FIGURE DE & L'ENCHANTEUR », PAR WATTEAU
(D’après une gravure d’Audran.)
tique du moment? Ces gentilshommes et ces élégantes que la princesse Palatine nous représente volontiers comme vivant le
soir et jouant aux cartes ou buvant à la clarté des bougies, ont
peut-être eu des retours de sentiment, des heures rêveuses où ils ont aimé la musique dans les bois ?
Le Watteau ami des musiciens se retrouve dans quelques tableaux qui ont échappé au grand naufrage. Personne encore n’a signalé, personne n’a gravé une petite peinture qui fait partie de la collection de M. Groult, et qui est assez imprèvue. On y voit un jeune flûteur debout et soufflant de tout son cœur dans son instrument. La singularité, c’est que, dans ce tableau, le peintre nous met en présence d’un effet de lumière artificielle, car le personnage, étudié dans un concert du soir, est éclairé par un flambeau qu’on n’aperçoit pas. Le rayonnement de ce flambeau invisible éveille des points brillants sur le bois verni de la flûte et enveloppe les mains et le visage du petit musicien d’un reflet rougeâtre dont la délicatesse est presque hollandaise. Ici, le brave Watteau, qui a eu toutes les curiosités, manœuvre à la façon d’un Schalcken intelligent.
Étroitement lié avec des musiciens, Watteau avait aussi des amitiés dans le monde littéraire. Sans parler d'Antoine de La Roque, qui lui lisait ses libretti d'opéra, il a beaucoup vu le comte de Caylus. Celui-ci fit sans doute de longues absences, puisqu'il est allé jusque chez les Levantins ; mais à son retour à Paris il ne manquait pas d’aller retrouver Watteau à lhôtel Crozat. Il amenait avec lui M. Hénin, un homme heureux, puisqu'il a possédé l'Accord parfait et la Surprise, un des plus beaux tableaux de Watteau, au dire de Mariette. Les trois amis s’enfermaient et passaient des journées entières à dessiner. Les modeles étaient empruntés à l’inépuisable collection de Crozat.
Après avoir dit quel plaisir prenait Watteau à copier les beaux
crayons ou les croquis à la plume de Rubens, de Van Dyck, de Titien et de Campagnola', Caylus ajoute quelques paroles singulières : « Ce fut là, dit-il, que nous lui préparions, M. Hénin... et moi, un nombre infini de desseins, d’après les études des meilleurs maîtres flamans et de ces grands paysagistes italiens et que nous avancions assés pour qu’en y donnant quatre coups il en avoit l'effet. C'était le servir selon son inclination: car il aimoit en tout à l'avoir promptement. » Voila une révélation assez inattendue. Caylus et son camarade M. Hénin revendiquent l'honneur d’avoir été les collaborateurs de Watteau et d’avoir préparé pour lui de nombreux dessins qu'il achevait de son crayon magistral. Je ne vois pas que la question posée par ce texte aït fait dresser l'oreille aux spécialistes : il serait curieux de savoir s’il existe réellement des dessins de Watteau dont les dessous auraient été crayonnés par des mains étrangères. Pour nous, nous n'en connaissons pas. Caylus, qui a écrit des contes de fées, n’était pas homme à reculer devant une gasconnade. Les concerts, la constante étude des chefs-d'œuvre de l’art, la conversation avec des gens d'esprit faisaient aux commensaux et amis de Crozat une vie assez douce. Mais, aux jours d’été, la vue du rempart et des jardins de la Grange-Batelière ne suffisait pas aux besoins de rusticité qui agitaient les âmes, même dans le monde de la finance. On quittait Paris, et Watteau doit à Crozat d’avoir renouvelé connaissance avec une inspiratrice
qui l'avait toujours bien servi, la campagne. Pierre Crozat, que
! Dans sa précieuse note sur Domenico Campagnola, Mariette constate que Crozat possédait un grand nombre de dessins du paysagiste padouan. Et il ajoute : « Ces dessins sont fort beaux. Watteau les copia tous, étant chez M. Crozat, et il avouait qu'il en avait beaucoup profité, »