‹ Antoine WatteauChapitre 23 sur 61 · LE € RL ER · texte numérisé non relu

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de son pays sans qu'on se doute de l'audace et de l'ampleur de son œuvre.

Il semble faire peu de cas du dialogue qu'il entend rue des Fossés- Saint-Germain. Il le saisit merveilleusement, cependant; mais il ne le laisse arriver jusqu'à lui que comme un divertissement à ce que les caractères ont de général et d'humain, hors des artifices, des convenances, du particularisme de l’auteur. Pour lui, il ne s'inquiète du détail; c’est le Jaloux qui parle, c’est l’Amoureux, c’est le Galant, c'est le Pourfendeur, c'est le Niais.. Le reste n’est que broderie : il écoute aussi volontiers Molière et Regnard, Lesage et Destouches, Dufresny et Dancourt, et ce n'est tel personnage du FESriN DE PIERRE, de GEORGES Dani ou du VERT-GaLanr qu'il fixe sur sa toile, mais le type entier qu'il résume et évoque plus complètement que ne le pourra jamais faire auteur dramatique. Cela, non par la seule vertu de l’éloquente et muette peinture, mais par le charme lumineux et profond de son propre génie.

Est-il une scène parlée qui atteigne à l’éloquence de cet Amour au Théâtre François, un des joyaux du musée de Berlin ?... Autour du banc de pierre où les pampres luxuriants et lourds de grappes s’accrochent, dans la reposante fraîcheur de ce bois, ils sont tous là groupés : au fond, auprès de Dorimène ou de Dona Anna, Don Juan, empanaché et superbe, choque son verre au verre de Dorante; satisfait, enceinturé et le feutre à la main, Crispin s'appuie au tronc d’un arbre; d'autre part, dans l'éclaircie de gauche, le violon, la cornemuse et le hautbois jouent en sourdine en avant du quatuor des bernés et des sots... Et droite, souple, exquise, adorable de langueur amoureuse, avec le joli geste de ses deux bras ouverts et retombés, avec le frémissement des mains mignonnes qui tiennent plus qu’elles ne relèvent la lourde robe de moire, le buste cambré dans le corsage aux longues basques, la tête un peu penchée comme sous le poids d'une lassitude, Isabelle, d’une mule distraite, glisse, sur la cadence des musiciens, le pas grave d'une danse. Léandre, ou Eraste, le chapeau rubanné et en veste de berger, d’un air détaché tend la jambe, cambre le mollet, lui fait vis-à-vis; il se balance nonchalamment et darde vers elle un long regard pour scruter la pensée qui noie les grands yeux de sa maîtresse, l'indéfinissable du léger sourire qui flotte sur ses lèvres. Dans l'élégance et le badinage de l'heure, dans la quiétude plaisante de la fête, l'émoi est grand entre ces

deux êtres, si grand qu'il domine et que par un instinctif apitoiement, troublées dans leur candeur, Agnès et Clarice ne cessent de fixer la « victime d'amour », qui doucement, doucement, glisse au murmure de la mélodie.

Ah! comme toute la pensée de Watteau est là...

Si, ce qui est infiniment probable, Watteau est entré chez les comédiens au bras de l’auteur de CrisPiN RIVAL et de TURCARET, il y est entré avec quelqu'un qui, non seulement en tant qu'auteur, mais pour d’autres multiples causes, détestait cordialement ces « méchantes bêtes et ces ventres paresseux ». Mais la chronique documentée de leur morgue et de leurs vices, de leurs travers, de leurs folies, le « tableau » de leur inconscience et de leur inimaginable orgueil, n'empêche et ne ralentit le mouvement qui entraîne Watteau vers eux. Ces deuils, ces rancœurs si proches du paillon, de l'éclat, de la fièvre et de l'ivresse du jeu, cette grande et pitoyable bohême lui rappelle trop la misère qu'il vient de subir et qui, la veille encore, côtoyait son rêve, pour qu'il ne se sente pas pris pour ces gens d'une secrète et vive sympathie. En sa fantasque humeur, il ne la leur traduira que difficilement, et, dans ce monde tout d’impressions, aucune franche amitié ne se déclarera, ne viendra vers lui.

