‹ Antoine WatteauChapitre 22 sur 61 · LÉ · texte numérisé non relu

LÉ

oo

tambourin pour l'interroger : perdu dans sa songerie, il reste muet. Près de lui Mezetin croit amuser de quelque bon conte une compagne qui, d'une main distraite, effleure une guitare en guettant la réponse de l'homme blanc... Ces deux voix dans l'accalmie du grand bois, sous la magnifique course des nuages qui dévalent, là-haut, sur les cimes, dans le susurrement du vent qui fait virevolter les feuilles sans les arracher, et qui assourdit cependant les pas de Scaramouche et d’Arlequin qui se sont glissés sous les ramures pour surprendre les traîtresses…

Tout Waitteau est ici.

Fait remarquable, l’Académie comprit les Jaloux.

Elle n'était, ce jour-là, trop fatiguée de peinture. À une des dernières séances, Coypel avait discouru ainsi que parfois cela lui arrivait : « Tout son discours a été soutenu de portraicts qu'il y a faict, tant de la Peinture que de ceux qui s'y appliquent et de ceux qui en jugent, si vifs et si

pathétiques que la Nature même n’en pourroit donner une idée plus vraye et plus noble... »

Coypel parle et écrit mieux qu'il ne peint : est-ce à sa harangue que

l’Acadèmie dut de se montrer plus saine d'esprit qu'à l'ordinaire? ou au

chaud appel de la Fosse? Est-ce également la Fosse qui, connaissant bien la nature du peintre, fait accorder à Watteau la faveur insigne de choisir, en toute liberté, le sujet de son morceau de réception? Cela est possible. En tout cas, il y eut discussion; Van Clève s'était offert à lui en trouver un. Sur le registre, cette phrase est raturée : « Il recevra de M. Van Clève, Directeur, un sujet d'ouvrage de réception dont il présentera une esquisse... »

Voici le procès-verbal de cette séance du samedi 30 juillet 1712

Présentation du S' Antoine Wateau. — Aujourd'huy, Samedi trente de Juillet mil sept cent douze, l'Académie estant assemblée à l’ordinaire, le sieur Antoine Watau, Peintre né à Valenciennes, s'est présenté pour estre reçeu Académicien, et à faict voir de ses ouvrages. La Compagnie, après avoir pris les voix par les fèves, a agréé sa présentation. Le sujet de son ouvrage est laissé à sa volonté. Monsieur Jouvenet et M° Magnier ont esté nommés pour voir travailler le sieur Gillot, et M. Coypel et M. Barrois pour voir travailler ledit sieur Wattau.

Sur la page du registre, presque sur la même ligne, le nom de son maître est à côté du sien... Le rapprochement est éloquent. Le pauvre

Claude tente son dernier effort. Lui qui n'a jamais su où se fixer, ne

1. Signèrent : « C. Van Clève, Coyzevox, Jouvenet, de Largillière, L. Boulogne, Alexandre, Flamen, Hallé, Vernansal, Magnier, Colombel, Rig

oypel, Lauthier, Legros, de Troy, de Launay, 1d, Marot, P. Bertrand, Masson, Frémin. »

a — = a — + nee

= } es $ ‘h C2 & \ Ce = È 1 S = = il

A a Ÿ ar ®) S | De œ |

Lez R, r = {

su

Le

démélant sa vraie voie dans la versatilité qui lui fait essayer tous les genres sans en approfondir aucun, il entreprend une dernière fois de lutter ouvertement pour rester, incontestablement de toutes les manières, le maître de Watteau. Alors, laissant là tout ce que sa fougue lui a fait réaliser, oubliant et Don Quichotte, et Pan, et Arlequin, il veut frapper un grand coup et se hausser jusqu’au style religieux. Bravement, inconscient de ses préparations hâtives, de ses détails maladroits, de son exécution falote, il s'embesogne à une Élévation de Croix... Il y a deux ans déjà qu'il y travaille : elle n’est pas achevée... Combien de fois ne l'a-t-il pas laissée pour retourner de verve à ses grotesques et à ses

bachiques?... Mais Magnier et Jouvènet sont venus le morigéner; cette préséance qu'il ambitionne de conserver, cette maîtrise qu'il veut affirmer par un coup d'éclat, le ramènent, inquiet et tâtonnant, vers l'ébauche. Il mettra cinq ans à la parfaire; ce sera un désastre et il jettera ses pinceaux.

