DE ER
AR ren
nan ner
146 ANTOINE WAÏITEAU
intime et charmante. Assise à l'aventure sur un fauteuil qui pourrait servir à la reconstitution d’un mobilier bourgeois à la mode de 1720, une jeune fille refait un point à une jupe dont l'ampleur se répand sur le bras du fauteuil et le recouvre en partie; à côté d'elle, une vieille, qui a gardé la coiffe des paysannes de sa province, tient la quenouille et file silencieusement. Près des deux femmes, deux fillettes, espiègles comme Watteau sait les faire : l’une s'appuie sur un tabouret presque aussi grand qu’elle ; l’autre, vue de dos, tient maternellement entre ses bras un petit chat dont un épagneul se montre fort jaloux. Une cage est suspendue au plafond, et sur la table recouverte d’un tapis on voit quelques pièces d’une humble vaisselle, que domine une bouteille à gros ventre au goulot de laquelle fleurit un bouquet, car, même sous la Régence, le petit monde laborieux où Watteau nous introduit avait déja le goût des fleurs. Par le choix des accessoires, la simplicité des figures, le silence du décor familier, Watteau va ici au-devant de Chardin.
Peut-être faudrait-il placer, à côté de l’Occupaiion selon l'âve, le Chat malade, si spirituellement gravé par J.-E. Liotard. Mais, dans cette scène, un autre sentiment d'art se fait jour : l'intention comique est évidente, et Watteau s'amuse de ce qu'il raconte. Une jeune fille, aux yeux agrandis, à la mine affolce par une tendre inquiétude, tient dans ses bras un chat qui est plus rageur que malade et auquel un médecin, docteur échappé de la Comédie, tâte sérieusement le pouls. L'œuvre est perdue et nous ne nous en consolons pas. L'éclairage des figures ct
surtout le reflet qui baigne le visage de la jeune fille donnent
PELROLE DE WAT FEAU 147
l'idée d’un groupe illuminé par une lumière artificielle. On serait tenté de crcoire que, dans un état de la peinture, la main inoccupée du médecin a dû tenir une chandelle qui expliquerait la qualité des omnbres et l'éclat mobile du rayon courant sur les chairs. Watteau a beaucoup aimé ces effets de lumière à la Schalcken : nouss en avons déjà trouvé un exemple dans le Petit flûteur du cabinet de M. Groult.
Mais c’est surtout la lumiére du jour que Watteau a aimée et comprise. Ce goût pour les atmosphères transparentes et pour les éclairagçes délicats lui vient de ses origines et de son culte pour le maître adoré, Rubens. Sur ce point comme sur tant d’autres, il appportait une séduction nouvelle, car les finesses de la lumière ne préoccupaient pas beaucoup les maîtres de la vieillesse de Louiis XIV. Watteau fit réfléchir ses contemporains en mêlant la quesstion du rayon à la question du modelé, et, en proposant cette association des deux éléments, il raisonna comme avait fait Corrège. Que l’on se donne la peine de comparer les carnationns de Santerre à celles de Watteau, on verra quel progrès le maître de Valenciennes introduisait dans la peinture et lequeil des deux peintres devait comprendre et diviniser les amoureuses.
Il y a un moit significatif, un mot du temps, dans la touchante notice inssérée par Antoine de la Roque, au Mercure d'août 1721, aprës la mort de Watteau. Le maître y est vanté pour bien des raiisons, et entre autres parce que « la carnation de ses figures estt animée et douillette ». Cela veut dire que ses
chairs ont de la morbidesse, et ce mot, personne n’aurait songé
à lécrire à proposs des carnations, en bois, en cuir ou en pierre
dont les peintres de l’école officielle se déclaraient alors satisfaits. |
Ce résultat, nouveau pour la France, était obtenu par Watteau à l’aide d’un faire gras, pastoso, qu’il à souvent pratiqué avec une superbe sûreté de technique, et aussi grâce à la délicatesse des demi-teintes et aux transparences du clair-obscur qu’il a fait jouer sur les visages de ses enfants et de ses femmes. Les exemples sont nombreux de ces victoires du pinceau qué les maladroits ignoreront toujours. Il me suffira de citer les têtes des petites filles dans la Leçon de musique de sir Richard Wallace, si bien gravée par M. Lalauze. Ces figures espiègles vivent et sourient sous la caresse d’un reflet qui est « le fin du fin ». Nous avons les mêmes merveilles dans les beaux dessins du Louvre provenant de la vente d’Imécourt, les admirables sanguines où se groupent des bustes de femmes. Par ce jeu mobile du rayon sur les chairs, Watteau est le prince des délicats et il s'apparente aux magiciens les plus subtils.
Ainsi outillé au double point de vue de la lumière: et du modelé, Watteau devait s'intéresser à la forme nue. Il ‘n'y manqua pas, et c’est ce goût qui l’entraîna vers la mythologie, car la mythologie a un grand mérite aux yeux des vrais peintres : elle est déshabillée. L’insuffisance de son dessin, sous le rapport de la beauté pure et des lignes choisies, aurait dû, semble-t-il, empêcher Watteau de se compromettre dans la compagnie des déesses et des nymphes sans ceinture : il l’a fait cependant. Nous avons déjà parlé de l’Antiope de la galerie Lacaze : les formes de la dormeuse sont loin d’être belles, mais on y sent la
palpitation et la moiteur de la vie. Le tableau longtemps perdu