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Il ne connaît, lui, que les longs murs empanachés de verdure de l'Abbaye, le clos du prieur foisonnant de hauts arbres dont l'ombre s'étend jusqu'à l'autre rive de la rue du Colombier. C'est là que, d'ordinaire, aux heures de liberté, il promène ses vagueries.
À quelle date sortit-il de chez Mettayez, écœuré, trop las enfin, — ou simplement fut-il remercié faute d'ouvrage? On ne sait. Ce ne fut, toutefois, que pour tomber plus mal peut-être, chez un fabricant de toiles à la grosse du pont Notre-Dame.
Ici, chez « ce corsaire qui avoit chez luy une douzaine d'esclaves », mêmes rancœurs, même rebutant travail auquel il s'astreint avec une résignation si singulière et un si grand courage... C’est qu'il n’y avait, pour les parias de l'Art, l’école ouverte et bienfaisante où on peut travailler sans fièvre, mettre un peu de clarté et d'ordre dans le chaos des idées et des aspirations. Elle ne viendra que plus tard, sous Louis XV.
Il n'y avait que le hasard, l’heureuse et improbable rencontre d’un maître bienveillant.
Gersaint a écrit :
On débitoit, dans ce tems-là, beaucoup de petits Portraits et de sujets de dévotion aux Marchands de Province qui les achetoient à la douzaine ou à la grosse. Le Peintre chez lequel il venoit d'entrer étoit le plus achalandé pour cette sorte de Peinture, dont il faisoit un débit considérable; il avoit quelquefois une douzaine de misérables Élèves, qu'il occupoit comme des Manœuvres; le seul mérite qu'il exigeoit de ses Compagnons étoit la prompte exécution : chacun y avoit son emploi. Les uns faisoient les Ciels, les autres faisoient les têtes ; ceux-ci les draperies; ceux-là posoient les blancs : enfin le Tableau se trou voit fini quand il pouvoit parvenir dans les mains du dernier.
Watteau ne fut alors occupé qu'à ces ouvrages médiocres; il fut cependant distingué des autres, par ce qu’il se trouvoit propre à tout, et en même tems d'expédition : il répétoit souvent les mêmes sujets; il avoit surtout le talent de rendre si bien son Saint Nicolas, qui est un Saint que l’on demandoïit souvent, qu'on le réservoit particulièrement pour lui; je sçavois (me dit-il un jour) mon Saint Nicolas par cœur, et je me passois d'original.
Il s'ennuyoit de ce travail désagréable et infructueux, mais il falloit vivre. Quoiqu'occupé toute
la semaine, il ne recevoit que trois liv. le Samedi; et par une espèce de charité, on lui donnoit de la soupe tous les jours.
On peut croire le rédacteur du CaTaLoGuE de M. de Lorangère ; sur l'étrange pont aux maisons à façades uniformes, ce barbouilleur est son voisin direct peut-être ; il se peut que son auvent touche l’auvent du futur ami de Watteau. Gersaint à coup sûr l'a connu, et les détails qu'il donne sont exacts.
Le dernier domicile de Watteau à Paris sera ce même pont Notre- Dame, où, en ce moment, il mène une si dure existence. Si, lassé par la monotonie et l'insipidité de ce qu'il fait, dans un moment de répit il lève la
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tête, si des tanneries bruyantes, si des chalands chargés de foin, de sacs de charbon et de piles de bois, de la crierie des convoyeurs, des portefaix et des commis marchands, si son regard se perd au-dessus des roseaux de l'île Louviers et caresse dans l’argentin brouillard des eaux le paysage de rêve qu'il peindra plus tard, sa vision flotte sur ce petit Nogent où il ira mourir.
Très courte, toute la vie de Watteau s'inscrit là.
I a dû fuir, souvent, la sourde et formidable pulsation de la pompe Notre-Dame, il a dû égarer ses songeries par le dédale de la cité fangeuse où étaient tant d'églises et tant de bouges au pied de tant de Beauté. Dans ce quartier de la Grève, de Saint-Jacques-la-Boucherie, de Sainte Opportune, de lhospice du Saint-Esprit jusqu'à la rue du Coq, de la Mortellerie à la fontaine du cimetière Saint-Jean, les regrattières et les écosseuses de fèves, les gagne-deniers quêteurs d’oboles, les vieilles à leur carreau spéculant le pavé, tous ces simples à l’entour et dans les mêmes maisons, tous ces simples durent connaître ce maigre et dolent promeneur qui leur accordait si peu d'attention. Peut-être ce jour d'octobre, l'amusant cortège de ce baptême qui sort de Saint-Jean-en— Grève le retient-il un moment... Au grand contentement de la marraine,
jolie et rose sous son écharpe, et qui tient l'enfant soigneusement
enveloppé dans les mousselines de sa tavayolle, les gamins et les morveuses assaillent le parrain, un important dont la perruque sent le sac à procès. Il jette les dragées d'un geste maladroit, et, mélangées aux liards neufs, il en jette suffisamment pour affirmer le rang de bourgeoisie du nouveau-né... Watteau s’est à peine arrêté; ce pittoresque est peu de son domaine, et il a laissé l'huissier aux Requêtes et sa commère la fille du procureur, regagner comme ils ont pu la rue de la Verrerie, escorter jusqu'à sa demeure ce poupon, — qui s'appelle maintenant François Boucher.
