IX-SEPT CENT ONZE
Watteau a maintenant vingt-sept ans, l’âge de la pleine force, de l’activité féconde, des vouloirs facilement réalisés quand la vie n'est trop rude, quand la route n’est encombrée jusqu'à faire perdre tout courage, — et c’est très las que Watteau rentre à Paris. Il est en proie aux premières atteintes du mal qui l'emportera, si tôt. Il est déjà sourdement miné par la terrible et lente affection qui empoisonnera les dix courtes années qui lui restent à vivre. Ce cycle qu’il parcourra, ce cycle irradiant de telles lumières, de tels frissons, de telles inégalables élégances, ce cycle sera aussi une vie douloureuse et torturante..
A certaines heures, son œuvre l’envoûtera et des accalmies naîtront. La griserie de ce qu’il créera l’envahira; alors ïl vivra, délicieusement, de courts répits. Mais l'antithèse entre ce pauvre être qui se consumera sous l'étreinte et ce cerveau, cet œil et cette main, s'accentuera à nouveau. Et cela sera plus terrible et plus émotionnant à mesure que les jours brefs s'écouleront. Plus il approchera de la crise finale, plus, sans une défaillance, suivant une continue et inconcevable progression, Jean—Antoine étourdira sa mélancolie au son des capiteuses harmonies, la revêtira d’une somptuosité légère, adorable, fine, chatoyante et superbement personnelle.
On peut marquer d'une même date, et les premières et réelles œuvres, vite suivies de tant d’autres, et les prodromes de sa mortelle affection.
Il revient de Valenciennes excédé, énervé, mal remis des désillusions qu'il a rencontrées. La fatigue physique de ce double voyage, les déplorables conditions dans lesquelles il a vécu là-bas, l'ébranlement amené par la fièvre, l'impatience, les longues inquiétudes, les si amères et profondes désillusions que lui ménageaient les siens, tout cela avait accru « ses humeurs noires et possessions d'esprit ». La première chose qu'il fait, ou que, plus vraisemblablement, on le force de faire dès qu'il débarque, c'est de consulter et de s’astreindre à quelques soins.
Tout d’abord, il ne va pas se trouver seul; quelqu'un l’a attendu, qui le logera en sa maison, aux Armes de France, sur le Quai-Neuf : Sirois. Le marchand a été au moins aussi content de la A/le envoyée de Valenciennes, que du Délachement faisant Alle acheté au sortir de chez Audran. Alors, il s'arrange pour obtenir, de suite, une ou deux toiles dans le même goût. La plus sûre manière lui semble être d'offrir au peintre le coucher, le boire et le manger.
Il ne s'est pas trompé. La proposition agrée à Watteau. Elle lui permet de se remettre sans émoi, sans avoir à se préoccuper du néces— saire, de renouer avec ses rares amis, de s'orienter. Non qu'il s'intéresse à ses confrères : il lui importe peu de savoir si Coypel a succédé à Houasse comme Directeur des Dessins et Tableaux, si Santerre est toujours à la chapelle de Versailles et la Fosse aux Invalides.
Non. Mais il lui est de toute nécessité de reprendre contact avec ce formidable Paris, toujours inquiétant et nouveau, ce Paris dont, en somme, il veut vivre, — et qu'il retrouve si différent de celui qu'il a laissé, quelque courte qu'’ait été son absence.
Certes, la vie extérieure ne semble altérée : à la surface, c’est tou— jours le même tourbillon. Il n'en est pas moins que les grands ont considérablement réduit leur train et leur maison. Les besoins de la guerre sont tels qu'on a osé lever un dixième sur les revenus des terres, sur les pensions des ordres privilégiés. Et des dépenses rayées, celle qui a trait à la peinture est la première, naturellement. Les maltôtiers volent, le manque d'argent se fait de plus en plus terrible, la misère hideuse est partout.
Les choses vont toujours leur train, note Anne-Marguerite Du Noyer, et sauf à prendre à crédit chez le marchand et chez la Guerboïs, on se pare, on mange de la poularde; et à voir passer les gens en revüe dans les rues de Paris, on croiroit que l'abondance y règne quoi qu’elle ne soit que dans les
caisses des Fermiers et que le gentilhomme soit accablé de disette et toujours en peine de mettre sa
bergame à l'abri des huissiers.
Watteau, dans ce désastre qu’il fallait bien sonder pour le connaître, est assez heureux de Sirois, des toiles qu'il lui brosse... Cela lui évite de trop regarder autour de lui, de guetter l’occasion d'une façon sou— tenue, — ce qui n’est guère dans sa nature.