La constante sollicitude de Jean-Antoine pour les comédiens a une cause profonde. De l’incommensurable fatuité de l'illustre Baron aux aventures de la Dangeville, l’étalement des ridicules et des scandales est énorme. Il n'en retient rien... Sûrement, on lui a dit le calvaire et la mort superbe de Molière; au cours d’une des solitaires promenades qu'il affectionne aux alentours de son logis des Porcherons, il a peut-

être cherché sa tombe dans le petit cimetière Saint-Joseph — et on lui a montré, près de la maison du chapelain, un vague coin de terre, « dans l'endroit où on enterre les mort-nés »... Pour les autres, il

sait l’enfouissage, la voirie... Et il a entendu, et vu, la noblesse, la politesse délicate, le fond d'humanité que la Thorillère tenait de Molière, — et il a peint la Thorillère comme de Troy et Largillère avaient peint Baron... Sur un fond villageois, il a croqué Dumirail' s'appuyant sur un thyrse, dessiné Poisson” en paysan.

1. Dumirail en habit de Paysan, Watteau del, Desplaces sculp.; FiGuREs FRANÇOISES ET COMIQUES, no 4.

2. Poisson en habit de Paysan, Watteau del, Desplaces sculp.; ibid., ne 2 : — Voir, aux FiGurEs DE DIFFÉRENS CaracTÈèREs, une étude pour ce dessin, n° 202 « Personnage théâtral, la main gauche sur la hanche, le coude droit appuyé

Au temps de Watteau, il y avait un rire à la Comédie Française ; je ne veux parler de celui de Quinault le père, bas bouffon, mais bien celui de l'adorable nièce de la Champmeslé, de celui de Charlotte Desmares.. « M" Desmares a ri hier au soir tout son rolle d'un bout à l’autre. Ah! si elle n'avait pas les dents si superbes et les lèvres si belles! » Et, à tout propos, de ces dents-là et de ces lèvres elle rit, non seulement quand elle est Lisette du LÉGATARE ou Nérine du CURIEUX IMPERTINENT, mais aussi, et c'est à ne pas croire, quand elle est Iphigénie. Et les loges ne se fâchent pas plus que le parterre. Il y a, avec elle, quelque chose de plus fort que le contresens sacrilège qui doit déchainer le holà et les clameurs. il y 4, soudainement, ce à quoi on ne résiste, il y a la joie débordante d'une belle fille, cette joie rose, fraiche et surtout ingénue, qui irradie, prend le public si complètement qu'il en oublie et Racine et les Grecs.

Il eût fallu Fragonard pour faire sonner ce rire.

Watteau dessina la Desmares, mais de dos, avec une pèlerine garnie de coquilles, une pèlerine qui ressemble fort à une bagnolette, coiffée d'un petit chapeau et tenant le bâton sommé de Ja gourde”.

La seconde page de Watteau sur le théâtre français, les Comédiens François”, est encore à Berlin. Cette fois, de la comédie il n'y à plus que Crispin qui, une main dans la coquille de sa colichemarde,

gravit, au fond, les marches d'un palais tragique à l'ordonnance.

Louis quatorzienne. Ah! les gens de la troupe ne louent plus leurs costumes à la friperie des Trois Etoiles sous les piliers des Halles! Quel luxe! Les plumes du tricorne du tyran sont non moins belles que sa perruque carrée est fastueuse, et son épée Joue coquettement sur un bas de soie brodé au plumetis; la reine et sa confidente sont en robe de cour, le pleurnicheur du second plan est du dernier galant. Sur le marbre du parquet à l'italienne, ces personnages jouent, saisie dans sa vérité et son mouvement, une querelle de grands seigneurs, au sortir d’un bal en masque, à Versailles ou à Fontainebleau... C’est

sur une terrasse. » Il y a, au British Museum, de la même figure une sanguine où la tête et le chapeau sont légèrement rehaussés de crayon noir.

