‹ Antoine WatteauChapitre 14 sur 61 · USÉE · texte numérisé non relu

USÉE

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et Cie)

(Photographie Braun, Clement

Il a encore dans les oreilles le cri rauque des affamés « Au pain! Au pain ! », et la longue plainte des mourants dans les rues, et les clameurs menaçantes qui s’élevaient quand les archers de l'Ecuelle traînaient jusqu'aux charniers ces morts raidis, ramassés un peu partout.

Alors Valenciennes lui apparaît, là-bas, comme le refuge. Ahl comme elles sont oubliées les souffrances, les amertumes qu'il y a connues! Tant d'épreuves l'ont assailli depuis qu'il ne se souvient

plus des toutes premières : seul l’impérieux désir le tourmente de revoir les siens, sa ville natale, le giron où l'attend peut-être, — qui sait? — la chaude et réconfortante caresse. Si dur qu'on y ait été

pour lui, on ne saurait lui tenir encore rigueur. Il va y revenir, non pour y être à charge : il a prouvé qu’il pouvait au moins se suffire. Il a fait mieux, puisqu'il a su mériter des suffrages sur la portée desquels il ne se leurre guère, mais qui auront, peut-être, un autre prix à d'autres yeux. Il n'aura pas de peine, là-bas, à vivre mieux qu'ici de de son métier de peintre, — et il se résout à partir.

Il lui faut de l'argent, et il n’en n'a pas. Pour s’en procurer, il fera un tableau qu'il essayera de vendre. Et lui, si peu pratique, si peu clairvoyant d'ordinaire pour ses intérêts, comprendra cette fois qu'il faut laisser là d’autres idées et serrer de près l'actualité.

L'actualité, c'est la guerre, la guerre qui est partout, en Dauphiné comme en Allemagne, en Espagne comme en Flandre. On s’attroupe aux devantures des marchands, devant les moindres estampes qui la représentent. Quand le régiment du Roi sort de son campement pour venir parader aux Sablons, ou sur le bord de la Seine « en face la Machine », aux Champs-Elysées, à Charenton ou dans la plaine de Rueïl, une incroyable foule accourt admirer les habits gris-clair aux boutonnières de soie d'or et aux rubans couleur feu: le cheval blanc du Bourguignon tente volontiers ceux qui achètent encore. Watteau va peindre des soldats.

Sans trop se risquer à imaginer un ensemble dont il redoute les complications, prétextant assez naïvement et la soupe qu'on fait bouillir, et les cartes qu'on jette, et la gueusaille et la misère qui rôdent autour des uniformes, sans qu’une même idée enveloppe ses personnages, il peint des soldats, de face, de profil, assis, couchés. Un à un il les campe, les met côte à côte, au petit bonheur, — tel

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ce grand diable qui se dresse, bonnement et sans cause, au milieu du panneau. La noiraude petite estampe de Cochin, au trait attentif, rend bien la naïveté et l’appréhension de Jean-Antoine.

Naturellement, c'est presque du camaïeu, c’est gris, c'est feuille morte, avec de discrètes et hésitantes lumières.

Mais, quelqu'un qui sait voir va gravement réfléchir devant cet effort : Audran, devant cette indication, ne se trompera pas.

Quand Watteau lui montrera ce Délachement faisant halle', à la pensée de perdre un aussi précieux collaborateur ïil tentera de persuader son élève du danger qu'il y aurait à changer de genre...

Watteau veut partir : il prie Spoëde de s’employer à vendre le tableau. Et c'est l’effarement d’Audran, et l'entrée en scène d’un important personnage dont le nom va devenir inséparable de celui de Watteau, c'est la rencontre d'Edme-François Gersaint, marguillier de Saint-Jacquesla-Boucherie, marchand de tableaux au pont Notre-Dame — de Gersaint qui a si parfaitement noté tout cela

Watteau cependant qui ne vouloit pas en demeurer là, ni passer sa vie à travailler pour autrui et qui se sentoit en état d'imaginer, hazarda un Tableau de génie qui représente un départ de Troupes et qu'il fit à ses tems perdus : il le montra au Sieur Audran pour lui en demander son avis. Ce Tableau est un de ceux que M. Cochin le père a gravés. Le Sieur Audran, habile homme, et en état de juger d’une belle chose, fut effrayé du mérite qu’il reconnut dans ce Tableau; mais la crainte de perdre un sujet qui lui étoit utile, et sur lequel il se reposoit assez souvent pour l’arrangement, et même pour la composition des morceaux qu’il avoit à exécuter, lui conseilla légèrement de ne pas passer son tems à ces sortes de pièces libres et de fantaisies, qui ne pourroient que lui faire perdre le goût dans lequel il donnoit. Watteau n’en fut point la dupe; le parti ferme qu'il avoit pris de sortir, joint à un petit désir de revoir Valenciennes, le déterminèrent totalement. Le prétexte d'aller voir ses parens lui servit de moyen honnête; mais comment faire? L'argent lui manquoit et son Tableau devenoit son unique ressource : il ignoroit comment il falloit s’y prendre pour s'en procurer le débit. Dans cette occasion il eût recours à M. Spoude actuellement vivant, Peintre à peu près des mêmes Cantons que lui et son ami particulier : le hazard conduisit M. Spoude chez le Sieur Sirois mon beau-père à qui il montra ce Tableau, le prix étoit fixé à 6o livres et le marché fût conclu sur le champ...

Soixante livres! le prix que Sirois a payé à son tailleur pour le drap de sa robe de chambre... Si inconnu que fût l’auteur, le marchand a flairé la bonne affaire. Il s’en réjouit; Gersaint, marchand et gendre

1. Car voilà bien le premier tableau militaire de Watteau. Jusqu'ici on lui a substitué la Recrüe allant joindre le régiment. On n’a pas donné au « départ » de Gersaint sa signification véritable (départ pour assemblée, détachement). Mais n’avait-on pas cette autre indication qui eût dû mettre en garde : « Ce tableau est un de ceux que Cochin le père a gravés », — et surtout l'allure qui contraste si fort avec la liberté, l’aisance, la sûreté de la Recrüe ? Combien le graveur est embarrassé pour traduire ce Détachement, et comme il est à l'aise devant le Camp volant et le Retour de campagne |

Dans la collection du baron Schwiter, il y avait une répétition du Détachement faisant halte (H. 23 c., L. 38). C'était primitivement un panneau, ainsi que l’attestait cette inscription au dos : « Ce tableau qui étoit pint sur bois a été enlevé et remis sur toile par Hacquin en 1771.»

L'AVENTURE A PARIS 4l

de marchand, partage la joie de son beau-père et ils en prêtent tous les deux à Watteau, qui n’en devait avoir tellement!

Watteau vint recevoir son argent; il partit gayement pour Valenciennes comme cet ancien sage de la Grèce; c’étoit-là toute sa fortune, et sûrement il ne s’étoit jamais vü si riche.

Et, non sans emporter la commande d’un pendant que de là-bas il enverra, Jean-Antoine va reprendre, rue Saint-Denis, le carrosse des Flandres, moins joyeux que ne le dit Sirois. Il quitte Paris « dégoûté », ainsi que l'écrit Julienne, n'ayant à sa disposition qu'un acquis qu'il a éprouvé peu, ne sachant comment il s'emploiera à Valenciennes, comment il y sera reçu par les siens...

Une grande inquiétude est en lui.

L'Embarquement pour Cylhère

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