Un homme eût pu, peut-être, remédier à cette désolation en se roidissant contre le déchaînement et le cataclysme, contre la ruine du dedans, contre les ennemis qui pèsent lourdement sur les frontières. Mais il est fort vieux, fini, il a perdu la seule chose, le seul don dont il eût pu jouer : l'allure. Celui qui fut le Grand Roi s'éteint dans un Versailles désert. À l’avril de cette année, son fils est mort et la « masca— rade de cette nuit » que Saint-Simon rapporte inoubliablement sera le glas avant-coureur des longs deuils qui vont l'accabler. On meurt partout autour de lui. La petite princesse savoyarde, qui l’amuse et le mène un instant de ses doigts roses, ne lui fait oublier sa splendeur qui s'éteint. Il est presque seul, maintenant, et le dernier acteur de l'effroyable et fantastique ballet qu'il a donné à l'Europe étonnée et jalouse : les autres ont, depuis longtemps, disparu... En même temps que le Grand Dauphin, quittent le théâtre précipitamment, s'imprécisent, s'effacent, la Vallière, Fléchier, Boufflers, Boileau, — Boileau qui s'en est allé retrouver la Fontaine, et Racine, et Molière... Comme il est délaissé ce grand parc, merveille des merveilles, cadre à souhait de tant d'entrées, de figures et de divertissements, portants et perspectives de combien d’églogues et de drames, de farces, de comédies et de parades.. L'Historiographe s’en est allé retrouver le Bonhomme, l'amant de la Champmeslé, le fils du
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valet de chambre, tapissier du Roi. Ah! la lecture des AMOURS DE Psycé, la lecture dans les rocailles de la grotte de Thétis, parmi les nymphes de Girardon, le treillis vert, les tubéreuses, les roses, les jasmins et le grand soleil de Perrault... Le grand parc: scène vide.
Et tout s'harmonise : le dernier édit somptuaire défend l'or dans les habits: M°° de Maintenon va « sans suite, habillée d’un damas feuille morte tout uni, coëffée en battant-l’œil et n'ayant pour toute parure qu’une croix de quatre diamans pendue à son cou ». Dans son carrosse elle met ses lunettes et tire de l'ouvrage de son sac...
Quel accord peut se faire, je ne dis pas entre Jean-Antoine encore inconnu, mais entre les artistes et cette cour : ceux-là mêmes qui eussent eu le goût de les faire travailler, se gardaient bien d'y obéir... « De quoi n’est point capable un Courtisan dans la vüë de sa fortune, si pour ne pas la manquer il devient dévôte »
Et Paris? Il y a beau temps que Paris ne tremble plus et chansonne ouvertement la cour. Il n’en est pas moins que beaucoup souffrent dans la ville alors que la cour n'est plus assez riche pour dépenser sans compter, pour demander aux artistes le suprême luxe. La crise terrible que traversent le roi et sa noblesse a ici un contre-coup inattendu qui porte à l'extrême la rareté de l'argent et les privations qu'on s'impose : les riches bourgeois se sont mis à acheter les charges que les gentils hommes, trop pauvres, ne peuvent plus acquérir. Et tel qui, volontiers, ornait sa maison de tableaux et se faisait portraicturer, a vite refréné ce
goût, et combien d’autres, pour payer des trois quarts de son revenu la gloire de devenir « officier du Roi », d'être du Gobelet ou du Fruit, de se tenir, comme un page, derrière les princes lorsqu'ils sont à table. Ni nobles ni bourgeois pour faire vivre l'artiste, il ne reste guère que la maltôte, les gens du « huitième denier », les partisans, ceux qui vraiment tiennent la ville, la cour, le pays entier. Le salut est de les approcher, d’être de leur clientèle; certains sont de prodigieux, fins et délicats Mécènes.
Watteau rencontrera l’un d’eux.
Non parce qu’il l'aura cherché : sa magnifique insouciance ne lui permet de s'inquiéter que de ce qui est étroitement indispensable pour ne mourir de faim. Un autre devra, pour lui, prendre ce soin.
Si Watteau n'avait trouvé Sirois, c’eût été, cette fois encore, la même aventure que celle qu'il venait de courir à Valenciennes. — Providentiel,
Embarquement pour Cythère (Détail de gauche)
CoLLECTION LE L'EMPEREUR D'ALLEMAGNE
PALAIS IMPÉRIAL DE BERLIN
(Photographie Braun, Clément et Cie)
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le marchand allait lui épargner et les retardements et les obstacles que ces temps troublés sèment sous chacun de ses pas. L'aide lui est bien faisante ; seul, il n’eût eu ni la force ni surtout l’industrie nécessaires pour vaincre.
Quoique marchand de tableaux, Sirois apparaît comme un assez brave homme. S'il a grandement profité de Watteau, il s’est entremis pour lui en plus d’une affaire heureuse, il a fait ce qu'il a pu pour lui procurer des commandes. Enfin, il l'a introduit chez Crozat, ce qui a été pour Watteau le salut. Le marchand du Quai-Neuf n’a calculé quel extraordinaire service il rendait à Jean-Antoine, encore moins les conséquences prodigieuses qui en allaient résulter. Il faut, néanmoins, lui être reconnaissant : combien de gens ont été simplement pitoyables à Watteau jusqu'ici ?
Certainement même les deux hommes se lièrent d'affection. Naturellement, Watteau devait en user avec son nouvel ami, comme avec ceux qui se sentirent attirés vers lui : Sirois connut les brusqueries maladives, les humeurs fantasques du peintre. Mais c’est encore chez lui que Jean- Antoine ira se réfugier quand il s'évadera de chez le financier.
