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Watteau est assailli vivement dans ce petit réduit qu'est son atelier, refuge où il jouit juste de l’éclusée de lumière nécessaire pour peindre, où il a fait, à grand'peine, une place à Jean-Baptiste Pater, où rien dans l'aménagement pauvre ne marque le désir du maître de se fixer là. Combien de fois ne lui faut-il pas poser sa palette et laisser son pinceau dans son pot d'huile grasse, ce pot « rempli d’ordures, de poussière et de couleurs »? Les « demi-connoisseurs, les désœuvrés abondent et s'empressent à s'introduire ». Et, après eux, c'est la « foule des brocanteurs soi disans curieux, qui sçavent faire païer aux peintres
faciles dans leur talent, une espèce d'usage du monde qu'ils ont quelque fois cruellement acquis ». Et ce sont les esquisses qu'on se fait donner, des retouches qu'on demande, quand ce ne sont des tableaux qu'on vole. Mais, ce qui exaspère Watteau, quelque aisance qu'il mette à démêler ces vilains drôles et de quelle fine et cinglante ironie dont parfois il les fouaille quand par nonchaloir il est leur victime, ce qui l'exaspère c'est le temps perdu, le rêve, l’idée qu'ils chassent... Les
fâcheux partis, après avoir été « leur dupe dans le détail », c'est le cerveau bourdonnant et la main trop nerveuse qu'il se remet devant sa toile. Et c'est pour lui une telle déception succédant à une telle torture, que Caylus ajoute : « Je l'en ai souvent vû peiné au point de tout quitter. »
Il est alors facile de juger de quel œil Jean-Antoine vit entrer chez lui le nouvel intrus... Battu toujours, dupé sans cesse, ainsi qu'il s'en aperçoit les soirs où il n'a rien de mieux à faire qu’à vouloir bien reprendre les roueries de la journée, assurément il prépara à son endroit
quelqu'une de « ces politesses où il marquoit la petite estime qu'il avoit pour les gens ». Mais s'il s'était donné cette peine, cette fois ce fut en vain. L’avenance et le charme du quidam, l’émue et véritable considération qu'il témoigne à l'artiste, le sentiment vrai qui le guide en sa démarche, et cette sympathie débordante qu'ont certains hommes et à l’attraction de laquelle échappent, moins que les autres, les réservés et les tendres, tout cela conquiert de suite Watteau, farouche et difficile. Et il s'intéresse à Julienne, et au nom de la peinture redoutable, au nom de l’art qui le désespère et le fait secrètement trembler, il dissuade Jean de Julienne de peindre, et entre les deux hommes naît une belle et grande amitié qu'aucun nuage n'assombrira et qui ne finira que par la mort.
Julienne consacrera une fortune, quatre cent mille livres, à élever à son ami le pieux monument des quatre in-folios de l'Œuvre gravé’, car s'il se résigne à ne pas peindre, il griffonnera des planches; Watteau laissera à Julienne le témoignage le plus grand et le plus rare qu'il puisse donner : il fera deux fois son portrait.
Tout d’abord celui où rayonnent seules sa grâce et son affabilité* : ici, il est en grand habit, habit brodé, veste de soie ramagée, le tricorne sous le bras et la poignée de l'épée mettant sa petite note hautaine. Légèrement incliné vers la droite et appuyé à une rampe de pierre, Julienne semble écouter, dans le bois qui l’environne, le frisselis des feuilles. On l'imagine regardant, de ses grands yeux superbes, un mélancolique et doux spectacle : sa bouche sourit faiblement, la « noblesse » de ses traits réguliers est tout à la fois aimable et impressionnante. Mais, dans le chatoyant et le serré de l'exécution chaude, après la justesse sourde des soies, du plumetis et des frondaisons, après l'éclat superbe des prunelles et des lèvres, après l’argent rocheux des dentelles du jabot et des manchettes, l’'émoi de ce portrait, le tragique de l'évocation, la merveille d'humanité troublante, l'effarante palpitation de vie que possède Watteau est dans ces deux mains aux doigts alanguis et aux paumes larges, dans ces mains où le sang flue finement, dans ces mains qui tremblent, dans ces mains sous la blondeur ambrée desquelles le peintre en son génie a mis, en d’intraduisibles signes, un inoubliable frémissement.