1. Fict FranÇoises ET Comiques, n° 6; Watteau del, Desplaces sculp; Mie Desmares jouant le rolle de la Pélerine. Dans les Ficures pe DirFéRENs CARACTÈRES, n° 204, il y a un dessin pour cette gravure. Dans la vente de miss James, Londres, 1891, je note ce numéro : « 340. Trois études de la tête de M Duclos de la Comédie-Française. (Collection Dünsdale), 9 sur 12 1/4, 0,187 fr. 50 à M. Wertheimer.

2. Joannès Michel Liotard a gravé les Comédiens François, qui firent partie du cabinet de Julienne, avant de passer en Allemagne. Le tableau a beaucoup souffert.

toujours le temps de la paysanne en paniers et de l’Alexandre en tonnelet. L’audace de Maupin n'a pas encore porté ses fruits, l’audace de la terrible amoureuse, qui vient d’oser créer Médée sans mouchoir et sans éventail avec, épandu sur sa gorge superbe, le seul flot d’or de ses cheveux.

Avec le Speclacle François’ que possédait Quentin de Lorangère, « Paysage où, sous une tente, des comédiens et des comédiennes jouent une scène française, » voilà à peu près ce qui est resté dans l’œuvre de Watteau, de la scène de la rue des Fosséz-Saint-Germain.

1. Vente Lorangère, 1744. N° 42 du catalogue : panneau, (H. 6 p. et demi, L. 8 p. et demi), 37 livres 5 sous. Vente Robert de Saint-Victor, 1822, 124 livres, Jærmann. P. Dupin grava le Spectacle François.

S- La Le) Cœ ee

au Théâtre

L'Amour

BERLIN

DE

JSÉE

{Photographie F. Hanfstaengl)

CHAPIFRE VI

u milieu de tout cela, Watteau paraît peu se soucier de sa situation d’agréé et de son engagement vis-à-vis de l'Académie. Elle l’imagine indécis, embarrassé quant au sujet dont elle lui a laissé le choix. Il n’en est rien. Si Watteau ne s’est pas mis à son morceau de réception, cela tient à des causes infiniment plus graves.

Cependant on s'inquiète, et, dans la première séance de l’année, alors qu'est établi, en quelque sorte, le bilan de la compagnie ainsi que le veut la tradition, on fait, au procès-verbal, mention de sa négligence :

« Aujourd’huy, Samedy cinq janvier mil sept cens quatorze, l’Académie estant assemblée généralle comme la première de l’année, la lecture des Statuts a esté faite, ainsi qu'il est coutume.

« La Compagnie s’estant fait représenter les noms des Aspirans et le temps de leur présentation, Elle a résolu de faire avertir les sieurs Le Moyne, sculpteur, Gillot, peintre, Wateau aussi peintre et Tardieu graveur, pour rendre compte à l’Académie de leur retard en la première assemblée ».

Watteau déféra-t-il au désir des académiciens? Fit-il solliciter une remise, présenter des explications par la Fosse, par Benoît ou Jean Audran? Le procès-verbal suivant est muet, qui constate pourtant que Gillot « estant indisposé et ne pouvant s’y présenter pour rendre raison de ce qu'il n'avoit point encore achevé son ouvrage de réception, il a fait prier la Compagnie de luy donner encore six mois de temps, ce qu'elle luy a accordé ».

Cependant, dans ce Luxembourg où Watteau a vécu, chaque jour des incidents émeuvent ou distraient ce petit monde singulier et curieux que le roi y loge. Et voici qu'en ce temps même où nous sommes arrivés il vient de s'y produire un de ces événements graves qui, par intervalles, le révolutionnent complètement. Par la mort de la titulaire, M"° de Moissans, « une vieille sorcière à la taille extraordinaire, aux yeux vifs, au visage allumé et aux longues dents », dans la Basse-Cour, un « beau logement complet » devient vacant. Pour l'obtenir on assaille le roi impitoyablement de toutes parts, et c'est une nouvelle ruée de la meute jamais rassasiée... On quémande sur tous les tons, on fait quémander, ce qui est l’art, et chaque fois qu'il est possible d'approcher de la roulette que pousse Blouin, c’est aux oreilles du pauvre vieux qui y somnole, une litanie pleurarde, aux interminables et obsédants versets tour à tour aigres et dolents.…

