide en outre que les candidats travailleront « dans les loges que l’on fera incessamment construire dans les lieux ordinaires ». La scème, comme on sait, se passe au Louvre où l’Académie est installlée depuis 1692.

Du 6 avril au 23 août, silence complet. On a donné aux concurrents deux stujets tirés de la Bible : le Retour de David après la défaite de Goliath et Abigail apportant des vivres à David. Watteau est en loge;, et il travaille. Le 23 août, la compagnie décide que les ouvrages des étudiants seront publiquement

exposés le jour de lu Saint-Louis, et que les académiciens vote-

ront dans le courant: de la semaine. Le samedi suivant (31 août),

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on ouvre les boîtes où les suffrages ont été déposés. Le scrutin ayant été dépouillé en la manière ordinaire, le premier prix de peinture est attribué à Antoine Grison, le second à Antoine Watteau. Des maîtres considérables ont signé le procès-verbal de la séance : il y avait là Coyzevox et Girardon, Jouvenet et le vieux Lafosse, qui allait devenir le protecteur de Watteau, Rigaud et Largillière, le pastelliste Vivien, l’animalier Desportes, c'est-à-dire d’honnêtes gens qui avaient le droit d’avoir une opinion sur la peinture. Pourquoi ont-ils donné le premier prix à Antoine Grison ? Le pauvre Grison n’a pas d'histoire. Le lecteur, j’en suis sûr, aurait voté pour Watteau. Mais fût-elle composée de demi-dieux, il est bien difficile à une Académie, lorsqu'elle juge des travaux d’élèves, d’avoir une claire prévision de l’avenir.

Ce tableau du concours de 1709 a disparu et nous n’en saurions rien dire. Quelqu'un l’a vu cependant, et en a parlé : c'est le fidèle Julienne. Après avoir raconté que Watteau remporta le second prix, il ajoute : « On vit briller dans le tableau qu'il fit à ce sujet les étincelles de ce beau feu qu'il fit paroître dans la suite. » Il n’en est pas moins vrai que Watteau n’avait eu que le second prix, que cette déconvenue, succédant à une espérance chèrement caressée, dut lui porter un coup sensible, car, on l’a dit, il était de nature mélancolique et, chez lui, tout insuccés ou même toute contrarièté provoquait un accès de

tristesse. Hitons-nous d'ajouter que ce que nous écrivons là n’a

qu'un caractère conjectural et ne s’appuie sur aucun fait positif : en effet, à partir du concours de 1709, et pendant plus de deux

ans, l’histoire est muette sur Watteau. C’est alors sans doute

que se place un voyage à Valenciennes, voyage certain, puisque tous ses amis en parlent, mais qu'il est impossible d’accrocher au clou d’une date précise. En combinant les récits des biographes avec les faits que nous venons de rapporter, on arrive aux probabilités suivantes :

Pendant les premiers mois de 1709 et sûrement jusqu’au 25 août, jour où les tableaux des élèves furent publiquement exposés, Watteau avait travaillé à l’Académie royale sans déserter l’atelier d’Audran. Si occupé qu'il fut, il avait, « à ses temps perdus », comme dit Gersaint, peint un petit tableau sur cuivre représentant un Départ de troupe. Pourquoi avait-il choisi un sujet militaire, lui qui semblait si pacifique et « même un peu berger », ainsi que Caylus devait l'écrire plus tard? Parce qu’il se souvenait toujours des spectacles qui avaient intéressé sa curiosité d'enfant. En ses premières années, Watteau avait vu beaucoup de soldats à Valenciennes et dans les environs. Les campagnes du Hainaut étaient alors sillonnées par des bataillons en marche. Il vit à sept ans les troupes qui revenaient du siège de Mons, à huit ans, celles qui, conduites par Vauban, allaient investir Namur. Après un assez long entr'acte, la guerre recommençait sur la frontière. L'affaire d'Audenarde est de 1708 ; Marlborough et le prince Eugène devenaient menaçants et Malplaquet se préparait (11 septembre 1709). En allant à son travail, Watteau voyait tous les jours des troupes partir pour l’armée de Flandre ; dans les ateliers de l’Académie, la jeunesse ne parlait que de batailles et de villes assiégées.

