‹ Antoine WatteauChapitre 30 sur 42 · PERSONNAGE DE LA SUITE DE MEHEMET-EFFENDI, PAR WATTEAU · texte numérisé non relu

PERSONNAGE DE LA SUITE DE MEHEMET-EFFENDI, PAR WATTEAU

(D'après une gravure de Boucher.)

Wallace, parr l’Enseigne qui manque au Louvre, on voit qu’à la fin de 1720,, le talent de Watteau ne révèle aucune décadence, Sans doute le corps de l’artiste était malade, mais l'esprit demeurait alerte et wvif, la main était plus que jamais vaillante. Le peintre avait repris Sa vie de labeur; il éprouvait cependant des instants de malaise eït des paresses momentanées. On doit croire qu'il n'était pas très bien portant le 9 novembre 1720, car il serait allé au Louvre le jour où son amie Rosalba prit séance à l’Académie royale.

Au commencement de 1721, Watteau était à Paris. Nous le savons par Kosalba elle-même, qui écrit, à la date du 9 février : « Dans la matinée je rendis visite à M. Watteau. » Sur les idées qu’ils échangérent, lors de cette rencontre, pas un mot dans le Diario. Mais il est vraisemblable qu’on prit rendez-vous pour le surlendenmnain, car Rosalba était depuis longtemps sollicitée de faire le portrait du maître. L’ami qui le: demandait, c'était Pierre Crozat. Elle commença son pastel le 11 février, et comme elle travaillait vite, elle dut le terminer bientôt. D'ailleurs, Watteau était aussi pressé qu’elle, car, toujours dévoré de la fièvre du travail, il n'avait qu’un médiocre plaisir à poser devant un peintre. Ce pastel fut un des derniers portraits que Rosalba peignit à Paris : au mois de mars, elle retournait à Venise.

Pendant que la Vénitienne faisait le portrait de Watteau, le fidèle Crozat: s’occupait de chercher du travail pour celui qui avait été son commensal et qui était resté son ami. On trouve

dans le Mercure de février 1721 une note qui n’a pas été suffi-

samment remarquée et qui rattache le nom de Watteau à une

publication des plus intéressantes. Cette note est ainsi conçue : «MM. Watot, Natier et un autre sont chargés de dessiner pour M. Crozat le jeune les tableaux du Roi et du Régent. » Ces dessins, c’étaient les éléments d’un gros livre. Le projet ne devait aboutir que beaucoup plus tard et le pauvre Watteau n’en vit pas l’éclosion. Au mois de mai 1728 parut le prospectus du recueil rêvé par Crozat, et les premières planches de l’ouvrage ne virent le jour qu’en 1729. Watteau était mort depuis longtemps.

C’est aussi pendant le printemps de 1721 que l'artiste, malade, mais laborieux encore, eut l’occasion d’exercer son talent, sinon comme peintre, du moins comme dessinateur. Le sultan avait envoyé au roi de France une ambassade qui mettait en éveil la badauderie parisienne. Le chef de la mission, Mehemet Effendi, était un personnage de conséquence, et il fut reçu avec les plus grands égards. Ainsi que le rappelle Buvat, il quitta, le 16 mars, son logis du faubourg Saint-Antoine pour aller s'installer à l'hôtel de la rue de T'ournon ‘. Le 21, il fut admis à l'audience du roi. C’est la cérémonie que Charles Parrocel a consacrée plus tard dans son tableau du musée de Versailles. Mehemet Effendi était accompagné de son fils et d’une suite de quatre-vingts Turcs parfaitement authentiques. L’ambassadeur et son personnel restérent cinq mois à Paris et ils furent la curiosité de la saison. Le Mercure d'avril annonce que le peintre Justinar a reçu l'autorisation de faire le portrait de Mehemet Effendi ; le

7 juin, le fils de l'ambassadeur se rendit chez Charles Coypel.

! Jean Buvat. Journal de la Régence, 1865, II, p. 220.

Mehemet visita les Invalides, la Bibliothèque et se montra à l'Opéra. Watteau a-t-1l vu ces Turcs? Peut-être. Je crois du moins trouver dans son œuvre certaines turqueries qui semblent le prouver. Dans le recueil publié par Julienne, Figures de différents caractères, on voit divers personnages à turban qui ont évidemment été dessinés d’après le vif et qui ont dû appartenir à l’ambassade ottomane. L'artiste, qui avait jadis peint à la Muette des Chinois et des T'artares suspects, a pu ainsi, dans le cas où notre conjecture serait admise, étudier sur la nature vivante le caractère du type turc. Et ici Watteau est bien dans son rôle, car il a toujours aimé la vérité.

Le récit des derniers mois de la vie du maitre doit étre demandé au comte de Caylus et à Gersaint. Au printemps de 1721, Watteau travaillait encore. Il était malade cependant et faisait parfois appeler le médecin Mariotti, que nous avons vainement cherché dans les dictionnaires. Il lisait beaucoup et son ami Julienne lui prêtait des livres et même des manuscrits. Les Archives ont publié une lettre du 3 mai qui, par les raisons que nous avons dites à propos de celle du 3 septembre 1720, doit être de 1721. Nous reproduisons le texte de cette lettre,

une des dernières que Watteau ait écrites.

À Monsieur de Julienne, de la part de Watteau par exprès.

De Paris, le 3 de mai.