Les influences en jeu sont considérables et extraordinaires. Qui l'emportera?.. Une des quatre femmes qui ont, seules en dehors de la Maintenon, le privilège rare d'approcher encore Louis XIV à toute heure. M°* d'O, de Dangeau, de Lévy étant pourvues, le « beau logement complet » sera pour M"° de Caylus ; à la sorcière succédera l’enchanteresse.

Il faut prendre le mot au pied de la lettre. Si jamais grâce rayonna, attractive et charmeresse, si jamais femme séduisit par sa beauté et son esprit, ce fut M” de Caylus.

Dans ce logement du Luxembourg, elle se trouvera merveilleusement bien. Elle s’y laissera envahir par le calme. Les échos de Versailles ne lui parviendront guère que par ses fidèles, la Fare et l'abbé

de Choisy, Barneval et Dangeau, Fagon et d'Harcourt, ces « honnêtes gens, à la vérité pleins de probité, d'honneur, mais de la vieille Cour, mais bons à rien... » Et elle s’en console vite, séduite par les agrèéments nouveaux pour elle et qu'elle goûte si complètement : « C’est un délice de se lever matin. Je regarde par ma fenêtre tout mon empire, et je m'enorgueillis de voir sous mes loix douze poules, un coq, huit poussins, une cave que je traduis en laiterie, une vache qui paît à l'entrée du grand jardin par une tolérance qui ne sera pas de longue durée. Je n'ose prier M'"° de Berri de souffrir ma vache... Hélas! C'est bien assez qu’elle me souffre‘ |! » ... N'est-ce pas, exprimé, à l'aurore du siècle, le goût

« nouveau » de Marie-Antoinette pour le Hameau?

Dans cette retraite, elle attend son fils, son « mélancolique », celui à qui elle écrit, sa plume pleine d'encre, de cette grande écriture aux déliés et aux pleins si expressifs : «.. Vous savez, mon cher fils, sy j'aime a estre avec vous, il faut donc quelque chose de bien fort pour me faire trouver de la douceur dans un lieu où vous n'estes pas... » Et, finissant : «.. Faites encore quelque chose de plus important pour moy, c'est de vous bien porter vous-mêmes, amusés vous, je vous en prie. Adieu, mon cher fils, nous avons fait d'excellentes confitures, vous en aurés vostre part, je n'en donneray qu’à mes deux bons amis, M. le duc de Villeroy et vous... »

Ce fils, Anne, Claude-Philippe de Thubières, de Grimoard, de Pestels, comte de Caylus et cousin de la Sainte-Vierge par les Lévis, conseiller d'honneur-né au parlement de Toulouse, ce fils qui, à quinze ans, est à

Malplaquet, — il y a le mot du roi faisant sauter sur ses genoux « le petit Caylus qui a déjà tué un de mes ennemis », — ce fils à qui elle a

acheté une enseigne, puis un brevet de colonel, il a été en Catalogne avec Berwick, il s’est jeté en Allemagne au siège de Fribourg; ce fils que la paix réduit à l’inaction et qui va revenir « être le philosophe de la maison » en attendant que, pris de dégoût, il passe son régiment au chevalier son frère, ce fils, c’est l'ami de Watteau.

Je crois bien que c’est lors de ce séjour à Paris de 1714, que le comte de Caylus rencontra et connut Jean-Antoine. Dans son éloge à l’Académie, après avoir relaté le succès de 1712, il ajoute : « Ce fut quelque tems après cette justice que l’Académie rendit à Wuleau que je

L'auteur des Souvenirs écrivait ces lignes vers la fin de septembre 1715, alors que le Régent venait de donner le Luxembourg à sa fille.