Le Départ de troupe terminé, Watteau, disciple courtois, ne

manqua pas de le montrer à Claude Audran. Le faiseur d’ara-

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besques fut d’abord très surpris : il avait employé son élève à peindre des figurines dans ses panneaux décoratifs ; mais il ne le croyait capable ni de mettre en scène une composition à nombreux personnages, ni de le miniaturer si finement sur le cuivre. Au dire de Gersaint, cet étonnement se serait mêlé d'un certain effroi. Audran comprit que Watteau pouvait le quitter, et, désolé à la pensée de perdre un pareil collaborateur, il ajouta aux compliments qu’il prodigua au jeune peintre le conseil de renoncer à ces sujets anecdotiques et de revenir au décor si digne d’intéresser un artiste et qui, en présence de la mode régnante, lui garantissait des bénéfices assurés. À ce moment de sa vie, Watteau ne connaissait pas encore très bien les hommes; mais il était assez fin pour deviner ce qu’on ne lui disait pas, et il eut dès lors la conviction, d’abord que son tableau était bon, et ensuite que Claude Audran ne le laisserait pas partir sans lutte. Or, il avait la secrète ambition de s’affranchir. I] ne voulait cependant pas d’ailleurs rompre brusquement avec un maître qui l’avait bien accueilli et lui avait procuré du travail. Il reconnut la nécessité d’avoir recours à un prétexte: ce prétexte n'était pas difficile à trouver. Il avait alors, dit Gersaint, «un petit désir de revoir ses parents ». C’est cette considération, très légitime d’ailleurs, que Watteau invoqua pour vaincre les résistances d’Audran.

Mais, pour entreprendre le voyage de Valenciennes, il fallait quelque argent. À cette époque, Watteau n'avait fait aucune économie. Il alla conter sa peine à son ami Spoede. Celui-ci

proposa de vendre le Départ de troupe que son jeune camarade

venait d'achever et dont Audran avait reconnu les mérites.

Watteau ayant trouvé la combinaison ingénieuse, Spoede porta le tableau chez Sirois, beau-pére de Gersaint. Sirois s’y connaissait, mais 1l était marchand et, dans cette circonstance, il resta fidèle à la cruelle loi des affaires. Watteau n'étant pas coté sur la place, le prix du tableau fut fixé À soixante livres, et le marché ayant été immédiatement conclu, l'artiste, enchanté et presque riche, put partir pour Valenciennes.

Comme les livres sont très brefs sur J.-J. Spoede et qu’ils en parlent même assez inexactement, j'ouvrirai ici une parenthcse pour dire ce qu’a été l'ami de Watteau. Les musées l'ont traité du haut de leur grandeur et n’ont pas recueilli ses œuvres, mais nous en connaissons quelques-unes. Elles sont toutes postérieures à 1709. À ce moment, le peintre anversois, dont la vie commence au xvuie siècle et doit se prolonger jusqu’au 26 novembre 1757, est encore très jeune ; c’est à peine s’il vient de quitter l’école académique où il a remporté plusieurs prix de quartier. Plus tard, il s’occupa un peu de tout, même d’enseignement, car, d'après Mariette, il aurait été, vers 1719 ou 1720, le maître du pastelliste La Tour. Il peignait volontiers des animaux et c’est là une aptitude flamande qu’il conserva toujours. Les tableaux qu’il exposait en 1715 à la place Dauphine représentaient des animaux. La même date se lisait sur une peinture de la vente Covillard (1849), où Ctaient groupés un liévre, une sarcelle et des légumes. À Paris, chez le D' Maximin Legrand, on peut voir Un chien et une perdrix et Deux hèvres dans un paysage, tableau signé et daté J. Spocde, 1736. Ce sont les œuvres d’un

Flamand, qui a fort oublié le langage du pays natal et qui peint

à la française avec un peu de sécheresse. Spoede a fait aussi des

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compositions caricaturales, comme la Caducité de Nicolas Bolureau , doyen des maîtres peintres , dessin que Guélard a reproduit däns une estampe dont la publication est annoncée par le Mercure de décembre 1743. De bonne heure, Spoede s'était affilié à FAcadémie de Saint-Luc, il y avait rang de professeur en 1720 et il finit même par conquérir le titre de recteur perpétuel. Il a pris part aux expositions organisées par la corporation en 1751, 1752 et 1753. Le dépouillement des catalogues montre qu'il avait toutes les ambitions. Avec des tableaux d'animaux et de gibier, 1] peignait une Féle bachique, un Combat de Hussards et des sujets tirés de la Fable. Le 2 avril 1883, nous avons vu vendre une de ses mythologies, le Triomphe de Neptune et d’Amphitrite (signé I. I. Spoede), composition un peu fade où la recherche des colorations rosées révélait un contemporain de Lemoyne, inchinant vers le décor de pacotille. Tel était, ou du moins, tel fut plus tard l’idéal du peintre médiocre, mais galant homme, dont l'assistance, fort à propos sollicitée et obtenue, permit à Watteau de revoir son pays.

Nous l'avons dit : la date de ce voyage à Valenciennes n’est fixée par aucun document précis. Entre le 31 août 1709, où l'artiste obtient le second prix, et le 30 juillet 1712, jour où l'Académie s’occupera de nouveau de lui, il y a un hiatus dans l’histoire de Watteau. Son dernier biographe, John Mollett, est de ceux qui acceptent, pour la promenade de Valenciennes, la date de 1709. Nous aimerions qu’une pièce vint authentiquer cette conjecture, vraisemblable d’ailleurs, et que les récits de

! Voir sur Spoede, les livrets de l'Académie de Saint-Luc, publiés par M. Guiffrey, et les Nouvelles Archives de l'Art français, V, p. 234.

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