Sirois devait être plutôt bon. Watteau nous l’a laissé pinçant de la guitare, en fraise, en manteau, sous le bonnet de Mezetin,
Sous un habit de Mezetin
Ce gros brun au riant visage Sur la guitare avec sa main Fait un aimable badinage…
Les vers de la planche de Thomassin', si misérables qu'ils soient, ne mentent pas trop. La figure est ronde et cordiale, le nez gros, la bouche assez fine, l'œil non dépourvu de malice; autour de lui il a sa femme en toquet à plumes, ses deux filles et ses deux fils, et encore un gamin la tête sur les genoux de l’aînée. L’aisance du groupement, les habits de théâtre dont il revêt les personnages, l'ordonnance large du motif d'architecture du fond où chante seulement un coin de verdure et de ciel, placent cette toile perdue bien après 1711, où nous sommes seulement arrivés. Mariette l’a indiquée ainsi dans l’AgrcepaRIO : « Le sieur Sirois, amy de Watteau, jouant de la guittare au milieu de sa famille, sous la figure de Mezetin. »
1. Il existe une répétition gravée et très réduite, sous ce titre le Concert-Italien.
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le marchand allait lui épargner et les retardements et les obstacles que ces temps troublés sèment sous chacun de ses pas. L'aide lui est bien— faisante ; seul, il n’eût eu ni la force ni surtout l’industrie nécessaires pour vaincre.
Quoique marchand de tableaux, Sirois apparaît comme un assez brave homme. S'il a grandement profité de Watteau, il s’est entremis pour lui en plus d'une affaire heureuse, il a fait ce qu'il a pu pour lui procurer des commandes. Enfin, il l’a introduit chez Crozat, ce qui a été pour Watteau le salut. Le marchand du Quai-Neuf n’a calculé quel extraordinaire service il rendait à Jean—-Antoine, encore moins les conséquences prodigieuses qui en allaient résulter. Il faut, néanmoins, lui être reconnaissant : combien de gens ont été simplement pitoyables à Watteau jusqu'ici ?
Certainement même les deux hommes se lièrent d'affection. Naturellement, Watteau devait en user avec son nouvel ami, comme avec ceux qui se sentirent attirés vers lui : Sirois connut les brusqueries maladives, les humeurs fantasques du peintre. Mais c’est encore chez lui que Jean- Antoine ira se réfugier quand il s’'évadera de chez le financier.
Sirois devait être plutôt bon. Watteau nous l’a laissé pinçant de la guitare, en fraise, en manteau, sous le bonnet de Mezetin,
Sous un habit de Mezetin
Ce gros brun au riant visage Sur la guitare avec sa main Fait un aimable badinage….
Les vers de la planche de Thomassin', si misérables qu'ils soient, ne mentent pas trop. La figure est ronde et cordiale, le nez gros, la bouche assez fine, l'œil non dépourvu de malice; autour de lui il a sa femme en toquet à plumes, ses deux filles et ses deux fils, et encore un gamin la tête sur les genoux de l’aînée. L’aisance du groupement, les habits de théâtre dont il revêt les personnages, l'ordonnance large du motif d'architecture du fond où chante seulement un coin de verdure et de ciel, placent cette toile perdue bien après 1711, où nous sommes seulement arrivés. Mariette l’a indiquée ainsi dans l’ABeCEDARIO : « Le sieur Sirois, amy de Watteau, jouant de la guittare au milieu de sa famille, sous la figure de Mezetin. »
1. Il existe une répétition gravée et très réduite, sous ce titre le Concert-Italien.
Le premier soin de Watteau, en s’établissant chez Sirois, fut de lui peindre encore deux scènes militaires : un Camp volanl', où, dans l'imprévu de l'installation, de la cuisine qu'on improvise, des canons qu’on dispose, des bagages qu’on ouvre, se retrouve, entourée de bom— bardiers à bonnets mitrés, de dragons et de fantassins, la pauvresse à l'enfant du Délachement faisant Alle, figure à laquelle il semble s'attacher particulièrement. On voit qu'il est fraîchement débarqué des Flandres, et il se laisse aller à ce souci du détail où facilement on accroche des lumières en flammes vives. Lui, d'ordinaire si sobre de ces accessoires à la Téniers, en use ici complaisamment, et il soigne l'opposition du coquemar dans le feu de branches et des plats d’étain, jetés à terre dans la blancheur des linges. En pendant au Camp volant, il brossera le Relour de Campagne une fin de jour en lisière des bois; la troupe dévale, lassée, confuse de blessés, de traînards, d'invalides; au bord du cadre un chef fait boire son cheval dans l'éclair sombre d’une mare qui équilibre les nuages au haut de la composition, au-dessus du chariot, du petit bouquet d'ormes et du calvaire à la croisée des sentiers; des paysans regardent passer les gens de guerre; un dernier rayon du cou chant accroche une traînée lumineuse sur les uniformes clairs, — et au centre, près d’un soldat tout blanc sur son cheval blanc, sur le bât d'un ânon, le rayonnement éclate de la délicieuse figure blonde, blanche et rose d’une jeune mère qui allaite son enfant. De l'adorable tache du tableau de Sirois, de ce petit foyer aux vibrations à la fois assoupies et nerveuses, de cette Maternité enfin réalisée, va sortir, irradiante, la lumière de Watteau. Elle est auguste et grave, la petite tache blanche du tableau de Sirois : c’est l'aurore, c'est le premier pas clair de l'attachant génie fait de souffrance, de soleil et de mélancolie.
