‹ Antoine WatteauChapitre 20 sur 42 · RE · texte numérisé non relu

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l’indulgente Providence comblait de ses dons, avait une maison des champs. Il possédait à Montmorency une retraite élégante où il restait des traces du propriétaire précédent, Charles Lebrun. Dans son Voyage pitloresque des environs de Paris, D’Argenville nous parle encore, en 1755, de la « gracieuse maison » de feu M. Crozat. L'architecte de l'hôtel de la rue de Richelieu, Cartaud, l'avait construite en 1708 avec des préoccupations un peu italiennes. Dans la coupole du salon, peinte par La Fosse, on voyait Phaëton demandant imprudemment à son père la permission de conduire son char. Pierre Legros avait sculpté dans la chapelle une gloire céleste. Quant aux jardins, ils devaient « leurs beautés à Lebrun, leur ancien maître ». Ce n'étaient que terrasses donnant sur la campagne, boulingrins, pièces d’eau retombanten cascades, et çà et là des balustrades et des portiques dont le Lebrun avait fourni le dessin et que Cartaud avait respectés. Watteau vint souvent à Montmorency; il y a beaucoup dessiné, et c’est dans le parc de Crozat, au dire de Mariette, qu’il a trouvé le motif du paysage de la Perspective, le beau petit tableau qui, lorsque Crépy le grava, appartenait à Guénon, menuisier du roi. On voit ainsi que, même au temps du Régent et de Mme de Parabère et lorsque la société élégante vivait dans un monde artificiel et peut-être un peu malsain, Watteau n’a pas été complètement sevré des spectacles de la nature. Malgré Fontenelle et ses pastorales, il a vu de véritables arbres et des prairies plus vertes que celles de l'Opéra.

À l’hôtel de la rue de Richelieu ou à Montmorency, la vie

que menait Watteau était une vie occupée et à certaines heures

un peu mondaine. Il nefaut pas regretter que le fils du couvreur

SENTAIN

‘Ermit

Muller sc

de Valenciennes ait été mêlé de très près aux gens du bel air,car il a vu dans cette compagnie des costumes, des attitudes, des grâces dont son œuvre a gardé l’heureux souvenir. Malgré les dissipations ambiantes etles musiques du soir, ses matinées lui appartenaient et il a beaucoup travaillé chez Crozat. Nous avons dit que c’est là que Watteau se trouva pour la première fois en contact avec les œuvres vénitiennes. Il les étudia beaucoup et il dut à cette étude ce culte pour les carnations chaudes qu'on remarque dans quelques-uns de ses tableaux : il semble même que sa fréquentation avec les maîtres italiens ait élargi le répertoire de ses motifs habituels. Nous en avons une preuve à Îa galerie Lacaze. Il y a un peu d’italianisme dans l'idée de représenter Jupiter changé en satyre et contemplant d’un œil avide la nudité d’Antiope endormie. Mais, ici, le sujet seul fait penser aux peintres de la grande école, car la forme est tout à fait insuffisante, et Watteau, à ce moment du moins, ne savait qu'à demi les élégances et les courbes amoureuses de la femme complètement déshabillée. Ce tableau de Jupiter et Antiope, qu'on a vu passer en 1857, à la vente Patureau, je ne le cite pas comme un chef-d'œuvre, mais comme un témoignage des troubles que Watteau, imparfaitement informé des suavités de la forme féminine, éprouvait devant la nudité vivante. Je le cite aussi, parce que, sur une structure sans beauté, Watteau a essayé de mettre les morbidesses de la chair, les palpitations de l’épiderme, et qu'il a exprimé son rêve en utilisant les leçons qu’il avait prises chez les Vénitiens de la collection Crozat. Le Jugement de Pâris

qu’on peut voir aussi à Ja galerie Lacaze, n’est qu’une esquisse,

un simple frottis; mais combien la peinture est intéressante!

Ici, rien de vénitien. Ce jour-là Watteau avait regardé les Flamands. La déesse a retiré ses voiles et elle apparaît nue devant son juge. La peinture est faite avec des blonds, avec des gris rosés d’une distinction suprême et, sans être très pures, les formes sont savoureuses. La légèreté du travail est celle d’un disciple posthume de Rubens. Fragonard a dû étudier cette vive esquisse.

On voit, par ces deux exemples, que, pendant son séjour chez Crozat, Watteau montre dans l’art une grande diversité de caprice et des ambitions compliquées. C’est une douce flänerie dans l'idéal, c'est la promenade gourmande de l'abeille qui va goûter toutes les fleurs et ne s’attarde à aucun calice. Caylus et les biographes ironiques voient dans cette allure capricante, une preuve de l’inconstance de Watteau, une marque de son indécision perpétuelle. Nous y verrions volontiers le signe d’une curiosité insatiable et d’une intelligence qui, avant de choisir et de se fixer, veut savoir. Ce séjour de Watteau chez Crozat a été une longue période de rêverie et d'étude.

Mais voilà qu’un éclat de rire retentit tout à coup dans Paris. Ce sont les Comédiens italiens qui reviennent. Louis XIV est mort; le Régent et son monde pensent qu'il est temps de rendre ses droits au sourire exilé. Depuis 1697, les scellés restent apposés sur la porte de l'hôtel de Bourgogne : cette porte va se rouvrir. Les anciens confrères de la Comédie sont morts ou dispersés: il faut reconstituer leur troupe errante ou appauvrie. Au mois de juin 1716, le Régent appelle une nouvelle équipe de comédiens. Durant dix-neuf ans, l’araignée a silencieusement

filé sa toile dans la salle de l'hôtel de Bourgogne. Pendant qu'on

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