‹ Antoine WatteauChapitre 28 sur 61 · PES, TR MAG · texte numérisé non relu

PES, TR MAG

Gillot, qu'il l’en fit partir et lui « conseilla de se former sur la nature même ainsi qu'il avoit fait ».

Voilà bien un conseil que son condisciple ne suivit guère! La naturel mais il eût dû tout au moins posséder les champs, ce petit-fils du laboureur Gilles Lancret.…. Or, la ville l’a pris tout entier, et il ne se souvient que de la boutique de son grand-père maternel, le maître savetier, pour s’en évader et se faire bien venir des gens de qualité qu’il habillera si soigneusement, cambrant les tailles, jetant si correctement les pointes où il sied qu'elles soient, poudrant ses personnages d’airs superbes et vainqueurs qui doivent tous leurs effets au rouge d'Espagne et aux crayons, et, n'évoquant autour d'eux de la splendeur des bois, que ce qu’en permettaient ces étranges friseurs d'arbres, ces bichonneurs d’arbrisseaux et de treilles que sont les jardiniers d'alors.

Ce Lancret qui annonce si bien son œuvre avec sa petite figure longue sous la perruque, son haut front, ses grands yeux dont les sourcils arqués semblent faits au pinceau, cette petite figure à l’ovale doux et un peu femme, ce Lancret tient dans cette commande que lui fait le Directeur des Bâtiments, lors du voyage de Marie Leczinska à Fontainebleau :

Le duc d'Antin au S' Lancret qui a exécuté le dessein.

Dans le voïage de la reine il est arrivé plusieurs accidens, mais surtout de Provins à Montereau où le second carrosse des Dames s’embourba de façon qu’on ne put le retirer.

Six Dames du Palais! furent obligées de se mettre dans un fourgon avec beaucoup de paille, quoique en grand habit et coëffées; il faut représenter les six Dames le plus crotesquement qu’on pourra et dans le goust qu'on porte les veaux au marché et l'équipage le plus dépenaillé que faire se pourra.

Il faut une autre Dame sur un cheval de charrette harnaché comme ils le sont ordinairement, bien maigre et bien harassé, et une autre en travers sur un autre cheval de charrette, comme un sac, et que le panier se relève de facon qu’on voye jusqu’à la jarretière, le tout accompagné de quelques cavaliers culbutez dans les crottes et galoppins qui éclairent avec des brandons de paille.

Il faut aussi que le carrosse resté paroisse embourbé dans l'éloignement, enfin tout ce que le peintre pourra mettre de plus crotesque et de plus dépenaillé.

Il est difficile de faire du parfait et docile metteur en œuvre de cette scène un élève de Watteau. Tout ce qu’on peut dire, c'est que certainement il y eut rencontre, et de la part de Jean-Antoine, lui aussi sorti de l'atelier de ce pauvre braque de Gillot, conseils et bonnes recommandations. C’est cela seulement qu'affirment les œuvres, en dépit de cette

1. Mesdames de Tallard, de Béthune, d'Epernon, de Prie, de Matignon, de Nesle.

nuit persistante qui est trop souvent sur la vie de Watteau. Le reste, les toiles exposées place Dauphine, cette octave de la Fête-Dieu, et prises pour deux compositions du maître, ces compliments qu'on lui porte, la brouille qui en résulte entre les deux artistes, tout cela c'est un peu de l'insupportable et mauvais roman qu'il ne faut s’attarder à discuter.

Délivré de Pater, les pires ennuis de Watteau n'étaient finis. Il y avait encore, dans un logis où, contre le gré de son humeur changeante, il n'était que trop resté déjà, l'insupportable bourdonnement des admirateurs que Julienne connaît bien et signale, l’indiscrétion lassante de ces gens « en si fréquentes visites qu'à peine luy restoit-il du tems pour travailler ». Et à cela s'ajoutait ce qu'il tâchait d'oublier de son mieux, puisqu'il n'était pas prêt, la continuelle réclamation de l’Académie. Voilà quatre ans qu’elle attend la toile promise, elle a mis une fois de plus dans le procès-verbal de la séance d'ouverture de cette année, faute de mieux, qu'elle « prorogeoit le tems au sieur Wateau ». Poursuivi par cette obligation qui correspond à une manifestation si grave et redoutable, excédé par la meute qui l’environne, prenant chaque jour plus en dégoût la demeure envahie, Jean-Antoine, sous ses dehors froids, s'inquiète, s’exaspère et souffre.

