‹ Antoine WatteauChapitre 5 sur 42 · LE BUVEUR, PAR WATTEAU · texte numérisé non relu

LE BUVEUR, PAR WATTEAU

(Composition décorative de l’ancien hôtel Poulpry, gravée par Aveline.)

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vivante qu’à partir de 1716, c’est-à-dire lors de la réouverture de l’hôtel de Bourgogne ; mais, bien que les comédiens fussent absents par ordre du roi, lestypes et les costumes étaient conservés dans la mémoire populaire comme dans les croquis de Gillot et on les voyait reparaître çà et là dans les mascarades ou sur les tréteaux des spectacles forains. Il reste donc vraisemblable, sinon certain, que c’est Claude Gillot qui a révélé à Watteau le personnel de la troupe italienne, de même qu’il a pu lui enseigner quelque chose du décor qui allait devenir à la mode. Qu'on le considère comme dessinateur ou comme graveur, Gillot a l’outil preste et spirituel. Ses peintures, de tous temps fort rares, ont disparu, mais elles devaient avoir le même caractère. À propos de son tableau, le Triomphe d'Arlequin dieu Pan, gravé en manière noire par Jean Sarrabat, Mariette déclare que cette composition marque, dans l’histoire, la naissance d’un style, et que l'œuvre a été le point de départ de beaucoup d’autres et même de certaines inventions de Watteau.

Dans l'éloge qu’il a mis en tête des Figures de différents caractères, Julienneécrit: « Gillot ayant vu quelques dessins et tableaux de la main de Watteau qui lui plurent, l'invita à venir demeurer avec lui. » Si le fait est exact, il est tout à l'honneur de Gillot, dont l’âme s’ouvrit sans doute à la pitié en voyant ce jeune homme sans travail et un peu errant dans Paris. Il serait interessant de préciser la date de cette liaison. Caylus, d'accord avec Julienne, la fait remonter « vers le temps où Gillot fut agréé

à l'Académie ». Or, Gillot n’a été agréé que le 26 juillet 1710.

1 Procès-verbaux de l Académie royale de peinture, t. IV, p. 109.

Il est vraisemblable que les deux biographes, au lieu de recourir aux registres, ont cité de mémoire, car la rencontre de Watteau et de Gillot doit être antérieure à cette date. Dans tous les cas, leur camaraderie ne fut pas de longue durée. Ils s’entendaient sans doute sur l'idéal, mais leur caprice n'était pas toujours d'accord. Des froissements s'étant produits entre eux, les deux artistes se brouillérent. « Ils se quittérent mal, dit Caylus, et toute la reconnaissance que Watteau ait pu témoigner à son maître pendant le reste de sa vie s’est bornée à un profond silence. Il n’aimoit pas même qu’on lui demandât des détails sur leur liaison et sur leur rupture, car, pour ses ouvrages, il les vantoit et ne laissoit point ignorer les obligations qu’il lui avoit. » En parlant ainsi de Gillot, Watteau ne faisait que son devoir, puisque, comme l’a dit Gersaint, c’est chez lui «qu’il se débrouilla totalement ». Plus tard les deux compagnons se retrouvérent à l’Académie: on sait d’ailleurs que le maître survécut à l'élève, Gillot n’étant mort que le 7 mai 1722.

En quittant Gillot, Watteau dut se mettre en quête d’un nouveau patron et d’un nouveau logis. Il trouva un bienveillant accueil chez Claude Audran qui demeurait au Luxembourg en qualité de concierge. Ce mot n’a rien qui doivent inquiéter le lecteur. Dans le langage du temps, le concierge n’est nullement un suisse chargé d'ouvrir et de fermer les portes ; mais un fonctionnaire, une sorte de conservateur des bâtiments, qui a la haute surveillance d’un palais. Ainsi que le dit Caylus, Audran était essentiellement un galant homme. De plus, il était peintre,

et, comme décorateur, il occupait dans l’estime publique une

situation privilégiée. Sa réputation égalait celle de Jean Bérain.

