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COMÉDIENS ITALIENS, PAR WATTEAU

(D'après la gravure de Baron.)

inquiétudes qu’il a toujours inspirées aux connaisseurs. Edmond de Goncourt, qui s’est longtemps associé à nos angoisses, a fini par résoudre le problème. Il propose de traiter cet Escamoteur comme un intrus et de lui enlever son auréole. « Aujourd’hui, dit-il, que je sais que l’aqua-fortiste de Watteau a peint à l'huile

un certain nombre de compositions qui passent quelquefois en

Angleterre pour des Watteau ; aujourd'hui que j'ai pu tenir entre mes mains la gravure de l’Escamoteur avec Mercier pinxit au bas de l’estampe, je crois qu’on ne peut plus garder l’attribution donnée à ce tableau par M. Lacaze. » C’est absolument notre avis, et nous admettons avec joie la rectification demandée, car cet Escamoleur a, comme peinture, un défaut qui, depuis longtemps, nous invitait à l’exclure de l’œuvre du maître : il n’est pas spirituel le moins du monde, et c’est le don de Watteau de mettre de l'esprit partout.

Mais si l’Escamoteur disparaît, il reste une page, assez exceptionnelle eu égard à l'idéal de Watteau, qui se rattache sûrement à son séjour en Angleterre. D’après les notes de Mariette, il y avait à Londres sous le roi Georges, un pauvre diable venu de France qui se faisait appeler le D' Misaubin et qui, charlatan fieffé, vendait des pilules, remède infaillible contre une maladie alors fort à la mode et qu’on n’aime pas à avouer. Watteau rencontra ce personnage peu recommandable et il limmortalisa dans un dessin moqueur qui a été gravé, en 1739, par Arthur Pound. Le charlatan famélique est représenté dans un cimetière semé d'ossements, de têtes de morts et de sarcophages. Mariette nous apprend que Watteau « dessina cette charge dans un café pendant son séjour à Londres ». Je ne l’ai jamais trouvée fort plaisante : Watteau a besoin de la grâce : il a pu, dans une certaine mesure, arriver à l'expression comique; mais il n'est pas caricatural, et le macabre dépasse ses possibilités.

Malgré ces travaux et d’autres que nous ignorons, Watteau s’ennuyait à Londres. Il se sentait loin de ses amis; les dîners

de Gersaint lui manquaient et aussi les entretiens avec Antoine

de la Roque et Julienne. En outre, il s’apercevait tous les jours que son mal empirait. Le climat de l'Angleterre augmentait sa faiblesse et son constant malaise : « Les brouillards et les fumées du charbon de terre qu’on y respire, dit Caylus, altérérent en lui une santé que, dans la vérité, un air plus pur ne nous aurait jamais conservée longtemps. » Il revint à Paris: nous avons le regret de ne pouvoir fixer exactement la date de son retour ; mais ce retour est nécessairement antérieur au 21 août 1720, car, ce jour-là, Rosalba écrit dans son Diario le mot que nous avons déjà cité « Vu M. Vateau et un Anglois. »

De ce voyage qui avait inquiété ses amis et qu'ils considéraient comme un regrettable caprice, Watteau rapportait-il quelque chose? Sans doute il avait gagné un certain nombre de guinées; mais 1l revenait en France avec une santé de plus en plus compromise, et, résultat plus fâcheux pour un artiste, il n'avait rien appris, car les Anglais du temps du roi Georges n'étaient pas en situation de faire faire au peintre de l’'Embarquement pour Cythère un progrès dans la grâce ou dans la couleur. De sa promenade à Londres, Watteau n'avait tiré aucun avantage appréciable : c’est l'Angleterre qui a recueilli tout le bénéfice de cette visite. Watteau laissait à Londres un germe qui devait grandir et qui, une fois éclos, exerça la plus salutaire influence sur le débrouillement de l’école anglaise. Il a été pour elle un bienfaiteur, car il lui a révélé l’esprit du travail pittoresque, la légèreté de l'outil, la belle allure victorieuse. On devine à quel maître anglais nous faisons allusion. Gainsbo-

rough, né en 1757, n’a pas connu Watteau ; mais il a étudié ses

œuvres. Îl est son élève posthume, un peu dans sa manière de

peindre les étoffes et de chiffonner la soie, plus encore dans les paysages qu’il donne pour fond à ses modèles. On n’a pas assez remarqué que, dans le Blue Boy, les feuillages roux et si librement traités sur lesquels s’enlèvent les bleus de l’habit du jeune garçon procèdent directement de Watteau. Les Anglais ont d’ailleurs — mieux que et beaucoup plus que nous — rendu justice au maître de Valenciennes. Reynolds, dans ses notes sur le poème de Dufresnoy, recommande d'étudier Watteau en raison de ses colorations fleuries, for excellence in the florid style of colouring. Pendant les deux derniers tiers du xvine siècle, sous la Révolution, sous l’Empire, l'Angleterre achète des Watteau et enlève ainsi à la France des trésors qu’elle aurait dû conserver.

