Vente Decloux; n° 167, 3.900 francs
têtes qui surgissent, de ces femmes à la chevelure doucement cerclée d’un ruban ou emprisonnée dans le béret plat qu’il peut seul oser, de ces songeuses, de ces volontaires, de ces résignées dont l’œil se ferme à demi, comme apeuré d’une légère crainte, dont le regard, quand il est droit, se voile d’une petite tristesse, de ces superbes et émotionnantes feuilles débordantes de vie, bruissantes de sourires, de soupirs et de pensées graves, où parfois des profils d'hommes apparaissent, rares, sérieux et pensifs…
Et, où retrouver ces mains bleutées de veines fines, ces mains aux doigts longs bagués d’anneaux et roses d'ongles transparents et étroits, ces mains qui se crispent, s'allongent, se posent dans le naturel alanguissement d'un repos, s'offrent bellement ouvertes dans l’éloquence de leurs lignes indiscrètes ou se ferment nerveusement sur l’ivoire d’un
éventail, ces mains qu'on ne peut oublier et qui mettent dans l'envol d'une manchette de dentelle comme un frisson de vie où tout un être à la fois se définit et se résout?
La sanguine de Watteau, c'est du sang. Un sang frais qui flue avec des lumières d'argent natif, un sang qui flue sur le grain du papier et y fait trembler les personnages dans une hallucinante vérité. Ils existent réellement, se meuvent sous l'œil... Mais, Jean-Antoine a diffusé sur eux, et avec un art si prodigieux, les caractéristiques de l'être animé, qu'il est souvent bien inutile de les vouloir analyser : il semble qu'il y ait, sous chacune de ses figures, une mystérieuse préparation qui nous échappera toujours. On a cherché des explications : fond du papier choisi et préparé minutieusement, pierres d'Angleterre acquises à grand”peine et conservées jalousement... que sais-je encore! Tout cela est misérable et ne peut rien expliquer de l'enchantement de Watteau dessinateur. Les roueries, de tout temps, ne sont-elles pas possédées, surtout par les médiocres? En art, à une certaine hauteur, il n’est pas de secrets. Le seul secret, c'est la vie surprise et fixée... C’est aussi, parfois,
d'avoir souffert, pour posséder bien la profondeur et le battement de la pulsation.
Watteau a beaucoup souffert.
Il est curieux de connaître l'effet que produisit l’éclosion de cette merveille : le dessin de Watteau.
À l’époque où il dessinait, il dessinait « avec applaudissement ». Cela ne veut nullement dire qu'il ait été compris. Naturellement, Caylus
ne saisit pas plus son crayon que son pinceau; j'aurai à revenir sur les jugements absurdes qu'il porte. Mariette, lui, déclare doctoralement : « qu'il mettoit de la finesse dans son dessein, sans avoir jamais pu dessiner la grande manière... » Ah! cette grande manière qu'ont dans la bouche et sous la plume les pédants de toutes les époques.
Julienne vit mieux; en tête des FIGURES DE DIFFÉRENS CARACTÈRES, iINécute
.… Cependant on espère que le public verra d’un œil favorable les desseins du célèbre
Watteau, qu'on luy présente icy. Ils sont d’un goût nouveau ; ils ont des grâces tellement attachées à l'esprit de l’auteur, qu'on peut assurer qu’ils sont inimitables…
Gersaint est enthousiaste :
Pour ses Desseins, quand ils sont du bon tems, c’est-à-dire depuis qu’il est sorti de chez M. de Crozat, rien n'est au-dessus dans ce genre ; la finesse, les grâces, la légèreté, la correction, la facilité, l'expression; enfin, on y désire rien, et il passera toujours pour un des plus grands et des meilleurs dessinateurs que la France ait donnés.
