GALERIE DE L'ERMITAGE, SAINT-PÉTERSBOURG
(Photographie Braun, Clément et C'e)
Le fN
CE
peu payées à la vérité, maïs c’est là ce qui l’inquiète le moins, — il semble que si sa facilité d'exécution s’accroit, si l’acuité de sa vision s'aiguise, si, quand « il peint pour luy », il trouve chaque fois un intérêt plus grand, il semble que sa fantaisie demeure un peu court, qu’elle ne se renouvelle pas assez. Sa production se limite à cinq ou six motifs qu'il s'épuise à varier, quand ce ne sont des « sujets » qu'on lui apporte tout agencés, commandes qu'il dédaigne au grand détriment de ses relations.
C'est qu'il lui est presque matériellement impossible de peindre, en dehors de ces seules choses. Il subit non seulement la contrainte des peintres qui commencent à vendre et dont on veut toujours le même tableau; mais s’il s'est senti plus libre à la mort du vieux roi, plus libre dans l'ère où il place tant d'espérances, sa joie silencieuse a été de courte durée et vite empoisonnée par les dolents événements des jours.
L'hiver a été sauvagement effroyable. C’est miraculeux qu'il l'ait traversé indemne, car il chancelle continuellement entre deux accès de fièvre. Autour de lui le navrement a été plus grand encore qu’en 1709 : même affreuse, douloureuse et lancinante plainte des sans-asiles, mêmes morts tragiques et courtes par les rues et les places Tandis qu'entre Saint-Sulpice et Saint-André-des-Arts on ramasse deux mille cadavres dans la même quinzaine, que la cité est murée par les neiges, que les courriers ne parviennent plus, qu'il suffit au recruteur de mettre, comme appât, un morceau de pain au bout de sa perche, de temps à autre quelque grand spectacle d'horreur, quelque débauche de misères et de tortures s'offre à la ville entière, comme ces vêpres dites chaque jour dans la hideur des charniers regorgeants, comme cette débâcle en Seine qui broie des bateaux entiers de lavandières, déchiquetant vives des centaines de femmes, mettant, entre les deux rives, noires de gens affolés, l'horreur d’une innommable boucherie.
Voilà pour le dehors.
Chez lui, il a cet élève installé dans son atelier, cet élève, à vrai dire, très attentif et fort appliqué, mais que, peu à peu, la diversion passée de la visite des Pater, il subit malaisément. Le calme qu'il faut à son cerveau inquiet, sans cesse troublé, il ne le retrouve plus. Ses nervosités, ses mélancolies s'accommodent mal de ce garçon toujours là, embesogné âprement, qui écoute avidement les conseils, qui reproduit le modèle avec une hâte étonnante et, facilement aussi, s'enquiert des prix et ouvre l'oreille aux propos des marchands. Il n’y a rien là, certes, que
de très naturel. Mais le souffreteux qu'est Watteau s’en irrite, s’exagère les raisons qu'il aurait eues de seulement morigéner…
L'Enfant est absent de l’œuvre de Watteau. L’inquiètude du peintre n’a pu tolérer ses turbulences et ses caprices. Même à Londres, ce coloriste prodigieux ne se laissera tenter par les enfants anglais, ces aurores vivantes.
Puis, il y a quelque chose de plus grave.
Lui qui cherche, sinon sa palette dont il est victorieusement maître, mais l’œuvre où enfin il dira, où il enfermera ce qu'il n'a exprimé jusqu'ici, ce qu’il entrevoit, mais lui échappe encore, il est sourdement irrité de voir à tout moment fixer, avec d’inévitables gaucheries qui la trivialise, cette actuelle pensée, cette réalisation où il piétine, où il s'énerve, qui lui devient presque odieuse, et qu'il rêve affranchie, plus audacieuse, plus libre... Et c’est une petite torture que d'être obligé d'en reprendre un à un les éléments pour pesamment, longuement, continuellement les inculquer..… Dans cet état d'esprit, un mot suffit pour amener un éclat.
La séparation eut lieu.
Il est permis de penser que les torts sont du côté de Pater. L'amour-propre des Bas-Flamands est très particulier et très grand; avec eux, le maître n’a jamais raison que « jusqu'à un poinct »; le caractère emporté de Pater le fils fit que ce point-là dut se présenter par trop souvent. Jean-Baptiste reprit, au bout de peu de mois, le chemin de Valenciennes « ayant trouvé Watteau d’une humeur trop difficile, dit Gersaint, et d’un caractère trop impatient pour se prêter à la foiblesse et à l'avancement d’un élève ». Ce que Gersaint ne rapporte pas, c'est que, dès son retour au pays, peu de jours après la Saint-Luc de 1716, Pater entre en conflit cette fois avec les « maîtres-jurés de l'art et de la peinture », lutte qu’il soutiendra contre la corporation pendant des années. Il a de qui tenir.
Ici, se pose le problème du second élève que l’on donne à Watteau, le problème de Lancret. Si Watteau aura, en quelque sorte, tout le siècle qui vient pour élève, ce siècle qu'il va révolutionner, il est curieux de ne le voir donner de son vivant que de rares conseils à Pater et de plus vagues indications encore à Lancret qui n’est même resté auprès de lui continûment un petit temps, comme le fils du sculpteur valenciennois. Gersaint affirme quelque part que Jean-Antoine connut Lancret chez
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