C’est le temps où Crozat revient d'Italie.

Si battu que soit le pays, la moisson qu'il y a faite est rare et précieuse. À Venise même, il a trouvé chez « M. Chechelsberg » des têtes au pastel et des dessins de Fédérigo Barocci; à Vérone, « si au large dans ses murs », le trésor des Mozelli. Et à Bologne-la-Docte il achète aux héritiers des Boschi leur cabinet tout entier qu'ils tenaient du comte Malvasia; à Urbino, où il a été visiter religieusement le petit enclos fleuri d'oliviers, de pampres et de roses où le vieux Santi dorait des Statues et où Raphaël enfant avait joué, à Urbino, avec un descendant de Timotéo Viti, il fait marché pour une partie considérable de dessins de Raphaël, tous d’une condition parfaite; à Pérouse, il emporte les plus belles pièces réunies par Ascanio della Penna, et il court à Rome.

À Rome, Crozat enlève trois entières collections de dessins : celle du peintre sicilien Agostino Scilla, celle de Carlo degli Occhiali et le cabinet du chanoine Vittoria, un Espagnol, qui avait été l’élève et l'ami de Carlo Maratti. Voilà pour lui. Mais il est chargé par le duc d'Orléans d'une acquisition bien autrement importante, celle des tableaux de don Livio Odelscalchi, de Côme, celui qui fut Innocent XI.

Philippe d'Orléans affectionne Crozat. Celui que l’or n'a empoisonné, et qui, pour suivre sa fantaisie, se retire, sans regrets, de l'agio formidable où il réalisait des millions, celui-là lui est grandement sympathique. Il retrouve en lui un peu de cette « paresse à acquérir », un peu de ce mépris des grandeurs et du gain, beaucoup de ce dédain et de cette mésestime des hommes qu'il possède à un si haut point. Et, très sympathiquement, il le prie de le suppléer en des affaires d'art qu'il aimerait à suivre un instant, à conclure lui-même, s'il n’était Régent de France. Lors de la publication de l’édit qu'il fait rendre par le roi, en mars 1716, et aux termes duquel il est établi une Chambre de Justice pour examiner les comptes des Traitants, Fermiers et Croupiers, il se met en tête de l’exempter de cette inquisition. Il l'inscrit sur la petite liste qu'il a faite et où il n'y a que sept noms. Mais l'heure est mauvaise : Noailles arrête lui-même Gruyn, Turmenyès de Nointel et Montargis; Bourbon insiste, réclame, veut tous les partisans, sans exception. Crozat payera, avec son frère, six millions six cent mille livres, « en peu de jours », et il sera libre.

Il ne connaîtra pas, et ce sera justice, dans cette petite Terreur où furent alors plongés les gens de finance, l'arrestation. la vente et, avant les galères, ce que le populaire réservait à certains de la maltôte.

Crozat n’a rien à redouter. Sans qu'un mot soit dit, sans qu'un cri s'élève, c'est très librement qu’il organise, qu'il complète sa petite cour artistique et qu'il égrène autour de lui l'or de ses millions avec une délicatesse et une générosité infinies.

Coquettes qui, pour voir galans au rendez-vous, Voulez courir le. bal en dépit d'un époux,

Si mienne étiez, Dieu sçait si troubleroïs la danse! Tout bién pesé pourtant MsenS: malgré mon courroux. Qu'en tel cas ne ferait que ce qu'on fait en France; D'abord crierois un peu puis prendrois patience Enfin clorrois les yeux et les clorrois si bien

Que cornes me wiendroient sans que jën visse rien.

(Gravure de HS Thomassin fils, d'apres le tableau original de Watteau

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