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fis connoissance avec lui. » Ce premier commerce ne fut toutefois de longue durée; car, dès l'automne, il devait partir pour l'Italie « s'initier à l’Antique », et n'en revenir qu’en octobre 1715. Poërson le signalera à d’Antin

25 juin 1715.

M. le comte de Quélus, Colonel des dragons, qui a beaucoup d'esprit et d’inclination pour les sciences, a pris tant d'Amour pour la Peinture qu'il vient tous les jours à cinq heures du matin dessiner à l’Académie d'après le modelle. Ce bon exemple est suivy par M. Hénin et quelques autres cavaliers françois qui nous font honneur à Rome. Je vois leurs desseins et les anime du mieux qu'il m'est possible,

Hélas! ce bon Poërson ne fera de M. de Caylus qu'un amateur forcené et médiocre, quelque zéle qu'il ait à « l'animer ».

Il faudrait mettre enfin dans sa vraie lumière cette figure complaisamment travestie depuis Diderot et Marmontel.

Je ne sais pourquoi on a, jusqu'à présent, pris tant de soin à cacher le véritable Caylus. Pourtant, il y a de vivants documents qui s’imposent, quand ce ne serait que l’éloquent bonhomme au long nez et à l'œil malicieux que Cochin a si bien saisi... Est-ce pour conserver, dans ce cercle intime de Watteau, si difficile à bien connaître, un rôle tout fait et d'étoffe facile, le rôle du personnage sympathique, protecteur éclairé, amène, averti, infiniment délicat et affectueux, auprès de Watteau enfin, une manière de Saint-Non?.….. Ah! combien il faut se garder d'affronter les deux hommes!

Je ne connais à M. de Caylus que deux incontestables mérites : l'amour profond qu'il a pour sa mère, et son courage à la guerre.

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C'est justement ce courage-là qui explique si parfaitement l’homme. Voyez quels débuts brillants à Malplaquet, en Espagne et sur le Rhin : ce n'est qu'un cri. Dans un temps où la valeur est restée si grande et si commune parmi une élite de gentilshommes, voilà qui est tout à fait remarquable. Le comte aime infiniment le jeu de la guerre. Sa nature dominatrice, fougueuse et aux formes quelque peu abruptes, s'y complait; les satisfactions qu'il lui donne sont très vives, et il les goûte âprement.

Brusquement c'est la paix, c'est Rastadt. Son dépit est immense « Mon fils me mande, écrit encore M de Caylus, qu'il quitteroit sa patrie, qu'il porteroit sa tête sur un échafaud plutôt que de continuer

à servir. »

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Cependant, l’inaction le ronge. Cette activité qui bouillonne, il l'emploiera coûte que coûte. D'où le voyage, les aventures espérées, la pointe sur Malte, tout le reste... Et c’est la curiosité qui s'éveille, et, résolument, le grand chemin pris où il se maintient avec l’entêtement d'un emporteur de redoutes, le grand chemin pris de l’antiquaille, de la peinture, de la gravure, de la critique, — oh! de la critique surtout — et du désir de régenter. C’est bien l'homme des notes de Cochin, jugeant toujours sur un premier coup d'œil : «... Rarement il daignoit se livrer à un examen plus sérieux... Il prononçoit sa décision si despotiquement que peu de gens se seroient hazardès à vouloir le réformer. »

D'autre part, son courage s’est mué en application. Et cela aboutit à cet amoncellement de planches d'après les Carraches et le Guerchin, le Parmesan et Michel-Ange, Vinei et Van Dyck, Gillot et Coypel, Oudry, Bouchardon, Raphaël et Rembrandt, et Watteau. Tout le cabinet du roi, tout celui de Crozat. Ce déluge ne lui suffit, il prendra la rue, d’où les CRIS DE Paris... et combien de choses encore!

Et tout cela est infiniment médiocre.

Pourquoi ne pas l'avouer? Comment a-t-on osé écrire qu'il a « surpris et publié le faire, les procédés, l'audace et le feu, la manière ou le style, le secret des dessinateurs de Raphaël à Rembrandt »2 Simplement! Ce jugement célèbre est admirable d’inconscience et d’audace, d’inconscience des choses d'art, d’audacieux mépris de la vérité et des lecteurs.