C'est assurément étant chez le « barbouilleur » qu'il fit la connaissance de Jean-Jacques Spoëde, ce « Sponde, peintre à peu près dans les mêmes cantons que lui », dont il devait faire « son ami particulier ».
Peut-être se rencontrèrent-ils chez la veuve Mathurin, « marchand de toutes les marchandises concernant la paincture pour les ouvrages du Roy, outremer, carmain, laque fine de Venise, vernis. pinceaux et ancre de la Chinne... », boutique où on venait volontiers aux nouvelles et où des parlotes sans fin s'engageaient? Peut-être est-ce à la taverne? Quoique
ce soit peu le fait de Jean-Antoine, il y va quelquefois, alors qu’un camarade l'y entraîne, ou que, de temps à autre, il veuille entendre parler rouchi, la mélancolie de l'exil lui ayant fait oublier bien des amertumes, ayant fait naître même un très vague sentiment qui l'amène, parfois, à s'ennuyer après sa patrie. Or, Jean-Jacques Spoëde demeurait proche les neuf moulins, dans cette Vieille Vallée qui va du Pont-Neuf au Pont-au- Change, vis-à-vis le perpétuel encan aux arbres, aux fleurs et aux vieux fers, qui se tenait aux bords de la rivière. Et, sur le quai de la Mégisserie, combien de tavernes s'étaient ouvertes où les rudes mariniers du Nord, convoyeurs de la marchandise de l’eau, venaient à l'aise fumer et boire mieux qu'au Berceau du port Saint-Michel ou qu'à l'Ancre-d'Argent de l’estacade, rendez-vous de la chicane et des bourgeois. Jean-Jacques Spoëde, le haut flamand d'Anvers, y fréquentait. Peut-être est-ce là qu'ils se causèrent pour la première fois, Watteau passant, l’autre solide sur son banc, devant sa pinte.
À ce moment, Spoëde, dont le nom n’a pas été souvent écrit, avait déjà un premier grade, un prix de quartier obtenu à l’École académique. Il sera bientôt professeur à Saint-Luc, puis recteur perpétuel, — c’est lui qui recueillera Maurice Quentin de La Tour, dont successivement Tardieu, Delaunay et Vernansal ne voudront. C’est même là sa seule illustration; si tant est que ce peintre timide et sans originalité, qui brossait indifféremment, avec une égale médiocrité et une sagesse poncive, et des natures mortes, et des fêtes bachiques, et ce Combat de Hussards, et ce Triomphe de Neptune et d'Amphilrile, ait apporté quelque secours au délicieux pastelliste…
Quoi qu'il en soit, c'est l’ami de Watteau. Il fut même son ami fidèle.
Il le mène sûrement visiter cette école de dessin avec des « modèles humains et vivants placés en différents jours et en différentes postures », que les peintres-jurés viennent d'établir en la Cité, dans la chapelle Saint- Symphorien, qu'ils ont obtenue de la bonne grâce de Marc-René de Voyer de Paulmi, marquis d’Argenson, lieutenant de police.
Spoëde marque dans la vie de Watteau une transition. Cet émancipé de la vilenie des exploiteurs dont Jean-Antoine est la proie est, lui, dans la voie qui mène à tous les succès et à toutes les libertés qu'un peintre peut entrevoir. Le premier, il montre à son ami où il faut tendre pour s'affranchir. Il n’a pas deviné Watteau, puisqu'il n’a su voir La Tour; mais, par camaraderie, par désir de le savoir mieux en point, le premier
il lui a fait mesurer l’inutilité et le funeste de l’affreuse tâche où le besoin, mais aussi le découragement le retiennent. Il a secoué par charité, par bon compagnonnage, les vingt ans attristés de son compatriote, — qui semblait avoir plus de résignation que de « génie », comme on disait alors. Il apparaît dans sa vie à l'heure grave, décisive, à l'heure des résolutions tueuses ou créatrices d'avenir. Et Watteau, plus sainement préoccupé, moins esclave de sa torpeur, rencontre Gillot.. C'est peut-être à l’obscur tâcheron, dont les pâles œuvres sont confondues maintenant dans l’amas des médiocres et pitoyables choses qui subsistent de chaque époque, c’est peut-être à Spoëde que nous devons Watteau.
