LA SAINTE FAMILLE, TABLEAU.DE WATTEAU
(Fac-similé de la gravure de Jeanne Renard du Bos.)
ÉBROLE DE WATTEAU 159
maison avec Antoine Dieu et moins encore avec Watteau qui n'avait d’ailleurs travaillé qu'en sous-ordre et dans la coulisse. Si Watteau n’a pas fait de tableaux d’histoire, — car la Naissance du duc de Bourgogne est une exception qui ne compte pas, — il a fait des choses pour le moins aussi difficiles, c’esta-dire des portraits. Il a déjà été parlé aux pages précédentes du plus fameux de ces portraits, le Gilles de la collection Lacaze. On sait que le nom du personnage a été vainement cherché, et le résultat négatif de cette enquête nous contriste : il est fâcheux en effet de ne pas savoir quel était ce comédien ou cet ami déguisé, qui nous regarde en face sans consentir à nous dire son secret. Le Gilles est une des peintures les plus sérieuses de Watteau. Ce n’est pas la plus lyrique; le charme entraînant du coup d’aile y est remplacé par la volonté de bien faire, par le raisonnement assidu d’un maître qui n’est pas habitué à peindre des figures de grandeur naturelle et qui s'applique. Watteau y dissimule les virtuosités de sa touche et la vibration cinglante des coups de fouet qui donnaient tant d'esprit à ses petits tableaux. Les colorations sont néanmoins heureuses et même surprenantes, car le ton des chairs, les blancs de l’habit feront toujours la joie des raffinés. Mais pour le libre travail du pinceau, l'artiste ne retrouve sa verve habituelle que dans les figures épisodiques, « dans le groupe chantant d’histrions en voyage » qui gravissent le coteau pour venir rejoindre leur camarade, et aussi dans le paysage abrégé et improvisé qui constitue le décor. On peut voir dans cette peinture, justement célèbre, le dernier mot de Watteau quand il se surveille.
Le portrait de Julienne, de la collection de M. Groult, n’est
pas moins important. Les contemporains semblent ne pas lavoir connu, car ils n’en disent pas un mot. Ce portrait, nous l'avons admiré dés notre jeunesse, quand il était chez l’excentrique Duclos qui ne le montrait pas volontiers à tout le monde dans son étrange retraite du faubourg Saint-Victor. Il a appartenu ensuite à M. Chazaud qui, en 1878, l’a exposé à la galerie des portraits historiques au Trocadéro. Il fut alors finement gravé par Champollion. L'œuvre a changé de maître : elle reste cloquente et superbe. C’est l’image d’un homme qui est heureux dans la vie. Magnifiquement vêtu d’un habit brodé et d'une veste de soie à ramages, la tête un peu penchée, les yeux flottants dans une rêverie amoureuse, l’ami de Watteau s'appuie d'une main sur le socle d’une statue absente et s’enlève avec beaucoup de relief sur les chaudes frondaisons d’un de ces paysages où le peintre mêlait si bien la réalité et la chimère. Certains détails sont des merveilles d'exécution : les blancheurs du fin jabot de dentelle, les broderies de la veste et de habit, les manchettes amples et débordantes sont d’un travail superbe ; les chairs, les mains surtout, ont, dans leur coloration doucement ambrée, cette morbidesse et ce palpitant qui sont particuliers au maître de Valenciennes et qui permettront de le reconnaître toujours. L'esprit de Watteau, l'esprit du xvine siècle et de la France triomphent dans cette prodigieuse peinture.
À ces œuvres s'ajoute le portrait du sculpteur Antoine Pater, pére du peintre, qu’une intelligente libéralité de M. Bertin a fait entrer au musée de Valenciennes. Ce portrait, dont la réputation est encore nouvelle, a été récemment reproduit dans le précieux
volume que M. Emile Hannover, écrivain danoïs, a publié sur