‹ Antoine WatteauChapitre 21 sur 61 · CHAPITRE. V · texte numérisé non relu

CHAPITRE. V

ES panneaux de Crozat sont pour Watteau une entreprise considérable. Il s’y donne tout entier. Sa réputation, son renom, il peut les établir peut-être sur cette décoration, et il ne ménage rien pour la mener à bonne fin. Toutefois, un gros obstacle se dresse : son logis est loin, très loin de l’hôtel du financier. Chez Sirois, il ne saurait, au réveil, commenter son travail en rêvant, comme il aime à le faire et comme sa petite nature, vite fatiguée, l'y invite. Il lui faut se lever très tôt chaque matin et traverser la grande moitié de ce formidable Paris qu’il n’aime pas. Quand il vient, c'est noyé dans le flot des jardiniers affourchés sur leurs haridelles et remportant leurs paniers vides, bousculé par d’empressés commis de bureaux, par des perruquiers qui courent, saupoudrés des pieds à la tête et brandissant le fer à

toupet, par des limonadiers qui portent, sur d’incertains plateaux, le café dans les chambres meublées.

Cette mêlée dans laquelle il se jette, dont il ne sort que rudoyé, enfiévré et loin de ses pensées, cette mêlée l'attend chaque fois... Alors que, le cerveau lourd, il quitte sa toile, le tourbillon le reprend : maintenant, c’est la lassitude des gens qui baguenaudent dans le remous des carrosses et des chaises; à mesure qu'il approche des Innocents, l'enchevêtrement des charrettes des coquetiers et des marayeurs; enfin, c'est le puant et effroyable cloaque du Grand-Châtelet, les lèpres de la prison avant les bêlements lamentables, les coups sourds, l’âcre et écœurante odeur de sang de l’abattoir louche de la rue du Pied-de-Bœuf.

Watteau eut vite fait de se trouver un refuge de l’autre côté du rempart, en face de chez Crozat, aux Porcherons.

En quelques minutes il est chez lui, et c'est le calme, le silence, et même un peu de cette mélancolie qu’il chérit tant.

La barrière franchie, son éclaboussement passé, et le Jeu de boules, et le cul-de-sac des Sergents, et le Grand Vainqueur, et la Cunetle, chaumes hospitaliers où le feu clair flambe vite, la nappe est tôt mise, le pichet de vin et les gobelets prestement apportés, après ces réduits équivoques dont le pittoresque ne masque pas assez le lamentable, cette banlieue est exquise. Très verte dans les roseaux, les sureaux, les haies qui découpent les courtils séparés par le grand ruisseau qui vient de Ménilmontant.

Des saulaies de la Ville-l'Evêque jusqu’à la croix Cadet et à la maison de la princesse de Monaco, Watteau peut choisir à son aise : les logis ne manquent pas vers la ferme Nateau au pigeonnier seigneurial et aux tourelles en poivrières, vers la tour des Dames ou vers le carrefour du faubourg et de la rue Coquenard, à la croisée des chemins, proche la petite chapelle de Notre-Dame de Lorette.…. De toutes parts, la vue s’égaye des bois de haute futaie, des petites maisons, des pommiers et des cultures qui bordent les chemins de Clichy, de Saint-Ouen, de la Nouvelle-France, et, sur les flancs de la montagne toisonnée de vignes, des trous béants des carrières, des raidillons qui grimpent entre les ormes, les moulins aux ailes folles, les abreuvoirs moussus : la vue s'égaye de Montmartre tapi au pied des murs de l’abbaye sonore de tintements et de carillons.

Paris même, si près, s’imprécise dans la buée qui tremble au-dessus

du boulevard. On peut ici l'oublier presque; seules émergent de la confuse cohue des combles, des aiguilles de clochers.

