‹ Antoine WatteauChapitre 32 sur 61 · MUSE · texte numérisé non relu

MUSE

(Photographie Braun, Clément et Cie)

Et il y en a, comme cela, un épais cahier.

Rien de surprenant, alors, que Watteau ayant à faire le portrait d'un « M. Bougi, conseiller au parlement de Rouen », ne représente ce personnage considérable jouant de la basse de viole dans son jardin. Cela a dû être assez indifférent au conseiller qui, probablement, de sa vie n'approcha une basse d'aussi près que dans cette toile où le peintre fait si bonne mesure au magistrat en mettant auprès de lui sa femme, ses cinq enfants, son nègre, son jardinier et un flütiste qui n’est rien moins que le cousin ou le beau-frère ‘.

Le fond du portrait de « M. Bougi » est celui du portrait de Julienne; l'ordonnance en est exactement la même : le ciel, une éclaircie dans le fourré, et dans cette éclaircie le haut d’un marbre qui se profile. Il faut remarquer, à ce propos, combien Watteau est parfois pauvre et embarrassé pour ses fonds, alors qu'il n'a recours aux arbres, aux collines basses ponctuées de fabriques. Cela, parce qu'il n'a musé dans cette Rome qui n’est qu’un vaste décor aux multiples aspects, parce qu'il n’a couru dans sa campagne aux sites merveilleux et qu'il ignore les villas de Frascati, la nymphée d’Albano et l’enchantement de Tivoli; il n’y a acquis cette aisance des lignes et des masses architecturales, il ne connaît cette diaprure des pierres et des marbres sans laquelle il est difficile de varier ingénieusement les jeux de fonds.

Aussi, ne se hasarde-t-il dans cette voie qu'avec une extrême timidité qui se traduit immédiatement par un peu de gauche et d’embarrassé, comme dans cette Vuë d'Hyver où s’enchevêtrent confusément des portiques, des escaliers, un vase sur son piédestal, un pont, un châteaufort, une église, bien des choses encore qui gênent et altèrent la grâce et la vie des petits patineurs’.

C’est l'oreille pleine de cette musique évocatrice qu'il aborde les maîtres que Crozat a réunis. D'instinct, il va droit aux Vénitiens. Ce n'est pour lui la révélation, comme on l’a écrit partout, car il les a

1. Le Concert champêtre, Audran sculp., d’après « le tableau peint par Watteau, haut de 1 pied 10 pouces sur 1 pied 7 pouces. » Pour Bougi, j'ai trouvé deux personnages portant ce nom et qui pouvaient servir de modèles à Watteau : Guillaume-Joseph de Croissy, seigneur de Bougy, conseiller au parlement de Rouen, et qui épousa. Anne de Bailleul le 12 août 1705, et Jean-Jacques Révérend de Bougy, dit le marquis de Colonges, brigadier des armées du roi et dont la fille se maria en 1714. Le Crispin assis, la main sur la garde de son épée (n° 57 des Ficures DE Dirrérens CarACTÈRES), n’est autre que « M. Bougi ».

2. Cette Vuë d'Hyver fait partie de quatre compositions que grava Huquier. Le 21 décembre 1784, on vendait (ne 202 du catalogue) : « Warreau : un paravent de quatre feuilles sur chacune desquelles est ajusté un tableau de de forme ovale. Ces quatre tableaux, légèrement peints et touchés avec esprit, représentent les Saisons. Ce meuble de distinction étoit placé dans le cabinet de M. Blondel de Gagny. »

vus déjà, au moins au Luxembourg, à côté de la fulgurance de Rubens.