Entre ce premier portrait du neveu de Jean Gluck et le second dont Je vais parler, il s'écoule le temps où naît et grandit le beau et durable sentiment qui rapproche Julienne et Watteau. Il semble qu'arrivée à ce degré, l'amitié ait, comme l'amour, ses ridicules, certes moins banaux et moins grands, mais qui se traduisent chez les natures suprêmement délicates et fines par de toutes petites oscillations du goût, par d’inaccoutumées affirmations.
1. L'Œuvre D'ANTONE WATTEAU, peintre du Roy en son Académie Roïale de peinture et de sculpture, gravé d'après ses Tableaux et Desseins originaux, tirez du cabinet du Roy et des plus curieux de l'Europe, par les soins de M. de Julienne, à Paris. Tiré à 1t Exemplaires des premières Epreuves, imprimées sur grand papier.
FIGURES DE DiFFÉRENS CARACTÈRES, de paysages et d'études dessinés d'après nature par Antoine Watteau, peintre du Roy en son Académie de peinture et sculpture, gravées à l’eau-forte par les plus habiles peintres et graveurs du temps, titrée des plus beaux cabinets de Paris.
« Pour les œuvres de Watteau, on s'adresse à M. de Julienne. Chacun des œuvres comprendra quatre volumes de six cents estampes. Le prix de chaque œuvre sera de 500 livres pour ceux qui se seront adressés à lui dans le courant de 1735, passé lequel tems il ne sera plus délivré aucun exemplaire desdits œuvres que pour la somme de 800 livres, en cas qu'il en reste. » MERCURE DE FRANCE, 1734.
2. Collection Groult, Champollion sculp. Ce portrait a passé successivement chez Duclos, puis chez M. Chazaud, qui l’exposa, en 1878, à la galerie des Portraits historiques, au Trocadéro.
Voilà pourquoi il est facile, dans cette nuit continuelle qu'est la vie de Watteau, de pronostiquer cependant que la toile où il s’est placé aux côtés de Jean de Julienne, est évidemment postérieure à celle que je viens de signaler.
Dans un arrangement un peu naïf, dans un décor de parc, au bord d'une source, alors que dans l'herbe sont épars un cahier de musique, un chapeau, des pinceaux et une boîte à couleurs, et que le chevalet a été reculé dans le fourré, Watteau debout, la palette à la main, se tient auprès de son ami assis sur un tertre et jouant de la basse de viole. La gravure de Tardieu, précieuse par ce qu’elle nous restitue de Watteau par lui-même, un Watteau à l'œil grand ouvert, avide, fin et bon en même temps, ne permet de pressentir rien autre chose, sinon que cette toile perdue devait être d'une magie rare d’orchestration. Au haut, le ciel est sans nuages, très bleu ; et, près du tricorne noir, les feuilles du cahier et le velours gris de perle d'une bardane; et c’est dans cet accord rutilant, près du mat écran de l’ébauche interrompue, que, superbes de vie, les deux figures s’enlevaient...
Les petits vers obligés soulignent, au bas de l’estampe, l’amusant du groupement :
Assis auprès de toy sous ces charmants Ombrages Du Temps, mon cher Watteau, je crains peu les outrages. Trop heureux! si les traits d’un fidelle Burin En multipliant tes ouvrages Instruisaient l'Univers des sincères hommages Que je rends à ton Art divin.
Quand, en 1722, au lendemain de la mort de Jean-Antoine, Julienne se fera peindre en déshabillé par J.-F. de Troy', il posera tenant et montrant le portrait de Watteau, le dessin aux trois crayons que Boucher devait graver, et qui est le frontispice des FIGURES DE DIFFÉRENS CaRAC- TÈRES.
Cependant, l'assaut très rude que subit Watteau dans la retraite qu'il s'est ménagée s'aggrave. Je ne fais plus allusion à ces importuns que j'ai signalés, mais aux conditions mêmes dans lesquelles il vit, à la grande inclèmence qui est partout autour de lui.
Il semble, à mesure qu'il monte dans l'estime des connaisseurs, et des friands de peinture, à mesure que les commandes affluent, — toujours