La visite à l'école de la Cité ne fut pas le seul pèlerinage artistique qu'ils firent ensemble. Ils coururent les couvents, les églises, les palais, allèrent de Notre-Dame au Réfectoire des Invalides, des Feuillants au Noviciat des Jésuites. Si la plupart des cabinets des curieux et curieuses des ouvrages magnifiques leur demeuraient fermés, s'ils ne pouvaient entrer chez le duc de Saint-Simon rue Taranne, chez la marquise de Richelieu quai des Balcons-Béthune, chez M. Mansard rue des Tournelles ou chez M. Lempereur rue Vivienne, ils avaient cependant pu se faire une idée assez nette de la production de leurs aînés, — quand il leur fut permis d'entrer chez le roi, au Louvre. Le salon de 1704 venait de s'ouvrir. Seul salon que Watteau devait voir; celui de 1706 dure un jour, et il n'y en aura plus avant 1725.
Voici comment il avait été annoncé :
L'Académie a toujours été persuadée qu'elle ne pouvoit mieux faire connoître son application et son zèle pour la perfection des Beaux-Arts qu'en exposant de temps en temps quelques morceaux de Peinture et de Sculpture, faits par les Académiciens.. M. Mansard, surintendant des Bastiments, Arts et Manufactures de France, Protecteur de l’Académie, leur ayant cette année obtenu du Roy une partie de sa Grande Gallerie, elle s'est portée à faire cette exposition avec d'autant plus d’ardeur qu'elle se rencontre heureusement dans un temps où tout le monde est en feste pour la naissance d'un Prince qui fait les délices de la Maison Royale et de toute la France.
Dans la cour, au pied de l'escalier, près du Suisse roide dans son uniforme et le mousquet au bras, sont des architectures de Boyer, une Pêche Miraculeuse de Corneille et trois autres compositions d'Histoire sacrée. Puis, en haut, le long de la galerie scandée de bustes, grands courtisans et grands hommes que Coustou, Girardon, Coysevox ont mis là, du chevalier de la Vallière à Turenne, de M” de Ravois à Vauban, — dans peu d'heures nécrologe de bronze et de marbre autour du souverain qui, au milieu, en habit de sacre, piétine un Cerbère, — c'est l’officiel,
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pompeux et sévère défilé du Directeur et Chancelier de l’Académie, de l'Ancien Recteur, des Recteurs, des Adjoints à Recteurs, des Anciens Professeurs, des Professeurs, des Adjoints à Professeurs, des Conseillers, enfin des Acadèmiciens. Les Bolonais sont les dieux de ces gens-là, les Carraches et le Guide, le Dominiquin, l’Albane et le Guerchin. Poussin, Claude Gellée, Mignard, Le Sueur, Le Brun sont morts... Et c'est le rougeoiment de Jouvenet, le méticuleux de Tournières, l’'Olympe rose de le Moyne, la découpure de Noël Coypel, la prétention de Coypel le fils, l’aguicherie et l'inquiétante docilité de la fille chère à Santerre, la bataille de Parrocel, la solitude ordonnée de Forest, l’inconsistance de Cotelle, de La Fosse ou de M"Chéron, la machine de Hallé.. Puis l'application chaude de Desportes, l'élégance savante de De Troy qui fera naître sous le burin des graveurs la merveille du grand portrait métallique. Tout cela précédant la fraicheur et le gris fin de Largillière, — et, enfin, le boursouflé, le fracas, l’'emphase de l’homme qui a peint cinq rois, tous les princes du sang, l’Europe entière, de l’homme qui est consul à Perpignan, chevalier des ordres, dont le nom tient deux lignes Hyacinthe-François-Honorat-Mathias-Pierre-le-Martyr-André-Jean Rigaud y Ros. Celui-là a à l’un des bouts de l'exposition, vers les Tuileries, entre deux torchères à l'antique qui supportent des vases de Girardon, les portraits de Louis XIV, du dauphin et du duc de Bourgogne.
Ces efforts, ces réalisations ne déterminent rien chez Watteau.
Il constate, il passe. Il n’est pas troublé. A part les roueries qu'il déchiffre, les habiletés qui le frappent, la muette leçon de pratique qu'il : prend, ces hommes ne l’inquiètent, n’excitent en lui le secret désir de créer dans leur atmosphère, dans leur mode. Son observation de praticien satisfaite, il n'entre en communion avec eux; ils lui sont indifférents. S'il
n'a démêlé encore le confus désir qui sourd au fond de son cerveau et de son œil, s’il ne sait absolument ce qu'il veut rendre, s’il n'ose formuler ce qu'il trouve « noble de peindre », ainsi qu’écrit ce bon abbé de Monville dans le livre qu'il consacre à la gloire de Mignard, il ne se reconnaît, certes, chez aucun d'eux... Son génie ne s’éveillera, ne commencera son lumineux envol que devant la faconde d’un exécutant bien plus médiocre que beaucoup de ces arrivés : Gillot.
Cet original, à la tête de gamin fou, avec ses cheveux hirsutes, ses yeux ronds et son menton pointu, a des velléités d'indépendance, ce qui n'est pas commun à cette époque. La particulière silhouette de cet artiste