‹ Antoine WatteauChapitre 37 sur 42 · EE — · texte numérisé non relu

EE —

LErROLE DE WATTEAU 167

la sagesse, comme il l’a cherchée dans le visage du Galles, car c’est chez moi une pensée persistante que lorsque Watteau peint une figure de grandeur naturelle, il surveille son travail à la façon d’un écolier studieux et s'applique comme s’il voulait mériter un prix. Quoi qu'il en soit, la nymphe de l’ancienne collection de M. Double ne saurait figurer au nombre des portraits de Watteau.

Mais il faut craindre de s’attarder trop longtemps à la recherche de la curiosité pure. Ces œuvres exceptionnelles intéressent surtout les érudits dont l'ambition n'est jamais satisfaite, les catalogueurs infatigables qui veulent attacher un numéro à la moindre page du livre. Watteau a été un travailleur incessant et 1l s’est promené dans toutes les avenues. Le dénombrement et la description de ses peintures exigeront encore bien des recherches : le travail a été excellemment préparé par Edmond de Goncourt, dans son Catalogue raisonné de l’œuvre de Watteau (1875); mais les ouvrages de cette sorte sont toujours provisoires, et, dans la longue étude que nous achevons, nous avons constamment vécu avec cette pensée qu'indépendamment des Watteau dont les graveurs du dernier siècle nous ont laissé les estampes, il en est d’autres, et plus nombreux qu'on ne croit, que le burin et l’eau-forte ont ignorés. L'espoir de trouver des œuvres inconnues nous soutient toujours et aussi le désir d’enlever à des peintures suspectes le nom glorieux dont on les décore. Il y a une question Watteau. Pour faire faire à cette question, qui marche si lentement, les progrès définitifs qu’ambitionne la critique moderne, il y aurait un beau travail à entreprendre. faudrait prendre le bâton de voyage et aller coura-

geusement partout où l’on croit voir des Watteau. Il faudrait

écheniller œuvre du maître où tant de morceaux contestables se sont abusivement introduits. Cette recherche, qui promet d’heureux résultats, a préoccupé le dernier historien de Watteau, M. Émile Hannover. L'écrivain danois, qui paraît un biographe des mieux informés et un esprit passionné pour les choses exactes, propose de corriger quelques erreurs. Ainsi les deux prétendus Watteau de Cassel seraient des Lancret. De son côté, Edmond de Goncourt a enlevé au maître de Valenciennes pour le restituer à Philippe Mercier le petit Escamoieur de la galerie Lacaze, qui nous avait toujours troublé. Ce travail d'épuration, dont nous ne citons que de rares exemples, devra être poursuivi. Et, en même temps, il devra avoir sa contre-partie : il faudra, par une enquête sévère, savoir si quelque Watteau authentique ne se dissimule pas sous un faux nom parmi les peintures que l’on attribue à son temps et à son école. Pour peu qu'on ait d'expérience en ces matières, on sait que toutes les erreurs sont possibles, et, ici, la question est d’autant moins oiseuse que ceux-là même qui ont consacré des années à étudier Watteau doivent avouer ingénument qu’il y a des périodes où le maître leur échappe et qu'ils éprouvent un cruel embarras à fixer ne varietur la chronologie de ses manières. Il faudra, en outre, si l’on veut aller jusqu’au bout du problème, examiner avec vigilance les copies anciennes. Au xvine siècle, Watteau a été fort copié, et quelquefois par des pinceaux qui n'étaient nullement barbares. À côté des contrefacteurs qui ne méritent que le dédain, Watteau a eu des copistes sincères et d’ailleurs habiles ; il a dü à sa mort laisser des tableaux inachevés qui ont pu être termi-

nés par des élèves intelligents. M. Guiffrey a publié, d’après les

pièces originales conservées aux Archives, les procès-verbaux des inventaires dressés à la suite de l’apposition des scellés chez un grand nombre d'artistes. Ces documents constatent l’existence d’une prodigieuse quantité de copies d’après Watteau qui, depuis lors, ont dû faire leur chemin dans le monde. Çi et là, nous en voyons passer quelques-unes à l'hôtel Drouot, et elles ne sont pas toutes misérables. Il faut les surveiller d’un œil jaloux, car elles nous parlent du maître, et il en est plus d’une qui peut nous instruire et nous rendre la vision d’une œuvre

perdue.

D Le)

Où donc sont les œuvres de Watteau ? Quel conseil donner au curieux qui voudrait étudier le génie du maître et apprendre, autrement que dans les écrits des pauvres historiographes, quelles joies peuvent donner aux yeux et à l’Ââme des peintures où triomphent la lumière, la couleur, la virtuosité du pinceau et les plus brillants caprices de l’élégance et de l’esprit? La question ainsi posée devient une question de géographie, et nous devons dire tout d’abord que l'itinéraire n’est pas facile à fixer. Les tableaux sont de grands voyageurs : à peine sait-on à quel clou ils sont accrochés qu'ils prennent leur vol et recommencent à courir le monde. Les musées seuls leur assurent un domicile constant. Mais tous les Watteau ne sont pas dans les musées : pour rencontrer le grand charmeur et lui demander son secret, il faudrait aller partout.

Commençons par la France. La première visite du chercheur

sera pour le Louvre; car il est là, il est à nous l’immortel chef-

d'œuvre, PEmbarquement pour Cythère, page lumineuse qu’inspirent une fantaisie adorable, une richesse d'imagination qui, si l’on songe à la date (1717), s'apparente au génie. Cette œuvre reste une des plus glorieuses victoires de la liberté contre la routine. Par l'attitude et le groupement des figures qui préludent au voyage enchanté, par la grâce amoureuse et vraie de leur gesticulation, la nouveauté coquette de leur costume, le vaporeux du paysage doucement chimérique, ce merveilleux tableau résume la révolution que Watteau avait entreprise et qu’il a eu l’honneur d'accomplir; car cette peinture faite pour l’Académie et exécutée au Louvre, sous linspection de deux commissaires de la Compagnie, avoue hautement les ambitions réformatrices du jeune maître et met en déroute les anciennes doctrines et les vieilles mythologies. C’est un nouveau rayon qui se lève sur l’école française, c’est une source inédite où S’enivrera tout un siècle. Et si nous voulons nous rendre compte de l'idéal véritable de Watteau, qui attacha toujours un grand prix à la virtuosité du travail et au cinglant de la touche, n'oublions jamais que, de aveu du peintre lui-même, l'Embarquement pour Cythère n’est qu’une brillante esquisse, une improvisation provisoire qui ne dit pas tout. On a donc, en cette œuvre admirable, un des éclairs, un des moments de la pensée de Watteau, mais on n'a qu'une partie de son rêve.

Cette première vision de l’idéal que cherchait le peintre de Valenciennes doit être complétée par l’examen méthodique des tableaux réunis dans la galerie Lacaze. Rien n’est indifférent de ce qui est sorti de sa main savante, et ici nous avons toutes les

manières. Le Gilles, debout dans son habit blanc, nous montre

Page 1