Sur le premier état de la gravure du Retour de Campagne, il y a « tiré du Cabinet de M. Gersaint ». Gersaint, on le sait, est un des familiers de la maison. Il est, ou va être, le gendre de Sirois... Est-ce que cette jolie femme aux yeux ingénus et dont le galant habit de chasseresse s'entr'ouvre complaisamment sur le savoureux décolleté d’un corsage garni de dentelles, n'est pas M" Gersaint? ou la fille de Sirois jeune comme
1. N. Cochin, sculp.; « d'après le tableau que Watteau avoit peint pour le sieur Sirois, peu après sa seconde arrivée des Flandres. » Gersaint.
2. N. Cochin, sculp.; « d’après le tableau peint dans le même temps que le précédent et pour lui servir de pendant, » Jbid.
l'affirme Mariette qui devait le savoir? ou M" de Vermenton, nièce de Julienne? Elle n’en est pas moins exquise sous son tricorne enrubanné, assise sur ce tertre, entre ses deux beaux chiens français et le trophée de son fusil, de ce lièvre et de cette perdrix. En dépit du bel air de race de la femme et de la lettre des catalogues de ventes, je penche pour la note de l’Agecepario relative à ce Retour de Chasse.
Pierre-Jean Mariette... Encore un de ceux qui fréquentent volontiers chez le marchand, un de ceux qui entourèrent Watteau. Peut-être le moins sympathique. Assurément le plus pédant. Très gourmé dans ce qu'il croit être sa science de la peinture et du dessin, il suivra Watteau de très près, l’importunant certes facilement de remarques sentencieuses et de critiques de cuistre, ne le comprenant nullement, et croyant faire beaucoup en lui consacrant une page très sèche de son ABECEDARIO. Mariette, dans ce petit monde, c'est le « règent ». Pendant un long temps il le sera, même par delà les fossés de la ville et les frontières du royaume. Quand il daigne quitter le coin de la rue Saint-Jacques et de la rue des Noyers, — où s’érige la boutique ancestrale, Aux Colonnes d'Hercule, la vieille maison de son grand-père, l’ami d'Étienne Della Bella, de son père Jean Mariette qui fut le beau-frère de J.-B. Corneille le jeune et qui grava près de neuf cents pièces, — quand il délaisse l'écritoire et le cabinet aux cartons bourrés d’'estampes et aux rayons garnis de savants traités, il est facile de mesurer la considération dont on l'entoure alors qu'il entre chez Sirois.…
Sur Saint-Benoît, sa paroisse, s’il est ce considérable et haut bourgeois, d'autre part il n’est déjà ce terrible juge que ses voyages, sa correspondance, ses éditions savantes, son TRAITÉ DES PIERRES GRAVÉES, ses collections surtout vont consacrer. Le bonhomme au front haut, à l'œil scrutateur sous l’épais sourcil, à la lèvre sensuelle et gourmande que Saint-Aubin devait si merveilleusement nous rendre, le Prerre-Jean Mariette, Contrôleur général de la Grande Chancellerie, Honoraire de l'Académie de Peinture et Sculpture, n'existe encore... A cette heure, il achève ses études aux Jésuites, et ne passe chez Sirois que de temps à autre avec Jean son père qui l’imprègne d'art, amoureusement.
Cela suffit pour que cet adolescent de dix-sept ans coudoie Watteau. Dans quelques années, quand ce bourgois va revenir d'Allemagne et d'Italie, connu de l'Empereur et de Zannetti, de Bottari et du prince Eugène, illustre enfin, — il pourra le reconnaitre.
Watteau ne s'est jamais senti aussi libre et aussi dégagé. Les « trente sols par jour » qu'il faut pour se nourrir à Paris, les « six livres par mois pour le petit cabinet garni », les « menues rétributions du domestique », toutes les cruautés de ce curieux budget du peintre pauvre qu'un peu plus tard Durameau devait énumérer, maintenant il les ignore. Délivré des soucis immédiats, hors de tutelle, il commence à prendre pleinement possession de son individualité. Ce qu'il crée prend une signification. Non qu'il soit satisfait de ses toiles, ni que surtout il fasse grande attention aux quelques louis qu'elles lui rapportent : il est « fort peu prévenu pour ses ouvrages », comme l'a dit Caylus; le prix qu’il en retire ne le touche : « il n’aimoit point l'argent et n'y étoit nulle ment attaché ». Mais la sujétion est finie, le voilà maître enfin de suivre la voie que lui tracent les « grandes idées qu'il a sur la Peinture ». Cet art, qu'il voit « beaucoup au-dessus de ce qu'il pratique », lui assure, après combien d'années! de premières heures non troublées. Toutefois, il ne les goûte pleinement, mal remis qu'il est de ses longues et tortu— rantes fatigues.
