LE LORGNEUR, PAR WATTEAU
(D'après la gravure de Scotin.)
tableaux que nous avons retrouvés au Musée de l’Ermitage. Ce sont, comme on sait, des scènes de la vie militaire; mais ici un sentiment nouveau apparaît. Si les colorations restent brûlées à la mode de 1710, les soldats que Watteau nous montre en marche ou au repos dans un camp ne sont pas des guerriers romains de l’École de Versailles ; ce sont les fantassins de l’armée française telle qu’elle était à Malplaquet, telle qu’elle allait être à Denain. Ces petits soldats ne sortent point des galeries italiennes, ils sont pris à la nature vivante, ils ont été vus et dessinés d’après le vif, et ils ont le mouvement assoupli, l'allure libre que peuvent seuls connaître les artistes armés d’un crayon loyal. Dès le début, Watteau est en retard pour la couleur, mais pour l'invention, il parle déjà le langage de la vérité.
Il l’aima toute sa vie. Dans les livres qu’on lisait au temps de notre jeunesse, dans les opinions anciennes dont l'écho se fait çà et là entendre encore, Watteau est représenté comme un pur fantaisiste qui aurait créé un monde artificiel et vécu dans la chimère. Rien n’est moins exact que cette appréciation. Pour moi, je ne pardonnerai jamais à Caylus d’avoir écrit : « Au fond, il étoit infiniment maniéré. » Voilà ce qu’on osait dire en pleine Académie en 1748, en présence de Charles Coypel et de beaucoup d’autres qui étaient, je suppose, des maniéristes suffisamment authentiques et qui ne bronchèrent pas. Ce mot de Caylus fait croire, de sa part, à un accès d’égarement intellectuel. Je professe sur Watteau une opinion absolument contraire; je vois en lui le peintre de l'attitude exacte et du geste vrai, et j'ose
dire que c'est surtout en se servant de la vérité qu’il a pu par-
venir à ruiner l’ancien idéal et à accomplir sa révolution.
Watteau réaliste pourrait être le sujet d’une étude qui n’a jamais Cté faite. Dès son enfance, il dessine d’après nature et s'intéresse aux plus humbles spectacles. Gersaint est curieux à entendre sur ce point : Alors qu'il était encore à Valenciennes, dit-il, « il profitoit de tous ses instants de liberté pour aller dessiner sur la place les différentes scènes comiques que donnent ordinairement au public les marchands d’orviétan et les charlatans qui courent le pays ». — Ce monde des petits et des pauvres, ces bohèmes de la vie en plein air ont toujours passionné Watteau. Il y est revenu bien des fois. De nombreux crayonnages, la plupart à la sanguine, le montrent observateur assidu des types populaires. Pour ne pas multiplier les exemples, je me bornerai à citer le Rémouleur, dessin qui a successivement appartenu à Julienne et à Mariette, et qui est aujourd’hui dans les portefeuilles du Louvre. L’allure générale, le vêtement usé, le mouvement des mains attentives à la besogne, la construction rudimentaire de la machine à repasser, tout parle d’une étude faite d’après nature.
Un autre type, rencontré dans les rues ou à la campagne, a aussi préoccupé Watteau qui l’a reproduit plusieurs fois. C’est le Savoyard, promenant dans sa boîte la marmotte de la montagne natale. C’est d'ordinaire un jeune garçon dépenaillé qui n’est pas assez fier pour refuser une aumône. Nous l’avons en dessin dans les Figures de différents caractères, nous l'avons aussi en peinture dans un tableau du Musée de l’Ermitage, qui a appartenu au décorateur Audran, concierge du Luxembourg et l’un des maîtres de Watteau. Ce n’est pas une invention frivole
et souriante. Un jeune Savoyard, la tête nue, le corps pauvre-
ment vêtu d’une mauvaise houppelande brune, est debout à l'entrée d’un village. Il porte une marmotte sur sa boîte et tient à la main un flageolet démesuré; à droite, le clocher pointu d’une église; à gsauche, une rangée de maisons qu’on aperçoit entre les branches de quelques arbres effeuillés par l'hiver. C'est un Watteau extrémement coloré ; le ciel très bleu fait penser à Huysmans de Malines. Quant au montreur de marmotte, il est pris tout entier à la réalité la plus humble. Aucun embellissement, aucune ctoncession à l’art de plaire.
Le chef-d'œuwre de Watteau comme peintre de la vie réelle, c'est l’Enseigne du magasin de Gersaint. Nous en avons déjà parlé : nous ne ré:péterons pas ce que nous avons dit, mais nous rappellerons qu'ill y a là, dans les attitudes des ouvriers qui emballent des talbleaux, dans celles des personnages qui marchandent quelques menues curiosités, le mouvement et l’animation d’un spectaclle observé sur la nature vivante. La fantaisie, à laquelle on accusse Watteau d’avoir si souvent sacrifié, n’est véritablement pour rien dans cette scène du monde réel. Le maître ne se momtre pas moins réaliste, au sens honorable du mot, dans certaines compositions empruntées à la vie familière, comme l'Occupation selon l’âge que nous ne connaissons, hélas ! que par la gravure de Dupuis, le tableau ayant paru pour la dernière fois à la vente Blondel de Gagny en 1776, sans qu'il soit possible d’en retrouver la trace, à moins qu’on ne veuille, comme l’a proposé John Mollett, le reconnaître dans une peinture de la collection de M. Andrew James”. C'est une scène
1 L'occupation selon l’âge,, tableau de petite dimension (35 cent. sur 40), a reparu dans une vente faite à Londres le 2@ juin 1891. Il a été adjugé à lord Seymour.