À son retour de Londres, Watteau retrouva ses amis, Gersaint, Caylus, Julienne et le fidèle Spoede. Un changement s’était fait dans la vie et dans la maison de ce dernier. Le 1° mai 1720, il avait perdu sa jeune femme Louise Lambert ', et bien qu'il fût professeur à l’Académie de Saint-Luc, il gardait les attitudes tristes d’un homme mal consolé. Quant à Julienne, il avait épousé, le 9 mai, Marie-Louise de Brécy *. Par suite de ce mariage, une figure nouvelle apparaît dans le monde un peu restreint où se meut Watteau. L'entrée de Mme de Julienne dans l’histoire que nous racontons est un fait qui nous importe parce qu'il va nous permettre de dater une lettre qui nous a toujours paru significative. Il reste si peu de l'écriture de Watteau que ses rares autographes doivent être précieusement recueillis, alors surtout que, comme celui que nous réimprimons d’après

1 Herluison. Acles d’élat civil d'artistes Français, p. 416. ? Clément de Ris. Les Amateurs d'autrefois, p. 292.

les Archives de l'Art français, is apportent un renseignement sur une des œuvres du maître. La lettre adressée par Watteau

à Julienne est ainsi conçue :

De Paris, le 3 de septembre.

Monsieur ! Par le retour de Marin qui m’a apporté la venaison qu'il vous a pleu m’envoier dès le matin, je vous adresse la toile où j'ai peinte la teste du sanglier et la teste du renard noir, et vous pourrez les dépècher vers M. de Losmesnil, car j’en ai fini pour le moment. Je ne puis m’en cacher, mais cette grande toile me resjouist et j’en attends quelque retour de satisfaction de vostre part et de celle de Mr de Julienne qui aime aussi infiniment ce sujet de la chasse, comme moi-mesme. Il a fallu que Gersaint m'ammenat le bon homme La Serre pour agrandir la toile du costé droit, où j'ai ajousté les chevaux dessous les arbres, car jy éprouvais de la gesne depuys que jy ay ajousté tout ce qui a esté décidé ainsi. Je pense reprendre ce costé-là des lundi à midi passé, parce que dès le matin je m'occupe des pensées à la sanguine. Je vous prie ne pas m'oublier anvers

M": de Julienne à qui je baise les mains.

À Monsieur de Julienne, de la part de Wateau par exprès.

Cette lettre est nécessairement du 3 septembre 1720, car Watteau n’a pu l’écrire avant le mariage de son ami, et bien qu'il y ait eu au xvrne siècle un 3 septembre chaque année, elle n'est pas postérieure à 1720, puisque, aprés cette date, le pauvre Watteau n’est plus de ce monde. La pièce est intéressante. C’est là qu’on voit que Watteau a l'habitude de consacrer ses matinées -à ce qu’il appelle ses « pensées à la sanguine », matinées admirables auxquelles nous devons cette prodigieuse quantité de crayonnages, ces études vénérables et charmantes, où l’amou-

reux de la nature cherche un geste, une attitude, un costume

qu'il introduira plus tard dans un tableau ou qu’il n’aura pas le

temps d'utiliser. La lettre du 3 septembre montre encore que Watteau a reçu du gibier et qu'en bon flamand qu’il est, il s’est empressé de le peindre. Il faudrait retrouver cette étude d’après nature que Julienne est prié d'envoyer à M. de Losmesnil. L’autographe nous apprend aussi que Watteau est occupé à une vaste composition, un sujet de chasse, et qu’il a fait agrandir la toile pour y ajouter des chevaux sous les arbres. Ce tableau nous est connu : c’est le Rendez-vous de chasse (4 pieds de haut sur 6 de large) gravé par Aubert. Il a appartenu au cardinal Fesch; nous l'avons vu reparaître à la vente du duc de Morny en 1865; acheté par lord Hertfort, il est aujourd’hui chez les héritiers de sir Richard Wallace. Deux jeunes couples, amoureux et amoureuses, sont déjà arrivés au rendez-vous et sont assis sur l’herbe dans une clairière; vers la gauche, où sont des chevaux attachés sous des arbres, survient une chasseresse montée sur une jument grise : un gentleman l’aide à descendre de cheval; de l’autre côté et au fond, des chasseurs, des valets et des promeneurs. Un de nos amis qui a revu récemment ce tableau assure que l’exécution est un peu lourde; nos souvenirs, déjà lointains, ne confirment pas cette appréciation. Bien que la peinture ne soit pas dans un état parfait, le Rendez-vous de chasse nous a intéressé autrefois comme un Watteau enjoué, plein d’air et de lumière et de grande allure. L'œuvre sera désormais datée ; elle montre ce qu'était devenu le talent du maître en 1720 au lendemain du voyage en Angleterre.

