J.-E. Liotard, sculp
2. Vente de Vignères, mars 1875 : « Portrait à mi-corps, enfermé dans un cartouche décoré d’enfants porteurs d’attributs et surmonté d’un aigle tenant dans ses serres une trompette de la Renommée, lavé au revers du titre des FiGures DE Dirrérens CaracrÈRES par Oppenordt, qui a écrit au bas : Antoine Waiteau, Peintre du Roy, de l'académie de peinture, d'après nature, par son ami Gille-Marie Oppenort, Ecuier, Directeur général des Bâtimens et Jardins de Sa Majesté. »
par la richesse toujours nouvelle des collections. Mais Crozat sait, plus sûrement, retenir sa petite cour : à l'heure de la collation, tandis qu'on grignotte les massepains d'amandes, les confitures sèches, que les gobelets s'emplissent de vin de Canarie, M" d’Argenon laisse glisser son écharpe brodée, pose son éventail et chante de sa voix expressive un récit de Campra, un air d’ATHis, à moins que ce ne soit le duo des Amours DÉGuISEZ avec Paccini, ou qu’'Antoine le flütiste, Rebel, et les petits violons ne donnent la sérénade, ou que l'inter-nonce lui-même ne se risque sur l’archiluth…
C'est que Crozat le jeune est également un curieux de musique. Son goût s’est affiné encore en ce bienheureux voyage d'Italie : il s’est fait admettre aux lundis célèbres du cardinal Ottoboni, les grands offices de la Sixtine n'ont pas eu d’auditeur plus fervent, il n'a eu garde de manquer la chapelle des Poveri di Giesu Crislo non plus que les violons, les orphelines de la Zabetla, de la Margarita, de l'Anna-Maria des Hospitalettes où le régal se rehaussait d’une jeune religieuse pour batteur de mesure, une religieuse conduisant l'orchestre à grands battements d'ailes, belle d'une beauté d'ange sous son habit blanc, et, ce qui est bien du pays et bien du siècle, la coquetterie délicieuse et perverse d'un ardent bouquet de fleurs de grenade à l'oreille.
Crozat aura été le premier à oser aimer ouvertement la musique italienne‘. C’est surtout cette musique qu'il fait entendre à Watteau, cette musique pleine de langueurs, d’une suavité et d'une émotion inconnues et nouvelles.
Depuis MépéEe, Watteau ne connaît que ce que l'Opéra a pu lui donner : la « joie voilée » de Lulli, le mugissement de la tempête d’ALCYONE, les sourdines d’Armide et les airs de vitesse des ballets. Si tous les arts en France se désorbitent du Grand Siècle, sur lequel l'impénétrable nuit se fait si vite, la musique seule semble, un moment encore, vouloir rester ce qu'elle était sous le vieux Louis XIV. À part ce petit cénacle de Crozat où d’autres notes retentissent, ce sont toujours les mêmes cris de la Lemaure et de M" Antier, c'est toujours la même
1. C’est lui qui organisa, à Paris, le premier concert spirituel, donné le 18 mars 1725 (dimanche de la Passion), Le concert commença par une suite d’airs de violon de Lalande, un Caprice du mème auteur, et son Confitebor ; on joua ensuite le concerto de Corelli intitulé la Nuit de Noël, et on termina par le Cantate Domino de Lalande : « On avait commencé à 6 heures du soir et fini à 8, avec l'applaudissement général de l'assemblée, qui fut très nombreuse. »
En 1727, le concert italien est repris à Paris, dans un salon du palais des Tuileries, « avec dix-huit instruments et deux voix de femmes, MM. Crozat et Gaudin en font les frais. »
gavotte, la même passacaille qui ravissent : PANTHÉE, les FESTES DE THaLIE ne sont que le pâle et amoindri reflet de ce qu'on jouait au temps où le maître à danser osait faire instruire contre les hautbois et les clavecenistes qui le gênaient par trop, au temps où Baptiste Anet ayant bravement joué une sonate de Corelli devant le roi, celui-ci, abasourdi, faisait venir en hâte un violon de sa bande et lui demandait un air de CApmuS pour se remettre... Non sans s’excuser d’un :
— Que voulez-vous, Messieurs, voilà mon goût!