Malgré le petit état de sa santé qu'il soigne par boutades et quand on le presse, les premiers temps de son retour il paraît avoir beaucoup travaillé chez Sirois. Gersaint l'indique : « ... Sa réputation commençoit à s'y établir, les deux Tableaux que mon beau-père possédoit furent vûs de plusieurs Curieux qui désirèrent en acquérir, et en peu de tems son mérite éclata et fut connu de tous les Connoisseurs. » Avec sa naturelle fierté il paye largement, en plus des écus convenus pour la pension, l'hospitalité qu'il reçoit. Lui qui n'accepte que si difficilement un prix décent de ses tableaux, — Gersaint encore en témoigne : « ... son désintéressement étoit si grand que, plus d’une fois, il s'est fâché vive ment contre moi, pour lui avoir voulu donner un prix raisonnable de certaines choses que, par générosité, il refusoit », — il « dédommage », combien généreusement! son hôte.
Certes, il peint beaucoup cet été et cet automne, faisant de rares absences, ne se hasardant qu'à contre-cœur dans ce Paris qu'il connaît trop et qu'il fuit, dont le remous l’importune, l'obsède... Alors qu'il délaisse son chevalet, si Sirois ne l’entraîne à une vente ou à un souper, il aime à suivre les quais où plus d'air souffle, où plus de silence règne. La foule n’est pas aux chaumes du Cours-la-Reine, aux Bonshommes, ni vers la Maison de la Rapée, la Maison du Petit-Bercy. Le bruit qu’on
mène sur l’eau ne lui serre les tempes comme le vacarme des rues; les appels des mariniers, les rires des lavandières, le caquetage des procureuses remuant les bonnets à la foire du Saint-Esprit, les disputes autour de la marmite aux chapons du quai de la Volaille, les jurons des pénicheurs, la sonnaille des vinotiers, tout ce hourvari s'atténue, se perd dans la coulée du fleuve... Si, au retour, il entre pour quelques soins chez son voisin le barbier du coin du pont Notre-Dame, la « tresseuse » qui viendra prendre sa longue et plate perruque pour la poser sur le bâton va dans peu de jours laisser là l’'échoppe pour suivre un commis aux Vivres qui l’épousera en justes noces, — et la fera belle-sœur de Nicolas Lancret.
Or, il y a en ce moment par la ville un bourgeois père de trois fils et d’une fille, et qui, en Bas-Breton avéré et descendant d'un notaire royal, seigneur de Kerbistoul, mène sa vie avec une logique, une ténacité, une rare intelligence qui ne sont pour surprendre. Depuis le jour où il a pris pied à la descente du coche dans la cour de la Rose Rouge, rue de la Harpe, il a fait son chemin de singulière façon, restant, contre toute attente, assez fier, indépendant et probe. Après avoir suivi les cours de la faculté de droit, il est devenu vite avocat et s’est marié fort honnêtement. D'autre part, il a donné CRISPIN RIVAL DE SON MAITRE, TURCARET, publié le DriaBce BorTeux; il travaille maintenant pour les jeux de la foire, tout en mettant la dernière main à la première partie de l'Histoire DE GiL BLAs DE SANTILLANE... Comment cet avisé bourgeois fut-il amené à fréquenter chez Sirois? Comment connut-il Watteau? C'est ce que je n’ai pu découvrir.
Pourtant, il ne quitte guère, en ce moment, le beau prieuré de Saint- Martin-des-Champs, où il apprend l'espagnol auprès de son protecteur l'abbé de Lyonne, celui qui boit si allègrement, chaque matin, vingtdeux pintes d’eau de Seine... Je ne le soupçonne trop de vouloir garnir de tableaux son logis du Soleil d'Or au quai de l'Horloge : les charges de sa famille sont lourdes, et les six cents livres de pension que lui compte l'abbé Henriot, et la redevance qu'il touche de la dame Baron, la directrice du Jeu du Bel-Air, suffisent à peine. Non. Il n'y a là qu'une des conséquences du grand succès de son dernier livre. Des gentilshommes qui, chez Barbin, s'étaient disputé, l'épée à la main, les derniers exemplaires de l'édition jusqu'au petit laquais de Boileau, qui se cachait derrière les meubles pour le lire, le roman avait passé dans toutes les mains :
l'histoire du beau Fabricio, les aventures d’Ambroise Piquillo, les amours de Belflor et de Leonor de Cespedes sont dans toutes les mémoires, et chacun connaît la procureuse aux diamants, l’avocate veuve et le vieux garçon qui épouse sa blanchisseuse.. Lesage a rencontré quelque riche lecteur féru pour ses héros et ses héroïnes jusqu’à les vouloir en effigie; et l’auteur s'est adressé à Watteau pour la réalisation de ce désir.
