‹ Antoine WatteauChapitre 29 sur 61 · CHAPITRE, «VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE, «VII

ROZAT s'est à peine réinstallé à Paris, mettant en ordre ses richesses, classant les merveilleuses trouvailles qu’il rapporte d'Italie, que le vieux la Fosse meurt. Sa veuve et M d’Argenon ne quitteront pour cela l’hôtel de la rue de Richelieu. Mais un atelier y est dès lors vacant. Voilà le financier privé de son peintre, privé du très précieux artisan qu'on va voir travailler, dont la présence réchauffe et vivifie, en quelque sorte, ces beautés un peu mortes parfois qui gisent dans les bordures... Crozat pense à Watteau.

C’est pour Jean-Antoine le salut.

« … ainsi Mr Crozat luy ayant proposé de prendre un logement chez

luy, il profita d'autant plus volontiers de cette offre, qu’il espéroit pouvoir travailler plus tranquillement... » Et Julienne ajoute : « ... il faut convenir que, depuis ce tems-là, les tableaux de Watteau se ressentirent des lumières qu'il avoit été à portée de prendre dans ce Cabinet précieux. »

Ah! ce ne sont pas seulement les peintures et les dessins du grand curieux qui devaient mener le peintre à son œuvre maîtresse, qui devaient porter à son épanouissement l’exquis, l’inimitable et le puissant génie.

La disgrâce des choses qui veut que Watteau soit si importuné en ses logis divers qu'il n'y rencontre jamais cette plénitude de calme, de silence et de repos favorables au rêve, cette disgrâce est, cette fois, bienfaisante. Watteau chez Crozat, c'est le faisceau des derniers rayons chauds qui lui parvient, ce sont les derniers voiles qui se déchirent, lui découvrant les horizons suprêmes. C’est l'ultime révélation qui lui est faite.

Et ce bienfait, il le goûte heureusement loin de deux fâcheux, et non des moindres, il le goûte loin de Mariette et de Caylus.

Ici, je vais encore à l'encontre de l'opinion reçue, je vais à l'encontre des biographes qui tous, à l'envi, silhouettent, dès le début, auprès de Watteau et de Crozat, les figures de Mariette et de Caylus.

Or, il est bien impossible à Mariette de sévir présentement chez Crozat : à cette époque, il est en Allemagne, où, sur la recommandation du prince Eugène, il classe les estampes de l’empereur Charles VI. De Vienne il passera à Venise où il se liera avec Zanetti, à Bologne, où il rencontrera Zanotti, à Florence ou il fera la connaissance de Bottari, à Rome enfin, et ne sera de retour à Paris qu'en 1720. Watteau, à cette date, est à Londres. D'autre part, je sais que Caylus a écrit :

« Cependant M. Crozat, qui aimoit les artistes, lui offrit sa table et un logement... Ce fut là que lui préparans, M. Hénin, cet ami commun dont j'ai parlé, et moi, un nombre infini de ces études des grands maîtres flamans, et de ces desseins de paysage dont je viens de vous parler, et il n'avoit plus que quatre coups à y donner pour en avoir l'effet, et il aimoit en tout à l'avoir promptement.. »

Quand le comte lit cela à l’Académie, le 3 février 1748, ceux dont il parle sont morts, et il sait bien que personne ne pourra le démentir. Et rien n'est plus faux que cette histoire de Caylus et de Hénin travaillant avec Watteau chez le financier.

Il suffit, pour s'en convaincre, de suivre un peu M. de Caylus à cette époque.

Il y a huit mois, en juin 1716, que Caylus est à Paris et qu'il s’y ennuie : il part avec le marquis de Bonnac nommé ambassadeur auprès de la Sublime Porte... Et, tandis que Jean-Antoine s'installe rue de Richelieu, c'est Smyrne, l’excursion à Ephèse, l'aventure du brigand Caracayoli, Constantinople, le mont Ida... Puis, au retour, à peine prend-il le temps de rassurer sa mère, qu'il repart pour l'Angleterre et la Hollande, d’où il ne revient qu'en 1719, époque à laquelle il est seulement admis chez Crozat. Il y a longtemps que Watteau en est sorti.

Alors, et l'ami Hénin, et les dessins préparés pour qu’on y donne « quatre coups », et le choix judicieux des études, et enfin ce parrainage sur l’œuvre auquel le comte tient si fortement et par-dessus tout?

Imaginations…

Restent ces petites chambres que Caylus a en différents quartiers de Paris, « ces quelques chambres que j'eus en différents quartiers de Paris, qui ne nous servoient qu'à poser le modele, à peindre, et à dessiner » et où il éprouve avec Watteau « et avec un ami commun que le même goût entraînoit », — voici Hénin indubitablement, — « la joye pure de la jeunesse jointe à la vivacité de l'imagination, l’une et l’autre unies sans cesse aux charmes et aux attraits de la Peinture et du dessein. Je puis dire que Watteau si sombre, siatrabilaire, si timide et si caustique partout ailleurs, n'étoit plus alors que le Watteau de ses tableaux, c’est-à-dire l’auteur qu'ils font imaginer, agréable, tendre et peut-être un peu berger ».. Lisez, pour ces petites chambres-là, sous les grands mots du comte, des réduits discrets où, en homme prudent, il s’essaye à la peinture et au dessin, avant que de se produire publiquement. Il les habite le plus qu'il peut, mais entre deux voyages, au hasard de ses haltes. Watteau est prévenu, Watteau arrive, entr'aperçoit les chevalets et le fameux modèle, se délasse la de son actuel logis, cause de son art avec d’aimables gens qu'il voit peu souvent, chez lesquels, à défaut d’une vision juste, il rencontre une grande culture. Le crépuscule vient vite, on laisse très naturellement les crayons et les couleurs, et la soirée s'achève à philosopher doucement...