« Possédé de cet esprit d'instabilité qui le dominoit, » Watteau est-il encore aux Porcherons? A-t-il terminé la décoration pour Crozat? Son récent succès, quoique pas encore définitif puisqu'il lui restait à faire le « chef-d'œuvre », lui a-t-il amené déjà cette « agréable réputation » qui devait augmenter « si considérablement le nombre de ses admirateurs », et des importuns qui faisaient son supplice ?...

Ces Jaloux ont été certainement précédés, jusqu'à cette maturité, d'œuvres successives toujours plus fortes et que nous n'avons malheureusement pas. Ce qui est hors de doute, c’est qu’à partir de cette toile le Watteau timide et qui se cherche n’est plus. Le petit peintre a vécu, le maître s’est révélé.

Sa palette a perdu, de plus en plus, du « brülé » primitif. L'ordonnance, l’aisance des figures, le calme, la crânerie avec lesquelles elles sont abordées, l’admirable justesse des détails, l'heureuse synthèse du faune et de la sphinge, la poétique vérité du cadre de verdure, font cette petite toile, pour nous, la première en date des grands Watteau. Si, en la détaillant longuement, on relève, ici et là, encore quelques lourdeurs trahies par l'estampe, si une gêne se fait jour en certains points, cela même rehausse d'un charme de plus cette subite manifestation.

Et c'est une révélation de la nouvelle vie que mène Watteau que ce Gilles et ce Mezetin, cet Arlequin et ce Scaramouche.

at

Évidemment, il y a quelque temps déjà qu'il se sert de ces personnages. Ces drôles lui sont familiers. Pour les connaître si parfaitement, il lui a fallu les fréquenter. Les bouffons italiens ne sont de retour en France, il n’a plus Gillot auprès de lui pour lui montrer ses études et faire revivre les bannis de 1697 : il a donc été les voir souvent au théâtre de la Foire pour les noter si bien. Étant donnée sa répulsion des foules, il n'a pas pris seul cette belle résolution. Ici Lesage s’évoque.

Combien de fois Watteau n'a-t-il pas assisté aux farces de son ami, aux PErirs MAÎTRES, pièce en cinq entrées, à ARLEQUIN ET MEZETIN MORTS PAR AMOUR, qui sont de 1712, et à celles qui suivirent : ARLEQUIN, ROI DE SÉRENDIB, ARLEQUIN INVISIBLE, ARLEQUIN THÉTIS ?... Là, il avait vu vivre, avec ce qu'ils avaient conservé du costume et de la mimique des

Italiens chassés, les personnages de ses Jaloux.

Watteau aime le théâtre dont l’exagération, le mensonge et les fantaisies sont parfois un écho à son rêve. Gillot, lui aussi, aimait le théâtre... Et ses premiers et rares amis sont des hommes de théâtre. Après Lesage, voici la Roque; après les tréteaux, l'Opéra et les Comédiens français.

Jean-Antoine vient de retrouver le chevalier de la Roque qu'il avait laissé à Valenciennes. Ce dernier, sa blessure à peine cicatrisée, avait repris sa place dans la Maison du Roi, mais pour peu de temps. Après les succès de Villars qui préludent à la paix d’Utrecht, il abandonne définitivement l’armée. Il revient alors à Paris et tourne son activité

vers la scène, dont la passion ne l’a guère quitté. Il pense toujours à cette HISTOIRE DU THÉATRE FRANÇoIs ébauchée avant même son entrée aux gendarmes et à laquelle il devait travailler de temps à autre, sans toutefois parvenir à la jamais mener à bien. En bon méridional qu'il est, il entretient la cour et la ville de son projet. Nicolas Boindin, dans ses LETTRES HISTORIQUES SUR LA COMÉDIE FRANÇOISE", n'écrira-t-il pas au début de la dissertation :

Deux raisons m'ont empêché de prendre la Comédie Françoise à son origine. La première, c’est que Monsieur de la Roque, homme d'esprit, travaille depuis quelques années à l'Histoire de ces tems reculez que je laisse en arrière, et le fait avec toute l'exactitude que demande ce sujet.

Mais, il y a mieux.

Ce Marseillais entreprenant ambitionne « l’applaudissement à l'Opéra »

1. À Paris, chez Pierre Prault, à l’Entrée du quay de Gèvres, au Paradis, Mpccxrx.

et rêve de cueillir les lauriers de Roy, de Destouches et de Menesson.