La seule trace que nous ayons de cette rencontre de Watteau et de Lesage, qu'il eût été si grandement intéressant de mieux éclairer et de mieux connaître, est une lettre que Sirois écrit, le 23 novembre 1711, à une « madame Josset, libraire à Paris ».
Et dans ce billet, dans ces mots brefs, toute l'actuelle vie du peintre nous est révélée, et les prix dérisoires de ce « roy de la peinture », et son inquiétude, son immense probité d'art, sa défiance en ses moyens poussée jusqu'à un inimaginable scrupule, et la poursuite de l'idéal entrevu et qu'il atteindra certainement mais qui lui échappe encore et
demeure, à cette heure, la chimère qui le hante, qu’il n'ose formuler même en une imprécise ébauche, chimère qui lui fait, brusquement, poser ses pinceaux et ses Crayons...
Cela, — et l'inlassable et sourde fièvre qui fait presque un continuel souffreteux de cet homme de vingt-sept ans...
Voici la lettre de Sirois :
Cest original qui fait dabondant de la painture comme Monsieur Le Sage fait des Comédies et
des Livres avec la différence que Monsieur Le Sage est quelque fois content de ses Livres et de ses Comédies et que le pauvre Wateau n'est jamais satisfait de ses tableaux, ce qui ne l’oppose d’être un
des roys présens du pinceau. Il m'a promis de paindre pour moy une Feste de la Foire au Lendit de
quoy j'ai advancé cent livres de trois cents convenues. Elle sera son chef d'œufvre s'il y mest la dernière
tousche; mais, s’il est repris de son humeur noire et po
sion d'esprit, le voilà loin du logis et adieu le chef d'œufvre. Monsieur le Sage lui a procuré la comande de deux pendens tirés du DiaBre BoiTEux à cent trente livres la pièce. Il n’espère qu'on les aura; car Wateau paint à sa fantaisie et n'aime les sujets comandés. S'il se peut fixer, son premier tableau sera pour Monsieur Duchange sans qu'il en sache rien, crainte de mescompte. Le médecin l'a remis au régime de quinquina depuis cinq jours après sa venue.
Que sont devenus ces deux tableaux du DIABLE Borreux ? Ont-ils jamais été peints? Sont-ils perdus avec tous ceux qu'évoque cette phrase de Julienne : « Il revint à Paris où il s'occupa à travailler pour quelques amis qui connoissoient son sçavoir »?.
Watteau eût pu toujours rester à peindre ainsi pour d'obscurs bourgeois, végétant, malgré ses aspirations, dans cette médiocrité, perdant même peu à peu le frais, l'inaltérable de son rêve, la ferme volonté avec
Enseigne de Gersaint (Détail de la paärkie gauche)
CoLLEGrioN DE L'EMPEREUR D'ALLEMAGNE
PALAIS IMPÉRIAL DÉHÉPERLIN
(Photographie Braun, Olémenvet Cie)
laquelle il ne veut trop voir le présent. Car le moment vient, fatalement, dans les petites conditions, où quelque hautes que soient les âmes, la fatigue et la lassitude sont plus grandes encore que le courage. Donc, Watteau risquait fort d’en rester là, génie hésitant, balbutiant et mal compris, génie irrémédiablement loin de sa définitive expression, si Sirois n'avait été un très avisé et actif marchand.
Le bonhomme ne se contentait de sa clientèle immédiate, de l’aubaine que lui amenaient ses amis et les « gens de goût » qu'il fournissait d'ordinaire. Il se tenait à l'affût des hauts curieux d'art et des fastueux collectionneurs. Il allait volontiers, sans peur de la rabrouade et de l'attente longue parmi la valetaille, proposer les meilleurs morceaux de sa boutique aux seuls rois du jour, aux financiers... Rarement ces derniers se dérangent, quelque nouvelle que soit leur passion. À Paris du moins, car, sitôt qu'ils sont en étranger, il n'y a de peines qu'ils ne se donnent, de fatigues qu'ils ne s'imposent, de visites et de courses auxquelles ils ne s’astreignent dans l'espoir de découvrir la pièce rare, le chef-d'œuvre inconnu.
Il est donc infiniment probable que, certain matin, ayant enveloppé de serge verte les deux petits panneaux de cuivre de Jean-Antoine Watteau, le Détachement faisant Alle et la Recrüe allant joindre le Régiment, Sirois gagna le guichet du Louvre, prit la rue Froid-Manteau, traversa le Marché au Pain et suivit la rue Richelieu jusqu'aux nouveaux boulevards.
M. de Vauban, sûr des frontières qu'il a fortifiées, vient de donner aux Parisiens une merveilleuse promenade en persuadant à Louis XIV de faire abattre la vieille enceinte d'Étienne Marcel, de la Bastille à la porte Saint-Honoré. Une double charmille relie les portes Saint-Antoine, Saint- Martin et Saint-Denis et se continue jusqu'aux Champs-Elysées ; au delà, ce sont les cultures maraîchères, les petits bois, les ruisseaux, les villages jusqu'aux basses collines bleues... Sur ce front de Paris, ils sont plusieurs qui sont venus chercher cette vue, depuis Mazarin, Grancey, Ménars. Thévenin jusqu'à Regnard.