Chez Crozat, Watteau ne subira ni Mariette, ni Hénin, ni M. de Caylus; il a laissé ses obsédants tracas, et c’est aussi libre et apaisé qu'il pouvait l'être avec sa fièvre et son inquiétude qu'il pénètre pour la seconde fois chez le Trésorier de France.

Lors des Saisons, il n’est venu demeurer en cet hôtel, il n’a rien

su des réceptions, des intimités; il y a entr'aperçu le maître, il y a connu le vieux la Fosse qui lui a bien montré les collections; mais, malgré sa grande envie, il les a à peine vues, très gêné au milieu de ce faste par son obscurité et par la hardiesse même de son entreprise. Et c'est, étranger à cette grosse maison, qu'il s'est appliqué à sa tâche, repartant chaque jour avec le petit monde qui s'y embesoignait dans le même temps que lui, avec les maçons et les charpentiers…

Or, Watteau chez Crozat c'est Fragonard à la villa d'Este, c’est pour le peintre l'heure infiniment précieuse, où des voix parlent et disent le secret de la Vie et celui de la Beauté, non l'heure dispensatrice de viatique des forts, celle-là a depuis longtemps sonné pour lui, mais l'heure plus rare encore dans une carrière, celle où, autour de soi, tout est accalmie et quiétude, où rien n'existe qui puisse retarder ou compromettre l'accomplissement du projet rêvé, l'heure où Watteau va enfin pouvoir vivre une vie indispensable à la complète éclosion de son génie.

Autour de lui, dans un décor presque blanc où les moulures fines se perdent sous les rocailles, l'or moulu des corniches, des girandoles et du bois des sophas ourle de feux mats et les plafonds où l'Olympe rose se joue, et les verdures fleuries, foisonnantes de chasseurs et de bergères. Dans ce décor, sur les tables aux marqueteries pâles, sur les consoles découpées dans le satin amarante des essences précieuses, sur les brèches blondes des cheminées, tout ce que l'aurore du xvn° siècle a d’exquis dans sa volute, tout ce que le rinceau garde de robustesse entre les mains de Boulle, de Cressent, de Thomas Germain, de Philippe Caffiéri, toute l’éloquence qu'il faut laisser au métal, tout l’imprévu qu'il faut

demander aux contours, toute cette légère et féerique harmonie dans laquelle les grands délicats vivaient, et que Watteau pressentait, mais qu'il n'avait encore touchée de la main, toute cette harmonie résonne délicieusement autour de lui.

Il n'a qu'à ouvrir les yeux et à se laisser vivre dans le décor blanc où les gens qu'il salue « lui témoignent de l'intérêt » puisque, maintenant, il a un nom. Le chatoiement des familiers est un haut régal : Gardes du

trésor royal, Fermiers généraux, grands seigneurs, habits à pans bouillonnés, perruques à rosettes, cadenettes poudrées, de la Vieuville à Adine, de Bajarville de Saint-Louis à Legendre, de Pâris à Choiseul et à Evreux, ces élégants, ces délicats, ces « hommes de goût » ne se

La Danse (Détail de droite)

CoLLECTION DE L'EMPEREUR D'ALLEMAGNE

PALAIS IMPÉRIAL DE BERLIN

(Photographie Braun, Clément et C#)

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distinguent souvent que par le nœud de leur épée dont le triolet de rubans se soufre, se cendre ou se carmine, suivant qu'ils sont pour le nonce, pour Philippe d'Orléans ou pour le roi. Mais, ici, ils s'entretiennent peu de ces trois personnalités, et ils les oublieraient presque tout à fait si, de temps à autre, au retour de Vincennes, les lèvres encore rouges des brioches brüûlantes de Fléchmer, quelque marquise, ou quelque présidente, ne venait demander qui avait accompagné aux Tuileries M. le Régent lors de sa dernière visite au roi, et si on a reconnu cet homme et cette femme en masques qui furent tués à coups d'épée, l’autre matin, au sortir du bal de l'Opéra.

C'est pour l’une d'elles, assurément, qu’il a peint le Chat malade’, ce joli conte à l'Italienne, dénouement d’une galante aventure qui a réjoui la compagnie et que Watteau a fixé sur cette toile aujourd’hui perdue, embroglio dont Scapin a le secret, Scapin qui, une goguenarderie sur la lèvre, tient sous son œil malicieux le pédant empressé et benêt tâtant le pouls d'un chat qui le griffe, tandis que la tendre Iris se désole, si follement inquiète qu'elle est accourue à peine vêtue, son papillon de dentelle glissant sur ses boucles blondes, ayant encore à la joue son demi-rouge pour la nuit...

Parfois, d’aucuns se détachent et d’un mouvement naturel viennent vite à Watteau : c'est ce gros et remuant personnage à la perruque infolio, aux yeux étonnés et au nez énorme, à qui Crozat vient de confier l’orangerie de Montmorency, ce fils de Johan Oppen Oordt le chimiste du roi, l'inventeur de la coquille et du style à la mode, le « Borromini français », qui a cependant bien de la peine à se faire passer pour Parisien avec son habit de gros bourracan et ses allures d’ « homme du Nord ». On retrouvera, peint par lui, un portrait de Jean-Antoine assis devant un bureau et maniant le compas’; c’est encore Jean- Sylvain Cartaud, que la maison de Montmorency préoccupe aussi, Cartaud qui est parfois accompagné de Nicolas Bailly, le garde des tableaux du roi et du sculpteur Legros.

Chacun est attiré en cette maison par l’exquise urbanité du maître,

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