Mais Jean Bérain était surtout un dessinateur ; Audran savait mieux que lui le maniement du pinceau et les ressources des colorations. Pendant la vieillesse de Louis XIV et sous la Régence, le véritable faiseur d’arabesques, celui qui excelle à semer sur des fonds blancs ou sur des fonds d’or la gaieté des guirlandes fleuries et des rinceaux délicats, c'est Claude Audran. Dès 1696, il avait fait des peintures dans l’hôtel de la duchesse de Bouillon et, comme le rapporte Germain Brice, revu et complété par Mariette, il était alors le premier décorateur pour les « grotesques ». On peut en juger, dit-il, « par plusieurs de ses ouvrages qui sont répandus en différens endroits, particulièrement dans le château de Meudon, dans celui d’Anet, dans la Ménagerie de Versailles et dans le château de la Muette où il a fait des choses dignes d’admiration, plus belles et plus ingénieuses que tout ce qui s’étoit vu jusqu'ici en France en ce genre singulier’ ».

Watteau, qui avait naturellement le pinceau léger, devint pour Audran un très précieux collaborateur. On a dit que son nouveau maître l'employait de préférence à peindre les figurines qu’il jugeait à propos d'introduire dans son décor : nous croyons que Watteau, déjà initié par Gillot aux caprices de la ligne, travaillait aussi aux arabesques, à ces entourages ajourés, à ces enroulements de feuillages chimériques ou réels qui circonscrivent un camaïeu central et le font valoir, comme le cadre achève le tableau. Dans toutes ces fantaisies, Watteau introdui-

sait un esprit de renouvellement, dont Audran fut assez libéral

1 G. Brice. Description de la ville de Paris, 1752, LI, p. 404.

pour ne se point fâcher, bien qu'il fût encore trés louis-quatorzien par son éducation et ses attaches de famille.

Watteau se souvint toute sa vie de sa collaboration avec Audran. Biendes fois, ila fait œuvre de décorateur, et cette gloire lui reste acquise d’avoir été, dans l’ornement, un de nos maîtres les plus ingénieux. Son passage a laissé une longue trace dans l’histoire de l’école. Malheureusement, les peintures que lui a inspirées son goût pour le décor sont presque toutes perdues et celles qu’on croit retrouver çà et là ne sont que des ouvrages de seconde main, des imitations plus ou moins infidèles. Nous avons, cependant, reconnu l'esprit de Watteau et, pour ainsi dire, son écriture, dans deux panneaux qui furent exposés en 1880 au Musée des Arts décoratifs et qui appartenaient alors à M. le comte de la Béraudière. Ces arabesques, distribuées dans des panneaux étroits, provenaient d’un cabinet de hôtel Poulpry, rue de Poitiers”. C’étaient des ornements semés sur un fond d’un blanc doucement teinté: la couleur, sans être pâle, se maintenait dans des tons modérés, sans taches vives, en vue de l'harmonie de l’ensemble qui, systématiquement, restait clair. Le pinceau s’y montrait alerte et léger et courait sur les choses

comme l’aile d’un oiseau sur des fleurs. Ce système de décora-

1 Deux des panneaux de l’hôtel Poulpry, le Faune et le Buveur, ont été gravés par Aveline ; Moyreau a gravé les deux autres, la Folie et Momus. Le 26 avril 1889, à la vente de Mne de la Béraudière, on a vu reparaître deux panneaux décoratifs qui avaient appartenu à son mari, l’Enjôleur et le Faune. Ces deux panneaux furent vendus ensemble 6,810 francs. C'étaient les numéros 86 et 87 de la vente de la Béraudière. Tous deux sont parfaitement authentiques : la partie ornementale est, comme je l’ai dit, un peu maigre; mais, particulièrement dans l'Enjéleur, les figures sont charmantes. Le berger galant entraîne la bergère par un mouvement léger et vif : on peut voir ici la preuve que ces travaux décoratifs ne sont pas tous de la jeunesse de Watteau. Il y est revenu plus d’une fois, même à l’époque où il était complètement affranchi. Les colorations sont très claires sur des fonds blancs.

tion, parfois tun peu maigre et, dans tous les cas, formellement contraire à celui de l’école de Versailles, Watteau l’a appliqué à laparure des lambris d’un cabinet de l’hôtel de M. de Chauvelin, qui fuit plus tard garde des sceaux. C’est Mariette qui nous parle de ces peintures. Elles étaient au nombre de quatre et ont té gravées sous le titre de Feste bachique, la Balanceuse,

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