Délaissant la place des Conquêtes, et son frère qui y achète les « quatre arcades » de Reich de Penautier, Crozat le pauvre, chez qui se rend Sirois, a jeté également son dévolu sur le meilleur coin de ce quartier. Il y a acquis sept arpents entre l'hôtel de Ménars, la rue et la promenade, et, dans cette merveilleuse situation, il s’est fait bâtir une fort belle maison.
Amoureux du nouveau, il n'a voulu d’une demeure dans le goût somptueux et lourd du siècle qui vient de finir; il n'aime pas, malgré la richesse de son ordonnance, cet hôtel de l'Hospital, tout proche, rue des Fossez-Montmartre, dont « l'escalier fait grand bruit chez les géomètres », ni cet hôtel de Bouillon dont les plafonds sont de Lesueur, ni celui du président Perrault avec ses cinq balcons sur la Seine, ni celui de Tam— boneau où la Quintinie se révéla jardinier, ni celui d’Astry avec ses bas-reliefs d'Obstal et sa « rampe de chêne qui se continue dans les sous-sols et conduit presques à la rivière à un bateau toujours prêt pour les promenades », ni, dans la rue même qu'il s’est choisie, celui de Jars, avec son portail majestueux et son perron « à double mouvement en volutes ». Non. Il veut presque du simple. Il mande Cartaud. L'architecte du duc de Berry édifie en ce moment aux Barnabites, dans la Cité, un portail « où se mêle le Dorique et llonique ». Mais c'est aussi l’homme des constructions basses qui n'ont volontiers qu'un étage avec attique, des façades discrètes, des avant-cours profondes. Et Cartaud élève dans ce style la demeure que Crozat lui demande. Au dehors, au bord du nouveau cours, il dispose une orangerie bordée d'une allée délicieuse et rejette le fruitier au delà du rempart; un passage souterrain, creusé à même le terre-plein, y conduit”.
Voilà la demeure au faste rare et délicat de celui que, par dérision, on appelait Crozat le pauvre pour le distinguer d'Antoine Crozat, son frère aîné, Crozat le riche.
1. Je ne puis mieux faire, pour donner un aperçu d’un intérieur qu'il nous faut connaître, que de citer ces lignes de Germain Brice complété par Mariette :
« La prodigieuse quantité de curiositéz de toute espèce que renferme l'intérieur est surtout ce qui rend cette maison considérable... Deux grands appartemens au rez-de-chaussée, l’un à droite, l’autre à gauche, ornez d'excellents tableaux, et dans l’un desquels on verra une très belle statue antique d’un Bacchus restauré par François Flaman, conduisent à une grande galerie qui occupe une des faces entière de l'édifice sur le jardin, disposition qui a été mise icy en pratique pour la première fois et qui a été trouvée si heureuse qu’elle a été imitée souvent depuis dans divers autres ur vingt-deux pieds de large, est d’une très belle proportion; elle est
bâtiments. Cette galerie, qui a dix toises de lo richement décorée d’un goût mélé et sans affectation d'aucun ornement superflu; le plafond qui est peint avec toute l'intelligence imaginable est un des beaux ouvrages de Charles de la Fosse qui y a mis la dernière main en 1707. Le peintre y a représenté la naissance de Minerve, et l'on ne sçauroit assez admirer avec quel art il a su tirer avantage de la place qu'il avoit à peindre; son ciel est peint avec tant de vérité et d'harmonie que la voûte semble effectivement percée en cet
endroit-là.
« L’étage attique est pareillement distribué en deux appartemens séparés. L'un étoit occupé par Charles de la Fosse. L'autre, qui est exposé au nord, consiste en une suite de pièces accompagnées d'une galerie éclairée par les deux extrémitéz; et c’est icy que ceux qui sont amateurs d'ouvrages de Peinture et de Sculpture trouveront amplement de quoi satisfaire leur curiosité. Le maître de la maison se flatte depuis longtemps d'aimer les belles choses, et il a eu le bonheur de voir passer successivement dans son cabinet une infinité d’autres cabinets fameux : c'est ce qui compose aujourd’hui l'ample collection de tableaux, bus bronzes de modèles des plus excellents sculpteurs, de pierres gravées en creux et eins des Grands Maîtres, dont il est possesseur, et qu’il se fait un plaisir de faire
en relief, d’estampes, et surtout de de voir aux amateurs de l'art qui viennent le visiter. Le lieu où il conserve ce qu’il a de plus rare est un cabinet octogone éclairé à l’Italienne, dans la même disposition que ce fameux salon de la galerie du grand-duc à Florence, nommé la Tribune, qui renferme de même un si grand nombre de morceaux précieux... »
Tous deux sont pourvus de millions. Celui-ci devenu, d’ancien petit commis, successivement receveur des finances de Bordeaux, receveur général du clergé et enfin trésorier de l’ordre royal du Saint-Esprit, unique possesseur du commerce avec la Louisiane; celui-là, Crozat le pauvre, le client de Sirois, simple trésorier de France, une charge qu'il a payée quatre cent cinquante mille livres.