À la vérité, il ne les a qu’entr'aperçus. Deux raisons à cela : le peintre d'Anvers l’hypnotisait, et il ne lui eût été loisible de volontairement s'en détacher pour se tourner vers d’autres: puis, son œil n'était encore assez roué pour être avide de jouissances plus subtiles. Maintenant, avec sa fatigue déjà grande et cette lassitude nécessaire, il les retrouve, les grands enchanteurs, chauds de soleil et de force superbe, non dans l’amoncellement de la galerie de la reine, où ils semblaient se noyer, mais ici, dans l'intimité et la quiétude d'art de ce logis. Il y a là, parmi les Italiens, des Lombards, des Toscans, des Ferrarais, avec, au moins, une de leurs dominantes expressives. Watteau reste avec les Vénitiens. Il semble qu'il soit né d'eux et qu'ils le réclament. Et doucement, dans le loisir et la lenteur des heures choisies, dans l'isolement de la précieuse retraite, il communie en eux, il pénètre les grandes lumières de Véronèse, le tournoiement de ses brocarts, la désinvolte magnifique de ses personnages; il pénètre l’ambre chaud des chairs palpitantes du Titien, cette perfection humanisée dans l'harmonie de ses corps de femmes qui irradient les crépuscules aux frondaisons alourdies, ces crépuscules qu'éclaire la caresse des longs regards.

Et devant ces libertés magistrales et ces audaces, il comprend qu'il lui faut encore élargir sa touche, moins découper ses lumières, rompre plus audacieusement ses dessous, éclairer et envelopper de frissons le bois qu'il aime tant, voir parfois plus simple, oser souvent plus large, charger de moins de figures l'atmosphère de ses toiles. Cela, c'est l'initiale et brutale leçon comprise en un instant... Mais, il y a l'autre, celle qu’il cherche à entendre, celle qu'il veut déchiffrer, le secret qu'il veut surprendre, le secret de la grâce attirante, le mystère de la beauté profonde épandue dans l’œuvre, de la beauté insaisissable et victorieuse qui le tient là, angoissé, muet, avec un grand trouble d'impuissance et de faiblesse. Contemplations dont il sortira inconsciemment plus fort, tout à fait grand à son tour, puisqu'on retrouve dans ses propres ouvrages un émoi aussi insaisissable et une grâce aussi victorieuse que chez Véronèse ou chez le Titien.

Crozat devait ouvrir à Watteau un autre trésor, celui de ses cartons.

Là, gisait, pour Jean-Antoine, tout le secret de la technique des maîtres. Ce qui venait de Jabach, comme ces feuilles roses où Botticelli

avait, au crayon d'argent, indiqué, en traits puissants, ces têtes d'hommes; et ces pierres noires de Lorenzo di Credi; et ces plumes lavées de bistre et d’aquarelle, où d’inconnus Florentins silhouettaient d’énergiques profils. Ce qui venait de Zanetti, comme ce Christ mort de Raphaël d’une éloquence serrée sous le bec volontaire de l'outil, et ces autres feuillets remplis par le Santi d’études de têtes et de mains; et ces draperies sculpturales du Vinci, sanguines où des vieillards se hérissent, crayons d'argent où des bambini s'imprécisent, et ces sites champêtres ordonnés d'une plume légère; et la fougue d’Andrea del Sarto avec ces gens aux manteaux pochés d'encre, ces cavaliers, flamboyants sous l’impatient crayon; et ces Triomphes de Bonaccorsi, où, dans une mélée de lions, de chevaux, de silènes et de porteurs de thyrses, des femmes échevelées se renversent. Ce qui venait d'Antoine Triest : sanguines chatoyantes de Van Dyck, portraits enlevés, au mordant d’eau-forte, efflorescences de Rubens’, impressions aux rondeurs fauves, femmes saisies dans le satin craquelé de leurs robes ou dans la nudité rose de leurs chairs, notations que le maître d'Anvers n'avait pu laisser sur le papier sans des étincellements de couleurs; ou encore, venant aussi de l’évêque de Gand, quelque lion de Rembrandt, quelque plume écrasée enserrant en ses cassures un court drame biblique, quelque furieuse évocation de soleil et de feu, en hachures, en des traits à la pierre rouge, par le travers d'un griffonnage où s’évoquait l'intimité placide d’un canal rayé de roseaux et taché d’une barque...

Voilà le trésor. L'inventaire de Crozat énonce dix-neuf mille cent deux pièces.

