‹ Antoine WatteauChapitre 16 sur 61 · MUSÉ · texte numérisé non relu

MUSÉ

Ici encore, Watteau ne prend sur nature le parc, les bouquets d'arbres, la fontaine dont l'ordonnance est si peu en rapport avec l'allure des masures, — pas plus qu'il ne semblera consulter directement les plaines, les bois, les eaux et les montagnes pour sa Danse champétre et son Colin-Maillard, son Repas de Campagne et sa Collation, Son Occupation champêtre et sa Chasse aux Oiseaux, qui sont du cycle de la plénitude, du Watteau triomphant, du Watteau parvenu à la réalisation de son décor merveilleux, — notations de ce lumineux, éblouissant et mystérieux pays de réalité et de rêve où nous allons bientôt essayer de pénétrer avec lui.

Au point où il en est, la réalité qui l'entoure l'indiffère presque, si elle ne touche directement à l'Homme et à la Femme. Autant il se montre inquiet du geste, du mouvement, de la vérité d’un corps en marche, au repos, debout, couché, — vérité qu’il ramène à une synthèse combien cherchée et combien savante, en dépit de son apparente facilité, vérité qu'il condense toute dans la superbe simplification d’une silhouette, — autant tout ce qui touche à l'être l’attire et le rend soucieux, autant en dehors de la créature, la nature brutale, joueuse de contrastes et imprévue d'effets, ne le tente. Il réduira à de très subtiles caractéristiques ses interprétations des heures, donnant beaucoup de son âme à la terre, aux arbres et au ciel. Sa religion, la force expansive qui est en lui, lui font non travestir le vrai, mais, par un coup de gènie, l’étendre, — fixer dans la durée d’un long repos et d’un alanguissement, l'éphémère réalité d’une harmonie crépusculaire ou matutinale.

Mais, cela, il ne le fera que plus tard, quand il sera définitivement maître de son pinceau et de sa palette.

Ce n’est pas à la timidité de son actuelle petite manière, par touches rousses et brunes, par l'application encore de sa main qui épand, timide-

ment et par petits à-coup cette fraicheur diamantine que bientôt elle distribuera si généreusement, qu'il faut attribuer le peu de souci qu'il paraît prendre de la nature. Non. Ici, Watteau est aussi peu flamand que possible. Il n’a aucunement le grand culte qu'avait Wildens, l’homme aux fonds larges et libres des Jordaens et des Rombouts, qu'avait le puissant Vadden; il n’a l'amour dont d’Arthois entourait cette forêt de Soignies, il n'a même le respect attentif de ceux qui marchèrent derrière Breughel, coquet, émaillé et minutieux : Corneille Huysmans avec ses ravins et ses grands chênes sous les nuées est un autre passionné de

ne name "60

Pi.

emma à 2e cm

l'agreste que Jean-Antoinel... Et, cependant, pas un de ceux-là ne va imaginer le mythe vivant et vrai de ce petit Flamand de génie, le mythe peuplé d'émois, de frissons et de chants qui leur ont échappé... Il y aura eu, en France, la verte prairie grivelée de marguerites blanches des enlumineurs de missels, il y aura eu le rayon de Claude Lorrain avec son irisation sur la majestueuse ordonnance des vallons et des plaines, il y aura eu l'orage aux éclairs dociles du Poussin, il y aura eu les perspectives arrangées et décoratives des portraitistes, des historiens et des mythologues, — et il viendra, lui. Et, ayant besoin d'une ambiance pour l'Indifférent ou la Finetle, il découvrira ces grands ciels mouvementés et

ces frondaisons, vaporeuses réalités si observées qu'aucun autre après lui ne sachant s'affranchir du précieux et du convenu du siècle, ne pourra les retrouver, — et que, pour cela, il faudra attendre jusqu'à Corot.

Encore, chez Watteau, ces vibrations n’existent-elles que comme le complément, l’exégèse des êtres qu'il crée. On comprend pourquoi tout ce qui aurait fait la joie d’un Ruysdaël ou d'un Hobbéma, ce fin pays picard qu'il vient de traverser dans le gris léger des journées d'automne alors que le soleil se cache sous les nuages et que les plaines caillou— teuses s'éploient entre le roux des bois et les gorges vertes des vallons; pourquoi, plus loin, cette placidité des étangs bruissants de roseaux, et la dune de sable, et les genévriers, et, à la halte, le chaume que le brouillard envoile et qui égoutte des perles de pluie dans l’auge où boivent les chevaux, — pourquoi tous ces spectacles devaient lui sem— bler vides...

En laissant son Délachement faisant Alle aux mains de Sirois, pour le morceau de pain que lon sait, Watteau avait fait marché pour un pendant.

Il ne lui était difficile d'en trouver le sujet au milieu de l’inaccou— tumé désordre que présentait Valenciennes, ses faubourgs, les cam pagnes hors les murs.