Elle lui suffit. Crozat le pauvre est un très fin et délicat esprit qui a hâte de s'échapper de la cuisine aux millions pour donner libre cours à ses goûts d'artiste, à sa passion de collectionneur. Par d’autres points encore, il demeure une des figures les plus intéressantes de la Finance du xvm° siècle.
Il a dix-huit ans, quand il commence à collectionner les dessins de Raymond de Fage, à Toulouse. À mesure que son goût se forme, s'épure, il passe du « Raphaël toulousain » à des choses plus réelles, à des noms plus illustres. Sitôt qu'il est à Paris, il acquiert ce qui reste du naufrage d'Everard Jabach. Les merveilles trouvées dans la maison de la rue Saint-Merri, et qui avaient échappé au roi, formèrent le noyau de son cabinet avec une partie des dessins que M. de la Noue avait rassemblés, avec ceux de Vasari que l'abbé Quesnel tenait de Dacquin, évêque de Séez, les Carraches de Mignard, la fleur des ventes Bourdaloue, de Montarsis, de Piles et Girardon... D'Anvers, c'est Corneille Vermeulen qui, tous les ans, lui apporte un précieux butin, Raphaël magnifiques ou Rubens d'Antoine Triest, évêque de Gand. À Londres, à la vente de milord Sommers, à Amsterdam à celle de Van der Schelling, il se fait représenter. Qu'on ajoute à cela tout ce que Germain Brice énumère, et les quatorze cents pierres gravées qu'il garde précieusement dans deux somptueux coffrets de marqueterie « où le sieur Boulle paroissoit avoir voulu se surpasser », et on n'aura qu'un très faible aperçu de ce qu'il avait su réunir. Or, Pierre Crozat est en outre musicien, ainsi que nous le verrons. Mais, ce qui est infiniment plus rare, ce superbe, spirituel et fin amateur est aussi un brave homme, toutefois, dans la juste mesure où cela était permis à un traitant. Il s'inquiète des gens du petit, pensionne largement les veuves des maçons victimes de son architecte, et lègue aux pauvres, en plus de soixante-dix mille livres de rentes perpétuelles, le produit de l’inestimable ensemble de ses collections, ne laissant de celles-ci, à ses neveux, que des souvenirs. Sans lui, « sans Crozat le cadet qui paya les bulles », Massillon n'eût pu être sacré évêque de
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Clermont. Dans sa maison neuve de la rue Richelieu, il loge le vieux la Fosse et sa femme, et le sourire de ces deux vieillards, M" d’Argenon, leur petite-nièce, qui n’est pas jolie, mais qui chante à ravir.
C'est à cet homme que Sirois apporte les deux Watteau.
Ils plaisent. À les considérer, avant que de les faire accrocher en sa galerie, Crozat s'éprend du faire particulier. Les détails frais et prestes, la désinvolte des personnages, l'harmonie solide des fonds le ravissent dans ce nouveau peintre : il s’enquiert. Sirois, prolixe, enchanté de l'aventure, bavarde. Justement, il y a dans l'angle de la grand'cour, proche le vestibule, une salle à manger dont la décoration n'est pas achevée : le maître donne les ordres nécessaires pour qu'on y ménage quatre ovales assez grands qu'il confie à Jean-Antoine.
Et voilà Watteau chez Crozat.
Voici commencée la lente ascension vers l’émouvante, radieuse et définitive réalisation.
Dès l'entrée chez le trésorier de France, l'indépendance et l'originalité du génie de Watteau se manifestent. Je l'ai dit, le vieux la Fosse habite ici. On se figure aisément qu’il y a, en quelque sorte, la direction des peintures qui s’y exécutent. C’est une autorité : il est recteur de lAcadémie royale, il a vu l'Italie, l'Angleterre; Guillaume II l’a demandé pour Hampton-Court, Mansard l’a retenu pour lui donner la coupole des Invalides. Caylus lui-même a cru que Watteau avait reçu du peintre de Saint-Eustache le dessin de ses compositions. Il s'appuie, pour étayer son dire, sur des affirmations aussi étranges que fausses. J'aurai à m'occuper de cela quand M. de Caylus apparaîtra dans la vie de Watteau : pour le moment, mestre de camp d'un régiment de dragons, il est avec Berwick en Catalogne.
L'irréfutable preuve que Jean-Antoine n'eut recours à la Fosse, c’est que, indéniablement, de la main si caractéristique de Watteau, figuraient dans la collection Goncourt les dessins des compositions du Printems et de l’Aulonne. Dans ces quatre ovales devaient fatalement être peintes les quatre saisons.
Certes la Fosse, curieux, descendit auprès du nouveau venu. Et il est facile de deviner comment les deux hommes se lièrent. Le contraste des natures dut rendre ce rapprochement pour le moins piquant. Le vieux praticien ne ménagea les conseils. On conçoit de quelle oreille distraite Watteau les écouta. Ce n’est pas sans un étonnement grandis-
Le Joueur de Flüle