Les grands paysages du Titien, si hardis, si beaux de formes, pleins du souvenir des sauvages et montueuses marches allemandes, ces paysages aux tumultueux accidents, vignerons sur les coteaux, bûcherons dans les bois, troupeaux dans la vallée, ce paysage qui n’est qu'un constant rappel de Pieve di Cadore rude et inoublié, Watteau le copiera souvent, et aussi celui du Padouan Campagnola, qui en est un reflet... Tandis qu’il examine un dessin de ce dernier, tandis qu'il retourne la feuille, voilà qu'un frisson l'agite, que, dans un poudroiement de soleil, de joie, de gaieté, un peu de l’insoucieux compagnonnage des deux

1. Louvre, collection His de la Salle, no 206, Enfant vu de dos, une sanguine sur papier jaune, copie par Watteau d’une pierre noire de Rubens provenant de chez Mariette (même collection, no 209). No 297, à la sanguine, copie de trois groupes de la Kermesse : les deux femmes allaitant leurs enfants, le paysan et la paysanne dansant,

hommes lui parvient : d’une écriture pressée, menue, il y a ces lignes écrites : & L'an 1511, nous avons peint à fresque en compagnie du Titien, dans la Scola del Carmine, et de compagnie nous sommes entrés dans la Scola de Padoue, le 24 de septembre de la même année... »

De même, quand, d'un autre compagnon de Vecellio, quand du « grand Giorgio » il rencontre un arbre, un ruisseau, un château-fort et une montagne, il les traduira fidèlement.

L'inquiétude de l'ordonnance des fonds du Titien et du Giorgione hante tellement Watteau qu'il en répétera à satiété les copies et les traductions.

Si l’œuvre du peintre avait disparu complètement jusqu'en ses moindres ressouvenances, et qu'il ne fût resté de Watteau que ses dessins, seuls ils suffiraient à lui assurer sa glorieuse place entre les plus vibrants et les plus puissants évocateurs de la vie. Le nom qui manque au bas des feuilles superbes, cet anonymat créerait la plus troublante des énigmes, car, auquel des grands entre les grands pourrait-on donner ces émotionnantes et graves notations, ces sourires mystérieux et mélancoliques de la forme, surpris et rendus avec un bonheur d'exécution qui tient du prodige, ces créatures si puissamment construites dans leur légèreté, si émues sous le chiffonnage élégant et presque correct du manteau à collet, si agitées dans ce brouillard d'idées et de rêve

dont le crayon génial les nimbe?

Parfois, c'est aux lourdeurs que la fantaisie de Watteau se complaît; et voilà le Marchand de fruits de la collection Schwiter, ce vieux épais et carré, à la tête chenue et à la barbe longue, qu'il note en un frottis de crayon noir, mais dont il rehausse de rouge la main calleuse et la tête; voilà cette maritorne accroupie sur le carreau de sa cuisine, tandis que le chien barbote dans la vaisselle; voilà le Rémouleur' avec le pittoresque de sa meule au sabot troué et le poème de son habit en loques; voilà le Maraîcher, cette précieuse petite étude d'homme debout, tenant un bâton et un panier, dont la facture est si prestigieuse, si concise, si sévère, dont les jours clairs et les ombres chatoyantes de la veste et du chapeau, l’énergique concision du visage, la rudesse de la main, font penser aux grands crayons d'Holbein et du Vinci.

1. FIGURES DE DirFéRENS CARACTÈRES, n° 107 : Rémouleur penché sur sa meule, Caylus sculp.; dessin aux crayons rouge et noir, au Louvre. Vente Julienne, avec la Savoyarde, 30 livres. Vente Mariette, seul cette fois, 480 liv., prix tout à fait anormal pour l’époque.

Embarquement pour Cyÿlhère (Détail central)

CoLLEectioN DE L'EMPEREUR D'ALLEMAGNE

PALAIS IMPÉRIAL DE BERLIN

(Photographie Braun, Clément et C#e)

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