Les vagueries sont délicieuses aux Porcherons, et Watteau y rencontre cette presque solitude que nous lui verrons toujours rechercher. Ce n'est pas la campagne avec ses rudesses et ses austérités, mais, partout, des bouquets de bois, des mares à canards, des jardins entre lesquels des grosses maisons s’érigent : celle de Balalud de Saint-Jean, celle de Regnard, où le maître ne viendra plus.

Non loin de la demeure de Jean-Antoine, il y a le petit enclos du cimetière Saint-Eustache; les tombes et les croix ne discordent avec sa songerie. S'il pousse sa promenade jusqu’au village de Clignancourt, il visite certainement la chapelle du vieux Vleughels d'Anvers, père de ce Nicolas Vleughels qu'il ne va pas tarder à rencontrer.

C’est le premier repos de Watteau.

Apparemment, il ne restera guère en ce premier domicile qu'il s’est librement choisi. L'intéressé témoin qu'est Caylus n’a oublié cette déplaisance qui lui venait, cette hâte d’émigrer ailleurs « après avoir changé de cent logemens, alléguant toujours les raisons que l'esprit honteux de son changement sçait apporter pour détruire les motifs ci-devant donnés ».

Toutefois, il travailla assez en ce « réduit ». Et, sans vouloir ingénument situer toute la vie de Watteau à l’aide de ses toiles, il nous reste dans l’œuvre de précieuses impressions qui datent de son séjour aux Porcherons, des souvenirs qui sont indéniablement montmartrois.

Il y a d’abord le Marais, que grava Jacob, ce paysage très ordonné et encore bien classique. Dans le clos d’une ferme dont on aperçoit, au fond, les bâtiments, des femmes devisent, d’autres tirent de l’eau, plus loin, près d’un chemin creux, deux hommes montent une meule de luzerne; sur l'horizon un arbre grêle et les pieux d’une barrière où se nouent des pampres. Une sanguine du British Museum représentant

une cour de ferme, et signée par extraordinaire An. Waleau, est bien du même temps : on y retrouve maints détails du Marais, notamment l'amusant arrangement des quatre gaules qui maintiennent la poulie

au-dessus du puits. Ce dessin et cette toile sont très caractéristiques; ce sont bien des sites de banlieue, saisis dans leur vérité particulière faite de lèpre citadine et de pittoresque villageois. L'Abreuvoir est du même temps, et cette maison, cet herbage enclos de mauvaises planches, la sourde

ge Pom

gêne qui se dégage du paysage et des personnages qui l’animent trahissent encore les petits maraîchers des fossés de Paris... Mariette écrit quelque part que Watteau peignit ces deux toiles « étant aux Porcherons ». L'indication est superflue... Parmi les Watteau de Potsdam, il y a aussi un groupe de maisonnettes montmartroises et un bouquet d'arbres maigres que la fantaisie de Jean-Antoine a silhouettés auprès d'un lac et de collines à l'Italienne.

Mais la gloire des Porcherons c’est la guinguette. Ceux-là et celleci ont été trop mis en coupe réglée par les vaudevillistes et les graveurs, ah! la guinguette de Saint-Aubin avec la Servante, la Grisette et la Marquise..., — pour qu'il soit très tentant d'en parler encore. Cependant, il me faut bien noter qu'en ces temps où Watteau habite ici, cette guinguette, aux jours fériés, se rappelle sans cesse à son attention, voire fort souvent en semaine. C'est à la guinguette que Miché et Marton,

Champagne et Marine discutent si savamment sur l'objet que vous devinez; on n’y mange d'échaudés arrosés de piquette, sans qu'aussitôt, en fausset ou à pleine gorge, il n’entende crier :

En allant à la guinguette,

Le long d'un petit verd pré,

J'ai rencontré Fanchonette

Parfaite et belle à mon gré.