M. de Caylus, animé comme je viens de le montrer, s’introduit dans la vie de Watteau. L’historiographe de l’Académie n’a omis ce trait : «.. Je n'entrerai point dans des détails sur les divers artistes que M. de Caylus a protégés pendant quelque temps et qu'il a ensuite abandonnés. Il suffit de dire que presque tous ceux qui ont montré quelque talent ont eu successivement leur petit règne. »

Le règne de Watteau devait être fatalement petit. Au reste, Caylus est l’homme le moins apte à comprendre Watteau, qui, fort heureusement, ne s'occupe guère des parleurs.

Mais, si le comte doit ignorer complètement l'artiste, il n’est pas douteux, d'autre part, qu’il ne veille plus d’une fois sur l’homme, sur ce grand malade, sur ce terrible insouciant.

.… Cependant, frappé de la malheureuse inconstance d’un homme de mérite, fàché de voir que sa légèreté ne lui permettoit pas de jouir du bien-être présent, et qu’elle bannissoit toute espérance pour l'avenir, affligé même de se voir continuellement dupe de tout ce qui l’environnoit et d’autant

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plus à plaindre que son esprit démêloit tout, tandis que sa foiblesse l’emportoit, je lui présentai surtout en voyant la délicatesse de son tempérament qu’il avoit de bons amis, mais que l'usage du monde aprenoit le peu de fonds qu'il falloit faire sur les hommes quand on éprouvoit l’adversité.. Cependant je puis me flatter que ce propos fit en lui une de ces impressions qui, pour être sourdes pendant quelque tems, n’en sont pas moins fructueuses dans la suite, car il eut plus d'attention sur ses affaires.

Et voilà bien la meilleure part de Caylus, et son seul titre en cette aventure.

Être l'ami de Mariette, ce n’est rien; passer pour avoir été l'ami de Watteau, cela suffit à sauver de l'oubli.

Et, comme la sécheresse, l'entêtement, l’aveuglement et le pédantisme de Caylus n'ont pu entamer la volonté de Jean-Antoine, altérer son rêve, diminuer la gravité de son inquiétude, on pardonnera volontiers au comte ses petites phrases de la Vie D'ANTONE WATEAU où il met le mensonge d’une amitié et d’une joie qui ne furent pas si complètes en réalité; on pardonnera à ce forcené et à ce brouillon ses jugements étranges, on pardonnera à cet aveugle de n'avoir compris Watteau.

Ce Caylus, rencontré dès 1714 par Watteau, nous allons le retrouver, — avec l’inséparable Hénin, — en plus d’une occasion, usant surtout du peintre, mais ne se dérobant pas trop quand il faut l’appuyer auprès des « connaisseurs », l'aider à « conquérir son monde », le préserver de fâcheux d’autres espèces, enfin, s'inquiéter parfois de la sûreté de son logis.

Les avertissements et les conseils du comte, si précieux pour connaître mieux les gens et évoluer à l'aise, Jean-Antoine ne dut, avec son caractère, les écouter que par intermittences. Ils lui étaient pourtant d'un grand secours, à cette époque difficile des premiers succès notés par Julienne, Julienne l'ami au grand cœur: «... ce fut pour lors qu'il se fortifia extrêmement dans la belle manière, dont on peut dire qu'il est l'inventeur, et devint si habile qu'il n'y avoit point de curieux, ni même personne de l'Art qui ne souhaitât avoir quelques tableaux de luy. »

Quel chemin parcouru depuis son début chez Crozat, qui est parti pour l'Italie, mis en goût par les Raphael d'Antoine Triest. Maintenant, un peu de toutes parts,”on vient vers lui. Ce qu'il imagine de peindre plaît. On l’assaille. Il n’en tire qu'un mince profit : « .… il n’étoit pas même soutenu par cet amour du gain, si puissant sur tant d’autres...» Les esquisses, les tableaux naissent de lui pour passer aux mains des privilégiés, suivant son humeur, suivant la plus ou moins grande habileté

que mettent les gens à leur jeu, suivant la rouerie des marchands et des quémandeurs qui le pillent. On ne lui laisse, pour prix, que des sommes ridicules quand il arrive, toutefois, qu'on lui donne quelques louis, quand l’œuvre n’est l’appoint d'un marché de dupe dont il est la victime.