Or, il y a par la ville un pauvre diable d’abbé qui va grandement l'y aider. D'abord servite, puis aumônier sur un navire de Louis XIV, on le retrouve à Paris, gueux et sans pain, écrivant des LETTRES AU Ror sur ses victoires. Sauvé par la Maintenon des moines qui veulent le reprendre, du cardinal de Noailles qui l'a mis en mesure d'opter entre la messe et la muse, il a cessé de « dîner de l'autel et de souper du théâtre », car c’est lui, c'est Pellegrin, et, bravement, il a ouvert boutique de vers, vivotant d’une petite pension qui lui est servie sur le MERCURE où il rédige « l’article des spectacles ».

Fatalement la Roque, qui veut arriver, fréquente au MERCURE. Il y rencontre Pellegrin : le livret de MÉDÉE ET Jason s’élabore : Salomon, la basse de viole, en écrira la musique.

Et voilà Watteau à l'Opéra avec le gendarme, et à la Comédie avec l’abbe.

Ce monde curieux et nouveau de l'Opéra, ce monde qui s'ouvre pour lui, Jean-Antoine l’explore, avidement séduit par la réalisation amusante de ces féeries, de ces ballets, de ces fictions dans l'harmonie des décors et de la musique. Il l'étudie, non pour le traduire fidèlement. Son ambition est plus haute. C’est une autre humanité qui se déploiera dans son œuvre; mais, à ce monde du Théâtre, il va emprunter de vagues costumes, des contrées imprécises et charmantes, des rencontres et des libertés qui l’aideront puissamment à exprimer sa pensée. Certes, il suit volontiers les études de l’œuvre à laquelle la Roque donne ses soins; il observe tous ces gens qui intriguent, matoisent, s'aiment, se déchirent, jouent sans cesse, au naturel, une tragi-comédie bien autrement plaisante que celle qu'ils récitent, qu'ils miment et qu'ils chantent...

Et, certainement, cette après-dînée d’avril 1713, quand, vers les cinq heures et quart, ainsi que le nouveau règlement le voulait, le spectacle commence, Watteau est dans la salle...

MÉDÉE ET JASON allèrent aux nues : la musique de Salomon, jugée plutôt faible, n'empêcha rien et les protagonistes furent acclamés; Rebel crut qu'il venait de diriger un ouvrage pour le moins égal aux FESsTEs VÉNITIENNES Où à ManTo LA FÉE. Les mousquetaires venus pour tenir l'ordre, les officiers venus pour tenir les mousquetaires, les abbés dans les loges, les gens de collège et de commerce au parterre, tous sortirent enchantés, non sans avoir, pendant cette soirée et à la grande joie de la

re

su | 7 -ÉSNSit

Pr

limonadière, dévoré les truffes, les oranges de la Chine, vidé les flacons de rossoli qui s'étageaient sur la nappe du buflet. Le lendemain la Roque était célèbre. Aussi, le quatrain se comprend-il qu'on grava au bas de la planche de Lépicié :

Victime du Dieu Mars, les Filles de Mémoire Occupent à présent son cœur et son esprit.

Il a combattu pour la gloire, Et c’est pour elle qu'il écrit.

très petits vers au bas de cet admirable bonhomme souriant, un brin narquois, que Watteau couche à demi sur ce tertre, en négligé du matin, la robe de chambre aux épaules, le gilet ouvert, avec sa canne à béquille et son chien, près d’une lyre, d’un livre et d’une flûte, dans une campagne d'Opéra où s'ordonnent, en une aisance magnifique, des verdures, des rochers gigantesques, la fuite d'un ciel tumultueux, un chœur de muses aux hanches bien flamandes*.

Ah! l'éloquence des mains d'Antoine de la Roque...

Il est peu nécessaire d’avoir l'affirmation de Caylus pour savoir que Watteau est musicien. Il suffit, pour s'en convaincre, de regarder la plus petite de ses toiles, le plus léger de ses croquis. Les naturelles dispositions de ceux de sa race, l'incroyable sûreté de son goût poussaient Watteau à rechercher cette sensualité particulière et rare d’entendre la voix humaine se mêler aux harmonies des cordes et des bois. Et il ne dut jamais laisser échapper ce bonheur-là. L'Opéra le vit souvent... Moins toutefois qu'on ne le pourrait croire, car il n'y a jamais pour Watteau, même au temps où la misère s'est éloignée, de long stade heureux; trop d'inquiétudes naissent en lui, trop de petite fièvre le consume.