Indépendamment de Julienne, marié mais toujours passionné pour la peinture, Watteau, revenant de Londres, retrouvait à Paris le fidèle Gersaint et il allait demeurer chez lui. C'est

même pour son ami qu'il travaille tout d’abord. Le peintre, dit Gersaint, voulait « se dégourdir les doigts ». Il peignit pour décorer la boutique du marchand le fameux tableau que Pierre Aveline a gravé sous le titre l’'Enseigne et que Gersaint, qui sans doute manquait de place, disposa comme un plafond dans son magasin où tous les curieux le venaient voir. Cette peinture ne resta pas longtemps dans la boutique du pont Notre- Dame. Vendue au conseiller Gluck, elle passa ensuite entre les mains de Julienne et elle lui appartenait encore lorsque Aveline fit son estampe. Mais il ne la conserva pas et l’Enseigne ne figure point dans la vente de 1767. On ne sait pourquoi et à quelle époque le tableau fut coupé en deux. En 1769, l'abbé Guillaume en possédait un débris. Mais le roi de Prusse, qui avait à Paris des émissaires intelligents et qui recherchait surtout les œuvres françaises, parvint à acheter successivement les deux fragments du tableau si sottement divisé. L’Enseigne, toujours séparée en deux tableaux, est aujourd’hui à Berlin dans le salon rouge du vieux palais.

Ainsi qu’on le sait par l’estampe d’Aveline et par la copie réduite de Pater qui a reparu en 1889 à la vente Secrétan, l’Enseigne représente la galerie ou plutôt la boutique d’un marchand

de tableaux. Comme le dit la lettre de la gravure,

Watteau, dans cette enseigne, à la fleur de ses ans, Des maistres de son art imite la manière.

Et ici, il cède, ainsi qu’il l’a fait tant de fois, aux souvenirs

de ses origines flamandes. En effet, sans être le moins du

monde une imitation, l’œuvre de Watteau a un lien de parenté

avec l'idéal dont se préoccupait David Teniers. Conservateur de la galerie de l’archiduc Léopold-Guillaume d’Autriche, Teniers s’est souvent amusé à faire le portrait de la collection confiée a sa garde. Il nous introduit dans un cabinet dont les murailles sont décorées de tableaux anciens et il se plaît à les pasticher avec une prestesse de pinceau et un esprit qui disent si bien le style et même l'exécution des œuvres originales qu’on peut les reconnaître et les nommer. Comme lui, Watteau a tapissé les paroïs de la boutique de son marchand au moyen de tableaux, imitations ingénieuses des peintures qui étaient peut-être chez Gersaint ou qu’il avait dessinées quand il vivait à l’hôtel de Crozat. L'ensemble est infiniment spirituel. Gersaint nous dit que, dans l’Enseigne, tout fut peint d’après nature et en huit jours. Ce dernier détail donne une heureuse idée de l’habileté de Watteau et de la certitude de sa technique, car, dans l’'Enseigne, rien ne sent la négligence. Si le décor est parfait, les acteurs ne sont pas moins excellents. C’est une scène prise sur le vif et notée par un pinceau qui ne se trompe pas. On y voit des ouvriers en costume de travail occupés à emballer des tableaux dans une caisse, des curieux qui visitent la boutique, en un mot toute l'agitation d’un petit monde affairé et vivant. Je croirais volontiers comme Gersaint que toutes ces figures ont été étudiées d’après nature avec ce souci du geste vrai et de l'attitude exacte qui est une des caractéristiques du génie de Watteau. Notre ami Clément de Ris a possédé sur une même

feuille le dessin de l’homme penché sur la caisse d'emballage et

celui du commissionnaire qui tient un tableau entre ses bras. Par le Rendez-vous de chasse de la collection de sir Richard

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