Et, à un des très rares moments où il consent, du pinceau, à plaisanter à la flamande, il campera en travers du chemin une théorie d'ivrognes et de commères, il juchera le roi de la bande sur un âne; plus loin, des couples glisseront, grisettes à qui leurs amoureux ont offert à goûter; près d’un arbre sous lequel des chasseurs se reposent, des galants, attablés en partie carrée, festoieront; au fond, sur le ciel, l'enseigne de la popine se découpera, et les soliveaux de la barrière, et la pente douce d’une colline... Ce sera le Retour de Guinguette”.

Cependant, la situation de Watteau est fort irrégulière : il peint

sans autorisation, il peint illégalement, il n’a pas le droit de peindre. Il n'est affilié à la Jurande des maîtres, il n’est de l’Académie royale et les gardes de la corporation de Saint-Luc peuvent le dénoncer. D'où, l'inévitable et désastreux procès. Il lui faut régulariser sa situation.

Or, de toutes parts, l'Académie s'impose à Jean-Antoine : la Fosse

1. P. Chedel sculp : « Le tableau original, grandeur de l’estampe. Du cabinet de M. Cordonnier, ancien capitoul de Toulouze ».

l'en entretient chez Crozat; quoiqu'il ait rompu toutes relations avec Gillot, il sait, néanmoins, que cet indépendant, faisant litière de ses goûts, s'y prépare depuis deux ans. Le duc d’Antin, « qui s’échauffe pour se signaler dans son poste, » vient de faire savoir à la Compagnie qu'elle ait à lui désigner deux candidats, précédemment couronnés, qui lui sembleraient dignes « de profiter de l’estude de Rome, s'il playt à Monseigneur de les y envoyer »….

Et, une dernière fois, la hantise de l'Italie reprend Watteau. Allait-il pouvoir réaliser son rêve, voir et vivre les œuvres des magiciens qu'il commence seulement à soupçonner?... «...…. il eut quelque envie d’aller à Rome pour y étudier d’après les grands maîtres, surtout d’après les Vénitiens dont il aimoit beaucoup le coloris et la composition. »

Cette Rome tourmente Watteau. C’est d'un œil d'envie qu'il y voit partir Eusèbe Nourrisson et Giral qui sont désignés... Lui, n'ayant pas de premier prix, ne pouvait être choisi.

Alors, il prend un parti extrême et qui n'est pas sans quelque témérité. Officiellement, il se présente « aux suffrages de la compagnie ». Les dates détruisent le roman de Gersaint: le tableau militaire porte dans l’antichambre, la Fosse « découvrant » Watteau, et le «& mon ami, vous ignorez vos talens et vous vous méfiez de vos forces; croyez-moi, vous en sçavez plus que nous... » Ah! quand Gersaint brode.….

Non. C’est avec une autre toile qu'il va tenter l’aventure; l’implacable Mariette nous l’apprend, c’est avec les Jaloux'.

Tout l’œuvre de Watteau s’institue sur ce tableau. La toile que Watteau soumet aux juges contient en germe les merveilles qui vont suivre. Il semble qu’il ait pris à tâche de manifester, d’enfermer dans ce petit cadre, en promesses magnifiques, le drame poignant et mélancolique, l’'amère et délicieuse comédie, l’inégalable fantaisie qui sortiront de son pinceau... Le calme du fourré est grand, et ce n’est le murmure de la source au pied de la sphinge de pierre qui l’agite, ni le rire silencieux du faune de marbre dans le croissant des branches, mais bien le babil des amoureux arrêtés sur un banc. L'énigme de Gilles silencieux et méditatif, l'énigme non encore déchiffrée que Watteau a mise sous ces yeux vagues et sous ce facies placide, l'énigme de Gilles domine la scène. C’est en vain que l’amante impatiente, inquiète, a jeté là sa Folie et son

1. Les Jaloux allèrent chez M. de Julienne; G. Scotin les grava. Une variante, où Mezetin n’est pas, figura à la vente Montullé, en 1783 (n° 56 du catalogue), et repassa, le 3 mai 1786, à une seconde vente {n° 143 du catalogue). 7 Be; P » 7ESs ë

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