CHAPITRE VII
DIÉSMUAE RENNES CIRIO Z ANT
UAND On arrivait à Paris par la barrière Saint-Marcel, soit de Lyon en diligence, soit de Sens en berline, soit de Fontainebleau en carrosse, il fallait, au confluent des chemins de Gentilly et de Villejuif, doubler la pointe de Vitry. On laissait les champs étoilés des treuils des carrières, des moulins et des petites tours et on subis-
fetart, c'est-à-dire au milieu des cultures guère différentes
de celles laissées hors la ville, et parmi lesquelles s'érigeaient les
mêmes petites tours, les mêmes moulins, les mêmes treuils. Cependant, quelques cahots encore, et dans les terres à blé une rivière apparaissait rapide, peu large, prompte à se perdre en ruisseaux, mangée par les inévitables saules, roseaux et lavandières. Ce reposant aspect cessait dès qu'au loin le ciel se tachait des combles longs des Filles Anglaises, des clochers des Cordeliers et des Chartreux. La Bièvre alors cessait d’être champêtre, des hangars, noirs et puants comme des écorcheries, se pressaient Sur son eau, tandis qu'à gauche de la route les premiers gros bâtiments de la grand'ville ne tardaient à s’ordonner, ceux de la Manufacture royale des Meubles de la Couronne : les Gobelins.
Malgré son beau titre et son universelle renommée, on y mène bien petite vie vers 1715. La dureté des temps s'y fait encore sentir qui à, il y a peu d'années, dispersé ses ouvriers, à l'armée, en Flandre, à Beauvais. Il a fallu tout réorganiser avec très peu d'argent, et de Cotte y surveille, mélancoliquement, la répétition des suites anciennes de le Brun et de Van der Meulen.…
Autour de la Manufacture, les teintureries et les draperies sont en pleine activité. Un de ces Hollandais industrieux et chercheurs aves lesquels Colbert liait si volontiers partie, Jean Gluck, occupe une grosse maison attenante aux bâtiments mêmes des Gobelins. Il a apporté de son pays un secret pour « teindre en écarlate et couleurs hautes », et il l'exploite là, en vertu d’un privilège royal. Non loin, dans l’échaudé formé par les rues Mouffetart, de la Reine-Blanche et des Hauts-Fossez- Saint-Marcel, un Parisien, François Julienne, a établi sa teinturerie. Le Hollandais s'éprend de la sœur de son proche voisin, l'épouse, et ne tarde pas à s'associer avec son beau-frère lorsque ce dernier reçoit de Colbert des lettres patentes, enregistrées au Parlement, pour l’« établissement d'une manufacture de draps fins façon d'Espagne, d'Angleterre et d'Hollande ». Or, vers ce temps où nous sommes arrivés, les fabriques de Gluck et de Julienne sont en pleine prospérité. Mais les fondateurs, vieillis et sans enfants, en ont remis la direction effective à un neveu, Jean Julienne.
Jean de Julienne, — pour lui donner, de suite, le nom sous lequel il
est communément désigné — n’emploie qu'une partie de son activité à veiller sur les maisons des Gobelins et de la Reine-Blanche. Cet artisan riche a des goûts d'artiste. L'inévitable visite faite aux fabriques, le visa posé sur les livres, il s'échappe, court la ville, les marchands et les ateliers.
Or, vers cette année, il a déjà commencé la collection superbe pour laquelle il fera plus tard, dans son hôtel, construire une galerie où il accrochera quelques-unes des plus belles pièces de la comtesse de Verrue, de Crozat, de la Roque, de Quentin de Lorangère, d'Angran de Fontpertuis, du prince de Carignan, de Tugny, du duc de Tallard.… Quand Méhémet-Effendi visitera Paris en 1721, on lui montrera ce cabinet comme une merveille’. Gersaint, Sirois, tant d’autres, connaissent ce curieux d'art assidu aux expositions et aux ventes, cet amateur de vingt-neuf ans qui achète un peu tous les maîtres, mais de préférence, toutefois, les Flamands et les Hollandais.
Si l'on veut bien mesurer ce qu’il faut de courage au bourgeois qui est loin d’être, à ce moment, L’ « écuyer, chevalier de l’ordre de Saint- Michel, propriétaire des manufactures de draps fins et écarlates des Gobelins » qu’il sera plus tard, — ainsi que l’énumère la légende du portrait de Baléchou de 1752, — si l'on veut bien voir l'audace qu'il met à ses premières recherches, et réfléchir qu'il n’a pour excuse à sa terrible et assez insolente passion, d’être grand seigneur comme Caylus, financier comme Crozat, homme d’épée et de plume comme la Roque, marchand comme Mariette, on fera une place très à part à Jean de Julienne dans la série des amateurs de ce temps. Facilement, on lui reconnaîtra un plus vif et franc amour des choses rares, ou, tout au moins, un « emportement de goust » plus exempt d’alliage.
Cela est si vrai qu’il se met en tête de peindre lui-même. Il est déjà lié avec François le Moyne, un jeune grand prix de l’Académie qui ne rêve que fresques et vastes compositions; mais les vues, les théories de son ami l’effrayent quelque peu. Il cherche autour de lui un maître hanté de conceptions moins vastes, de réalisations moins tumultueuses.
Il va frapper chez Watteau.
1. Pour les tableaux, dessins, gravures, marbres, bronzes, vases et armes, le catalogue en fut dressé par Rémy, le marchand d’estampes de la rue Poupée; et pour les porcelaines, les laques et les meubles curieux, par Julliot, « marchand rüe Saint-Honoré, au coin de la rüe du Four, Au Curieux des Indes ». Il ÿ a à peu près 1700 pièces : 84 tableaux des Ecoles d'Italie et d'Espagne, 123 de l'Ecole des Pays-Bas, 113 de l'Ecole Française ; près de 700 dessins, 210 estampes et les marbres, bronzes, émaux, ivoires, cires, terres-cuite vases, etc. La vente, qui commença le lundi 30 mars 1767, eut lieu dans le Salon Carré du Louvre, obligeamment prêté par M. d’Angiviller, Voici quelques prix intéressants : Salvator Rosa, Paysage, 12012 livres; Murillo, les Noces de Cana, Goo liv. ; Corrège, Femme couchée, 2400 liv.; Véronèse, Repos en Egypte, 230 liv.; Rubens, la Charité romaine, 5000 liv. ; Rembrandt, la Mère du peintre, 3401 liv.; Terburg, Femme ass 0 liv.; Téniers, Kermesse, 4900 liv.; Noce de village, 7202 liv. (au Louvre); Ostade, Ecole, 6425 liv. fau Louvre); Gérard Dow, Femme lisant, 3107 liv. : Metzu, Médecin aux urines, 6o20 liv. ; Wouwermans, Chasse au cerf, 16700 liv. (au Louvre); Van Loo, Bacha faisant peindre sa maîtresse, 5002 liv.; Watteau, Fête vénitienne, 2605 liv.; Claude Lorrain, Soleil levant, 3600 liv., Vernet, Travaux d'un port de mer, 3015 liv.; Greuze, Petite fille baisant la Croix (Salon de 1763) 634 liv.; Albert Dürer, 203 pièces 201 liv.; Rembrandt, 250 eaux-fortes, 2449 liv.. Le produit total est de 392000 livres.