Monsieur ! Je vous fais le retour du grand tome premier de l’Écrit de

Leonardo de Vincy et en mesmes temps je vous en fais agréer mes sincères

remerciements. Quant aux Lettres en manuscrit de P. Rubens, je les gar-

derai encore devers moi si cela ne vous est pas trop désagréable en ce que je ne les ai pas encore achevées ! Cette douleur au côté gauche de la tête ne m'a pas laissé sommeiller depuis mardi, et Mariotti veut me faire prendre une purge dès demain au jour ; il dit que la grande chaleur qu’il fait l’aidera à souhait. Vous me rendrez satisfait au-delà de mon souhait, si vous venez me rendre visite d’ici à dimanche ; je vous montrerai quelques bagatelles comme les païsages de Nogent, que vous estimez assez par cette raison que j'en fis les pensées en présence de M"° de Julienne, à qui je baïse les mains très respectueusement.

Je ne fais pas ce que je veux en ce que la pierre grise et la pierre de sanguine sont fort dures en ce moment ; je n’en puis avoir d’autre.

On voit apparaître ici les paysages de Nogent. Ce coin des environs de Paris, Watteau le connaissait bien; il y était allé plusieurs fois, car il y avait un ami, M. Le Fèvre, intendant des Menus'. Pendant les chaleurs de l’été précoce de 1721, il eut dans son modeste logis parisien le désir de respirer librement. « Il imagina, dit Caylus, que l'air de la campagne lui ferait du bien. » L'abbé Haranger, chanoine de Saint-Germain l’Auxerrois, lui fit prêter par M. Le Fèvre sa maison de Nogent, auprès de Vincennes. Il s’y installa, languissant, mais courageux encore. Il travailla : il recevait souvent la visite et les consolations du curé de Nogent, et il peignit pour lui un Christ en croix. Caylus à vu ce tableau qui a reparu en 1779 à la vente Marchand, et dont la trace est depuis lors perdue. « Si ce morceau, écrit-il, n’a pas la noblesse et l’élégance qu'un tel sujet exige, 1l a du moins expression de douleur et de souffrance

qu'éprouvait le malade qui le peignait. » L’aveu est à retenir,

! Philippe Lefèvre ou Lefebvre, qui porta plus tard le titre d’intendant général de la chambre du roi, s’intéressait aux choses d’art. En 1727, il fut reçu à l’Académie de peinture comme membre honoraire amateur. Il est mort en 1750.

venant d'un critique qui regardait Watteau comme inexpressif.

N'est-ce pas Caylus, en effet, qui a écrit : « À l'égard de son : expression, je n'en puis rien dire, car il ne s’est jamais exposé à rendre aucune passion. »

Aux derniers jours de sa vie et sous l'influence sans doute des entretiens qu'il avait avec le curé de Nogent, Watteau, qui s'était toujours montré bon catholique et qui prenait volontiers la précaution d’entendre la messe à Saint-Germain lAuxerrois quand il allait dîner chez Gersaint, fut troublé d’une inquiétude pareille à celle qui avait tourmente Botticelli : il craignit d’avoir dans ses libres crayonnages, insisté un peu plus qu’il ne convient sur la note amoureuse : il fit rechercher par un ami les pages qu'il ne jugeait pas assez innocentes, et, dans un accés de pieux vandalisme, il les brüûla.

Watteau, voyant fuir les jours de plus en plus rapides, eut un autre regret, un autre remords. Il lui sembla qu'il avait quelque chose à se reprocher vis-à-vis de son compatriote Pater, qui avait été un instant son élève. Ici on peut s’en rapporter à Gersaint qui, comme il l’a dit lui-même, allait tous les deux ou trois jours à Nogent pour voir Watteau et le consoler. « Il se reprocha de n'avoir pas rendu assez de justice aux dispositions naturelles qu'il avoit reconnues dans Pater. Il me pria de le faire venir à Nogent pour réparer en quelque sorte le tort qu’il lui avoit fait en le négligeant et pour qu'il pût du moins profiter des instructions qu’il étoit encore en état de lui donner. Watteau le fit travailler devant lui et lui abandonna les derniers

jours de sa vie; mais Pater ne put profiter que pendant un mois

de cette occasion si favorable. »

Au mois de juin, et tout en donnant à son élève ses suprêmes instructions, Watteau faisait toujours des projets : il aurait voulu revoir une fois encore Valenciennes et les derniers représentants de sa famille. La force lui manqua pour entreprendre ce voyage. En même temps, il mit ordre à ses affaires. Il fit sans doute un testament, s'il est vrai qu'il légua quelques dessins à Crozat « en reconnaissance de tous les bons offices qu’il en avoit reçus », car Watteau était de ceux qui se souviennent. Il partagea ses autres dessins, trésor inestimable, entre quatre amis, Julienne, l'abbé Haranger, Hénin et Gersaint. Ce dernier, fidèle jusqu’au dénouement, le vit mourir entre ses bras le 18 juillet 1721.

Sur le caractère de la maladie qui emportait Watteau, nul doute n’est possible. En nous disant que l'air de Londres est fort dangereux pour les poitrinaires, en ajoutant que son ami était atteint du mal que les Anglais appellent consomphon, Gersaint est suffisamment significatif. L'auteur des stances insérées

par Julienne en tête de son recueil est plus précis encore :

« Son esprit plein de feu, dès sa tendre jeunesse, A de longues douleurs assujettit son corps; Une noire phtisie en usa les ressorts

Et mesla ses jours de tristesse. »

Le 11 août, Pierre Crozat écrivait à Rosalba, alors à Venise : « Nous avons perdu le pauvre M. Watteau. Il a fini ses jours le pinceau à la main. » Le Mercure, dirigé par Antoine de la

Roque, consacra à l’infatigable travailleur une notice touchante.

L'Académie fut informée de l'événement dans la séance du

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