Il peint, il vit tant bien que mal de sa peinture. Cela lui suffit. Il prise et met au-dessus de tout autre bien, la petite indépendance qu'elle lui apporte. Il est presque son maitre, partant, presque heureux.

Je dis presque, car cette notoriété, ce succès, c'est surtout l’apparence, c'est ce que ses familiers voient, induisent de sa vie. Mais il y a chez Watteau un tourment qu'ils ignorent, une souffrance cachée, qu'ils ne devinent, qui l'amène à ce mouvement qu'ils observent sans trop le comprendre, à ce mouvement qui leur fait écrire : «.. Mais il étoit fait de manière à se dégoûter presque toujours de ce qu'il faisoit. »

Les « grandes idées qu'il avoit de la peinture » y sont, certes, pour quelque chose, mais il y a surtout l'impossibilité de peindre, d'oser peindre ce qu'il rêve de réaliser. Il ne faut pas oublier que nous n'en sommes, ici, qu'au Watteau de ces Jaloux symptomatiques, de ces Jaloux qui sont le balbutiement du verbe qui, tout à l'heure, va sonner harmonieux, clair, hardi dans sa grâce. Or, le reste n'existe pas pour lui, et il ne faut prendre les autres toiles, coins pittoresques saisis dans la banlieue ou souvenirs vivants d’une scène de théâtre, pour des œuvres qui le satisfont, le reposent, pour des œuvres où il retrouve sa pensée et son Cœur.

Celles-ci le hantent, lancinantes, impérieuses, confuses encore; il voudrait les préciser, les fouiller, les ordonner, et, cette unique pensée d’un monde que, seul, il imagine, il n'ose la formuler.

C'est que, sur lui, pèsent les misères de dix-sept cent quinze.

L'agonie du grand règne, tous ces râles affreux, toutes ces hideurs glacent son cerveau, paralysent sa main. Dans la gehenne où il étouffe, il brosse ces petites œuvres, victorieuses quand même puisque sa touche y est, mais loin, très loin, de son vouloir.

En janvier, l’Académie lui a, en vain, rappelé l'obligation qu'il a contractée envers elle :

+ La Compagnie, s’estant fait représenter les noms des Aspirans et le tems de leur présen-

tation, Elle a fait avertir les sieurs Waleau, Le Moyne, Gilot et Tardieu pour rendre compte à l'Académie de leur retard.

Voilà trois années qu'elle attend la toile promise. Jean-Antoine est, plus que jamais peut-être, hors d'état de la peindre : autour de lui choses et gens sont sinistres.

Crozat... Caylus... Watteau se rapproche de ces gens, de ces choses, de la cour, du roi... de ceux-là qui, dans la fête de son imagination, devaient au moins posséder quelque chose de la défroque et de l'allure de ses personnages.

Le décevant, le tragique se précisent seuls, inexorablement, à l'heure même où il veut édifier son œuvre.

Une fois de plus, une dernière fois, il journoie avec cette émouvante et muette résignation que donne l’accoutumance au malheur, il journoie superbement patient, comme soutenu par la petite fièvre qui le mine, s’efforçant d'échapper à la désolation qui l'entoure, et qui est effroyable.

Rigaud, dans cette atmosphère, peut peindre la Palatine, Watteau qui étoufle et qui souffre, Watteau qui n’est mêlé intimement à cette vie, mais qui la trouve dans le lieu d'élection qu'il choisit pour sa fantaisie, Watteau dont le rêve est en si complet désaccord avec ce spectacle et ces rumeurs, Watteau s'emploie à de petites réalisations qui sont comme autant de notations, d'essais de mise au point de détails, d'arabesques... Mais il tait sa pensée.