C'est le lendemain de Malplaquet. Les armées sont rentrées dans leurs vieux camps, celle du prince Eugène, effroyablement mutilée et marquée pour la défaite prochaine qui va sauver le pays, celle de Villars « avec un grant air d'audace et un grant désir d'en revenir aux mains, qui pensa être suivy de l'effet mais qui se trouva arresté court par la misère ». Celle du maréchal était là, par les villages, Aulnoi, Maresches, Villers-Saint-

fi

Paul, le long de la chaussée de Cambrai, en plein marais... Et c'était le continuel et lent convoi des petits chariots de paysans amenant en ville les blessés découverts en battant les maisons de campagne, les buissons et les bois. Il était misérable et d’une tragique horreur, le spectacle de ces gens, reste des milliers d'hommes tombés dans ce carnage, reste de ceux qui s'étaient rués à la bataille, malheureux souffrant déjà la faim depuis de longues heures, et qui agonisaient, maintenant, autant de blessures que d'épuisement. Ces affres, ces fièvres, ces délires passaient, escortés par ceux qui poussaient les attelages, les laboureurs des paroisses, les épaules lasses, l’échine cassée, tremblant la mort eux aussi, farouches ou mornes, devant cet hiver qu'ils sentaient venir, apeurant après les pilleries des granges et la désolation des petites terres. Cependant, ne faiblissent ni l'énergie de Villars qui a le genou brisé, ni celle du vieux Boufflers qui vient d'être admirable. Et, tandis que les Impériaux se rejettent sur nous ils pallient de leur mieux au désordre, rassemblent les tronçons des

régiments du roi. Bientôt, ce sont d’autres soldats qui passent, survivants

de ces cent mille hommes peu sûrs qu’on avait mis comme à regret dans la main du maréchal presque disgracié, bandes superbes, dépenaillées,

bandes de gueux armés, qu'un restant de discipline agrège, empêche de se disperser, et qui évoluent sans cesse, gagnent des cantonnements, se pressent vers des postes sur la frontière.

Quel peintre de batailles eût rendu cela? Ce n'est, certes, ce Bour-— guignon que ce chaos eût effrayé, qui n'eût su où placer son traditionnel cheval blanc et ses groupements favoris; ce n'est Van der Meulen qui n’y

eût trouvé ni assez de calme ni assez d'ordonnance pour y portraicturer à l'aise ; ce n’est Martin l’aîné, plus élève de Vauban que du peintre des Conquêtes; et si ceux-là qui suivirent les armées n'y seraient parvenus, Joseph Parrocel qui ne quitta son atelier que pour le réfectoire des Inva— lides, y pourrait moins prétendre encore.

Ce n'est pas Watteau non plus. Il y a là une réalité qui l’offusque visiblement. Il ne songe même pas à la traduire, si diaprée et rutilante qu'elle soit. Il ne veut voir ce pittoresque de l'horreur qui séduisit Callot; il ne se laisse toucher par l'impression qui se dégage de ces troupes armées, par le grand geste, le mouvement de foule de ces soldats qui passent, s'arrêtent, se reposent, campent. Il n’en retient qu'une vérité partitive, que des silhouettes éparses, infiniment souples et étudiées, — silhouettes qu'il groupera à sa fantaisie, sans grand souci de ce qu’expri-

D annee

mm.

mera l’ensemble. L'observation directe du personnage l'a, comme tou— jours, attiré; il en a obtenu des effets d'un réalisme savoureux que, dans cet ordre, on chercherait vainement avant lui, — mais il n'accomplit ici qu’une partie de cette révolution qu'il va sous peu compléter. Car sa palette est restée monochrome, la vision continue des grands Italiens, dont il va avoir la révélation, ne lui a pas encore apporté cette con— fiance et cette belle allure qui vont le faire s'affranchir du roussi lourd, éteint et désolant dont achevaient de mourir les impuissants continuateurs des peintres du grand siècle. Cette belle allure va lui faire oser, tranquillement, ses bouleversantes audaces claires qui marqueront dans la peinture française une ère nouvelle et régénératrice. C'est à cette dernière timidité que Watteau a dû de ne retenir de la trucu— lente soldatesque que des spectacles assez calmes quoique vrais, parfois quasi galants, le plus souvent imprégnés, mais sans rudesse, de cette mélancolie qu’il trouvait à tous les motifs et qui est ici bien naturelle, tableaux de guerre où la souffrance et la misère crient peu fort et dont Gersaint a pu écrire, séduit par une facture restée très dans la tradition : « qu’ils avoient un coloris vigoureux et un certain accord qui les faisoit croire de quelque ancien maître ».

C'est sur ce mode qu'il exécute pour Sirois le pendant promis.

Quand on étudie les scènes militaires de Watteau, dont l’action se passe toujours entre deux motifs qui forment portants, on remarque qu'ici il a rompu avec sa disposition favorite : un gros arbre occupe le centre de la composition ; au pied, une pauvresse et son enfant sont assis, des blessés se reposent ; non loin d’un groupe d'officiers et de chariots d’équipages dont on a vidé le contenu, deux femmes se tien— nent, l’une de face, l’autre de dos, piquée sur ses hauts petits talons, — et on sent sourdre déjà dans cet ensemble aux figures plus grandes que de coutume et aux jolies découpures des groupes des arrière— plans, comme une volonté de faire plus calme, moins encombré'.

Dans le cabinet à la suite de sa bibliothèque, le baron de Thiers, ce dernier des Crozat qui devait épouser M de Laval-Montmorency et avoir pour gendre un Béthune et pour bru une Broglie, le baron de Thiers avait accroché un petit cuivre faisant pendant à cette Ale. C'était la Recrüe allant loindre le Régiment’. Cette recrue, elle a été surprise

Page 1