Ce goût n'est pas pour nous surprendre; la Bruyère l’a marqué « Tout ce qui s'éloigne trop de LuLy, de Racne et de LE BRUN, est condamné. »
Cependant deux puissances se sont déchaînées, formidables, révolutionnantes, celle d’Haëndel, à peine en sa fleur et déjà rayonnante de cette phrase claire, de cette phrase ailée qui lentement s'envole pour planer dans une majesté calme d’une incomparable grandeur; celle de Bach, ouragan désordonné et sublime qui s’est déchiré aux cimes, broyant et sa mélancolie et son ampleur dans un même éclat fulgurant.
Ah! cela importe peul... Plus tard, alors que le chantre de Rana- MISTE Se sera tu à son tour, comme le titan de la PAssioN, leurs noms nous parviendront, péniblement; et Voltaire, Diderot, Rousseau, ergoteront sur leurs œuvres immortelles, sans les comprendre.
C'était une entreprise audacieuse que de faire exécuter sur les petits violons de Médard, au vernis criard et au son médiocre, les sarabandes d'Arcangelo Corelli, ces sarabandes chaudes de passion, de murmures amoureux et de fleurs, dorées du soleil de là-bas, palpitantes, émues et tragiques comme un poème de l'Arioste, sonates nées au temps où Stradivarius signe ses grands instruments à la robe rouge et fraîche, aux éclisses bellement ondées. Il eût fallu, pour les retrouver telles que Crozat les avait entendues, ce Francisco Géminiani qui les joue en ce moment au roi Georges tandis que Haëndel est au clavecin, il eût fallu ce jeu-là pour retrouver l'audace tendre et fleurie de Scarlati, le cantique de Durante, l’esprit de Carrissimi, le madrigal sensuel de Lotti le Vénitien, le motet si ardemment profane que Tartini écrit à l'ombre des Minorites d'Assise, enfin toute cette griserie mouillée de larmes, étincelante de rires, mais surtout et avant tout suprêmement caressante et débordante de grâce, imprégnée parfois d’une tristesse, d’un éloignement de crépuscule infiniment doux dont Crozat a ressenti le délicieux frisson.
Il est permis de mesurer l'émoi, le ravissement de Watteau aux variations de la Fozra, à l'air des Fories D'ESPAGNE, par les compositions qui en naquirent. Mais c'est là le moindre résultat, si on mesure le réconfort précieux que cette musique apporte au peintre, et dont la suite de l’œuvre se ressentira. Cette musique, c'est pour Watteau, à qui l'Italie manquera toujours, un peu des harmonies qu'il y eût trouvées, un peu du jour clair, de la belle vaillance des lignes dans le soleil, un peu de l'éclat superbe des femmes de Naples et de Venise. Tandis que résonnent les instruments et les voix, des audaces, des courages qu'il ne se soupçonnait sourdent en lui, il se sent pris du désir de réaliser ce qu’il avait cru ne jamais pouvoir tenter, ce que, dans la résignation de son petit état, il avait jusqu'alors relégué au nombre des chimères cruelles.
C'est bien au sortir du salon de musique de Crozat qu'il a crayonné, saisi cette femme qui écoute si parfaitement et dont il a noté le mouvement alors que, captivée par la langueur de la phrase ou l'élégance du menuet, elle se penche instinctivement vers les exécutants. Sur un coin de la feuille, de la même pierre rouge et du même crayon noir, il détache cette silhouette d'homme jouant de la flûte’. Et cet autre Flüleur de la collection Groult, comme il l’a pris sur le vif, le soir où il trillait sa partie, et comme l’étincellement des lumières est amusant, au bois de l'instrument, aux mains et aux joues du musicien.
Le flüteur est un des personnages de Watteau. En dehors des compositions connues, ne le retrouve-t-on pas dans ce tableau qui était en Angleterre et que Rochard copia à l’aquarelle? N'est-ce pas lui qui est entre la femme assise qui joue de l'éventail et le guitariste du Lorgneur” que possédait Julienne ?
Toutefois, il semble que le particulier mouvement des bras du flûtiste n'ait pas trop incité Watteau à le traiter seul, comme il a traité le guitariste. Le joueur de l'instrument aux sons si doux qu'on ne les peut bien percevoir que dans le calme de la nuit, le musicien, complice obligé de toutes les entreprises galantes, ah! celui-là, il l'a isolé et volontairement fait revivre. Il s’en est emparé. C’est un des protagonistes du grand et subtil débat qu'il peint que ce personnage négligeable en