Le navrement des temps qu'il traverse l'imprègne, le transit, le

déroute, le déconcerte. S'il n'avait acquis cette maîtrise déjà grande, est-il bien certain qu'il continuerait à peindre? Son découragement est indicible. Toucher au but, porter en soi, non l’œuvre arrêtée en ses lignes, mais cette chose plus précieuse, plus fragile, plus exquisement troublante : la nébuleuse où se diffuse l’idée; n'avoir plus qu'à chercher les contours, les valeurs, le décor et la vie en regardant autour de soi, et n'avoir sous les yeux que ces tristesses, ces deuils et ces misères.…

Par quelle miraculeuse fortune n'a-t-il sombré dans ce naufrage?

Si grand que füt son courage, Jean-Antoine n’eût pu subir longtemps encore cette souffrance, quand l'heure vint de sa délivrance.

C'est au milieu des palinodies, des menées et des intrigues, que brilla enfin l'éclair glauque, signal de la disparition d'un monde qui tenait Watteau prisonnier.

Le roi avait voulu aller au campement de la plaine de Marly et passer la revue des troupes. Il fut incommodé par trois heures de cheval sous le soleil d'août. Pour se remettre, il mangea quarante figues et but trois

verres d’eau à la glace. Il avait dit quelques jours avant : « Si je continue de manger d'aussi bon appétit que je fais présentement, je ferai perdre quantité d’Anglais qui ont fait de grosses gageures que je dois mourir le premier jour de septembre prochain. »

Ces figues et cette eau glacée ayant fait « fort mauvais effect », on court chercher Fagon qui s'empare de Louis XIV, et ce sont les chevaux qu'on sème, par centaines entre les relais, pour aller quérir un peu d’eau à Bourbon, un peu d'herbe à Beauvais; puis, c’est la fin, les paroles rares et graves, la fuite précipitée des uns et des autres, enfin ce matin où l'officier crie au petit balcon : « Le Roi est mort! », l'officier qui rentre, change le plumet noir de son chapeau pour un plumet blanc, reparaît et crie, de la même voix : « Vive le roi Louis XV! », ce matin où M. le duc du Maine, qui ne sait pas ce qui l'attend, « crève de joie »…

C'est la fin d’un siècle que la mort de ce roi « regretté seulement de ses valets intérieurs et de peu d’autres gens », de ce maître d’un peuple « qui rend grâces à Dieu avec un éclat scandaleux d’une délivrance dont ses plus ardents désirs ne doutoient plus »... C’est la fin d’un esprit, d'une mode, d’un goût, la fin du vieux Joseph Bonnier et de son faste lourd, la fin du « marais de la Montespan », la fin de l'ordonnance majestueuse de Trianon et de Clagny, la fin des tabatières de Fagnani, de la perruque dorée de Phébus, des longs chapeaux, des pourpoints à ailerons, la fin des buscs galants où des devises s'inscrivent, la fin des jupes tombantes, des falbalas et des pretintailles, la fin de l'effroyable terreur, de la persécution de la Maintenon et des pères Jésuites, l’évanouissement d’un nuage noir sur l'horizon.

Watteau respire.

Il songe continüment à la réalisation qu’il entrevoit, et qu'il doit à l'Académie. Non pour s'y mettre de suite : il est loin d'être prêt. Un monde d'obstacles est encore entre lui et l’œuvre. Mais, il sent qu'il pourra vaincre désormais...

Il se reprend à s'inquiéter de ce qu’on peint autour de lui. Pas plus, toutefois, que dans cette petite mesure qui est sienne. Il suit volontiers Spoëde, celui-ci est « son ami particulier », Spoëde en ce moment tout aux animaux et qui, en son protéisme facile, vient d'exposer place Dauphine des grands chiens français auprès de trophées de gibier, tout comme François Desportes vient de portraicturer Zette, chienne de la Meute, et Tane en arrêt sur deux perdrix. A l’Académie, Gillot prend séance après la

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