‹ Antoine WatteauChapitre 17 sur 42 · E CO · texte numérisé non relu

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commun — c'était M. Hénin — la joie pure de la jeunesse jointe à la vivacité de l'imagination, l’une et l’autre unies sans cesse aux charmes de la peinture. »

Le prétexte qu'invoquait Watteau pour justifier ses perpetuels changements de domicile n’était pas complètement imaginaire. Une fois agréé à l’Académie, l'artiste avait connu les ennuis qui s’attachent à toute célébrité naissante : il voyait son atelier envahi par des fâcheux, amateurs ou marchands, qui le troublaient dans son travail. Suivant le conseil du poëte, 1l consentait à répandre son esprit, mais il voulait cacher sa vie; il allait un peu partout, quelquefois, dans des quartiers éloignés, chercher le calme et le silence. C’est dans un de ces accés de mélancolie qu'il alla un jour loger aux Porcherons. Mariette est le seul qui nous parle de cette installation. Au commencement du xvine siècle, les Porcherons, c'était presque la campagne, avec des jardins et des sentiers dont quelques-uns sont devenus des rues. Watteau travailla dans ces régions rustiques. Au direde Mariette, 1l y peignit, d’après nature, l’Abreuvoir et le Marais, les deux vues qui ont été gravées par L. Jacob. À quelle époque cette villégiature aux Porcherons ? Les textes ne le disent pas. L'histoire des logements successifs de Watteau est le plus ardu des problèmes

L'infatigable promeneur finit cependant par se fixer. Watteau fut en effet un des artistes auxquels Pierre Crozat ouvrit un asile dans sa maison hospitalière. En faisant parler le silence des

historiens, en rapprochant quelques dates, on parvient à déter-

miner d’une manière approximative le moment où le peintre

vint habiter l’hôtel de la rue de Richelieu. Il n’est pas vraisem-

blable que cette installation ait eu lieu durant l’absence du maître de la maison. Or, en 1714, Pierre Crozat fit un long voyage en Italie; il ne revint même qu’à la fin de 1715: L'hôtel, commencé en 1704 par Cartaud, était alors terminé et décoré. Pierre Legros venait d'achever les sculptures dont nous parle Germain Brice dans une description qui est bien connue, mais qui doit cependant être résumée, car il est bon de savoir dans quelle atmosphère Watteau allait passer les meilleures années de sa vie.

L'hôtel Crozat, véritable résidence princière, était situé au coin de la rue de Richelieu et du rempart, aujourd’hui le boulevard des Italiens. Avec les jardins et les dépendances, il occupait une superficie de neuf arpents et s’étendait ainsi jusqu'à l'hôtel de Menars en se prolongeant de l'Est à l'Ouest jusqu'aux terrains sur lesquels a été ouverte la rue de Grammont. Ce vaste enclos s’agrandissait encore par suite d’un passage souterrain que Crozat avait fait creuser sous le rempart et qui aboutissait aux jardins de la Grange-Batelière, c’est-à-dire entre le passage de POpéra et la rue Drouot. Un plan de 1758 montre encore les vitrages des serres que le financier y avait établies. Le long du « nouveau cours planté sur les remparts de la ville » s’étendait une orangérie monumentale recouverte d’une terrasse, où 1l était bon de s’asseoir pour assister au mouvement du boulevard, et pour prendre le frais dans les soirées d'été. Il n'y avait vis-à-vis que d’humbles guinguettes ou des maisons basses et on voyait librement la campagne et les pentes de

Montmartre.

La maison, située au milieu de parterres et de beaux arbres,

ne comprenait, au temps de Watteau, qu’un pavillon à un seul étage surmonté par un attique, car c’est en 1730 seulement qu'Oppenordt a défiguré et alourdi la construction de Cartaud. A l’intérieur de lhôtel, l’art régnait en maître. Deux appartements du rez-de-chaussée, une galerie de dix toises donnant sur les jardins et dont La Fosse avait peintle plafond, une partie de l'étage en attique, où Crozat avait fait établir un salon octogone imitant la Tribune de Florence et décoré de figures de Pierre Legros, contenaient des tableaux, des pierres gravées, une merveilleuse collection de dessins, Ces richesses, Watteau n'avait pu que les entrevoir lorsqu'il avait peint, en 1712, les Suisons de la salle à manger. Désormais, il allait pouvoir les étudier tous les jours. Quelle fête pour un peintre qui avait la religion des grands maîtres et qui rêvait d'aller les interroger en Italie! Quelle joie pour un jeune esprit qui, de tout temps, avait eu l'ambition de s’entretenir librement avec les coloristes ! Nous l'avons dit, c’est chez Crozat que Watteau se trouva pour la première fois en contact avec les Vénitiens. Que cette cohabitation ait eu d’heureux résultats sur son talent, la suite de cette histoire le montrera avec évidence.

L'hôtel de la rue de Richelieu était alors habité par le vieux Charles de La Fosse, qui venait d'obtenir de l'avancement à l'Académie, car c’est en 1715 qu'il fut promu au grade de chancelier. Il occupait avec sa femme l’un des appartements de l'étage en attique et il y mourut le 13 décembre 1716. Sa veuve continua à résider dans l’hôtel. La maison contenait-elle aussi un logement pour la nièce de La Fosse, Mie d’Argenon ? Je l’ignore ; mais elle venait presque tous les jours chez Crozat,

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et elle y était la bien reçue, car si elle avait le tort — très grave sous la Régence — de n'être pas jolie, elle chantait en savante musicienne et Pierre Crozat était un mélomane enragé.

Watteau, nous dit Caylus, «avoit de la finesse et même de la délicatesse pour juger de la musique et de tous les ouvrages d'esprit ». Il fut servi à souhait, car Crozat organisait des concerts et il y conviait ses amis. Ces séances musicales étaient à la mode et l'on en parlait dans le monde. Watteau y entendit le chanteur Paccini, Antoine, le joueur de flûte, Mile d’Argenon, dont la voix passait pour charmante, et sans doute d’autres encore. Il nous reste un souvenir des concerts de Crozat. Mariette a possédé une sanguine rehaussée de blanc, aujourd’hui au Louvre, dans laquelle Watteau nous a conservé de son crayon le plus délicat, les portraits des artistes qui faisaient de la musique dans les réunions de l'hôtel de la rue de Richelieu. L’intelligent amateur a même voulu que le nom de ces virtuoses füt aussi éternel que le dessin du maître et il a tracé sur cette légère feuille de papier l'inscription suivante : Præclarorum musicorum cætus, scilicet Antonius fidicen eximius, Paccini talus Cantor mus. reg. ct Da. Dargenon Car. de la Fosse pict. Acad. sororis filia cui suaves accentus Musa invideret. Il faudrait rechercher le fûtiste Antoine et le chanteur Paccini, qui était attaché à la musique du roi. Quant à Mie D’Argenon, qui devait être assez jeune au temps de Watteau, elle survécut longtemps à ses camarades des concerts de Crozat. Dans une lettre du $ février 1746, Rosalba, retirée à Venise, demande des nouvelles de la chan-

teuse dont elle se rappelle encore la voix, cette voix dont la

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