Une liaison, qu’il noue certainement à l'Opéra, est celle de Rebel, le batteur de mesure qui a une pension pour faire répéter la Grande Bande, les « Vingt-Quatre de chez le Roy ».. Rebel joue de la basse de viole,

l'instrument aux sons graves et mélancoliques, l'instrument préféré de

1. Le succès de son opéra devait durer trente-six ans. La première représentation avait eu lieu le 24 avril 1713; il fut repris le 17 octobre de la même année, le 1er mai 1727, le 22 novembre 1736, le 20 février 1749; il eut par deux fois le suprême honneur de la parodie (Dominique Riccoboni fils et Romagnési, Théâtre Italien, 2 mai 1727; mêmes acteurs et même scène, 13 décembre 1736).

2. 1850, vente du lieutenant-général Despinoy, n° 804 (H. 98°; L. 60), 1700 francs. Collection Carrier, dessin pour le portrait d'Ant. de la Roque. A rapprocher de l'ordonnance de ce portrait, l'ordonnance du panneau décoratif, l'Alliance de la Musique et de la Poésie, peint dans sa première manière.

re TETE monte me es tee mr a ns ED s rh RD ee

(Détail de vauche)

7 es LA 2 œ JS É Fa à 6 1e) Î 4 [re] À !

3 à | < É S mm 2 À RUE à D em S l 1& D :

= E + © ES Ê < É = = bed à n = 5 Ca fa % A Ô ER LS ï.

E le a : [2 2 = { — Q = Lo] L È Z Las. £ S S ci | & EM er 3 | È æ a “= = < Det & «) vs] d ®) < e a Î O Où [LS] "© È

HR EENTRNrNTE

PT De ere

Watteau, celui qu'il placera dans beaucoup de ses compositions. Et Jean- Antoine a laissé un portrait de son ami : en robe de calmande rayée, une perruque à marteau sur son front carré, de face et regardant franchement de ses bons yeux intelligents; il est à son clavecin, une main sur les touches, chiffrant, de l’autre, la basse trouvée".

Les «espaliers » le virent aussi; et toutes ces jolies filles auxquelles les balancés, les gaillardes et les romanesques valaient tant de triomphes, la Lemire, la Souris et la de l'Isle; celles-ci et les autres, Watteau les a connues. Que de fois, dans ce petit réduit attenant à la scène et qui servait de foyer, que de fois n'a-t-il pas conversé avec les paysannes de Lulli, avec les Espagnolettes de Campra, avec les Bohémiennes de Destouches ?.…

Chez les comédiens, l'attention de Watteau s'accroît. Plus directement ce qui se déroule sur la scène est la déformation la moins grande, la réalisation la plus proche de ce qu'il a dans la pensée.

Il faut bien observer que les Jaloux annoncent et masquent à la fois ce qu'il va tenter. Il pressent une autre comédie qu’il ne possède pas assez encore, mais que bientôt il va complètement pénétrer, une autre comédie qui l'attire, l’obsède, hante son vouloir. Depuis son entrée chez Audran et son séjour au Luxembourg, sans cesse il se documente sur elle. Il y pense, ébloui par le formidable de sa découverte. Il en laissera bien des aspects; par antipathie, par répulsion, il en négligera bien des détails : il ne voudra en traiter que l’âme seule, que le Désir amoureux, et de ce Désir même, effrayé de ses violences, il n’en formulera que le balbutiement ou la lassitude, deux formes très proches. Mais l'heure favorable à l’accomplissement de l’audacieuse tentative n’a pas sonné. Un grand crêpe, un voile morne recouvre tout. Il souffre, il attend, résigné et convaincu. Et, si arrivé qu'on le croie dans son entourage, ce petit Flamand va cependant monter encore plus haut, beaucoup plus haut; mais ces gens ne s’en apercevront, quelque délicats et avisés qu'ils soient, et il aura, peintre, accompli une révolution dans la peinture, philosophe et penseur commenté et traduit l’éternel duo avec des nuances d'une ténuité, d’une finesse, d’un éclat et d’une mélancolie incomparables, que longtemps encore après lui les midis clairs sonneront aux paroisses

1. Moyreau, sculpt., 1786, vente Chiquet de Champ-Renard, secrétaire du Roi, no 116 : « Le portrait de J.-B. Rebel, maître de musique de la chambre du Roy, dessiné par Watteau son ami. » Acheté par Poullain, 11 livres avec un portrait de femme de Frédou.

Page 1