Voilà une opinion dangereuse qui devait attirer au brave homme, vers le milieu du siècle, peu d’ans après la mort de Watteau, à l'heure du discrédit et presque de l'oubli, les sévérités de l’auteur du DICTIONNAIRE DE PEINTURE ET D'ARCHITECTURE. « Il faut beaucoup rabattre de cet éloge, écrit-il. C’est un reste de l’ancien préjugé, et ce préjugé est pardonnable à M. Gersaint, ancien ami de Watteau. »
Ceci paraît en 1746. La réplique ne se fera longtemps attendre. L'année suivante, Gersaint rédige le catalogue du cabinet d’Angran de Fontpertuis. S'il y fait quelques réserves sur l’ensemble des tableaux de Watteau, son admiration pour les dessins demeure entière. Et, vertement, il riposte à l’aristarque :
.. J’ose néanmoins ajoûter, que je crois que cet ancien préjugé qu’on nous annonce comme déjà oublié depuis long-tems, existera tant qu’on verra des Dessins de ce Maître, auxquels je n’ai encore vû personne refuser ses suffrages. Ceux même qui sont le plus opposés au genre que Watteau avoit embrassé, et qui critiquent le plus ses Tableaux, conviennent aisément qu'il est admirable dans ses Desseins, et qu’il est comparable à ce que nous avons de mieux...
Mais Gersaint s'échauffait seul. À cette même vente Fontpertuis, je note : « n° 501. — Vingt-trois desseins de Watleau, tant paysages que sujets », vendus dix livres deux sous à Joullain!... Sa peinture ne se vend déjà plus, témoin le n° 407 « La représentation d’une scène de
tragédie, pinte sur bois par Ant. Walleau. H. 6 pouces sur 8 pouces de large », et que Verbuck a pour trente-sept livres un sou’.
M. de Voltaire peut écrire en toute sécurité : « Waleau est un peintre flamand qui a travaillé à Paris où il est mort il y a quelques années. Il a réussi dans les petites figures qu'il a dessinées, et qu'il a très bien groupées; mais il n’a jamais rien fait de grand; il en étoit incapable. »
En cette demeure de la rue de Richelieu, la musique, les dessins, les tableaux causent chez Watteau des bouleversements bienheureux et profonds. Ce qu’il y avait chez le peintre d’audace endormie, se dégage, se précise, se reconnaît. Toutefois, une impression lui manque encore, s'il possède maintenant l'âme, le corps et la défroque des personnages de ses conversations galantes : le décor où il aime à les placer. Il ne l’a pratiqué, jusqu'ici, que très accidentellement. Il va pouvoir y vivre à sa guise, puisque le financier possède Montmorency.
Mais, avant que d'abandonner la maison de ville de Crozat le pauvre, avant que de suivre Watteau à la maison de campagne, il convient de parler de cette Promenade sur les Remparis que critiques et biographes lui font peindre là, le faisant s'inspirer directement de la vue de sa fenêtre, de la découverte de la terrasse de l’orangerie de l'hôtel.
L'erreur est grosse.
Cette vue ne peut tenter Watteau. Il n'y règne ni assez de calme dans le désordre, ni assez d'air entre les groupements. Si, hors de la quadruple rangée d’arbres, par delà le passage souterrain qui mène au
1. Voici la courbe des dessins de Watteau dans les ventes, depuis la vente de Crozat. — 1741, vente Crozat : 9 dessins en 2 lots, « ce sont les dessins que ce peintre légua en mourant à M. Crozat, en reconnaissance de tous les
bons offices qu’il en avoit reçus »; 1*" lot, 31 liv., comte de Tessin; 2° lot, 54 liv., Frémyn. — 1744, vente Quentin de Lorangère : 58 dessins, 84 liv.; 8 sujets peints à l’huile, 15 liv. — 1745, vente la Roque : 3 des plus beaux dessins, 48 Liv. 2 sous. — 1753, êtes de femmes (3 crayons) et deux ampes peintes sur verre, 11 liv. — 1767, vente
st
Julienne : 2 de 3 10 liv.; on vendit 400 dessins de Watteau, catalogués. — 1772, vente Huquier : paysage (sanguine), 11 liv. — 1775, vente Mariette, le Rémouleur, 48oliv., buste de Van Dyck, 30 liv. r9 sous, tête de femme (sanguine et pierre noire), 31 liv. — 1776, vente Neyman, un Concert et une Conversation galante (sanguines), 36 liv. — 1777, vente du prince de Conti, 4 têtes de femmes (1 dessin), ro1 liv. — 1778, vente d'Argenville : 3 études de femme (pierre noire et sanguine) et une autre peinte à l'huile, 27 liv., 14 études de composition, 21 liv., études (sanguine), 18 liv. — 1773, vente du 19 novembre : étude femme (3 crayons), 8 liv. 19 sous, Parc avec groupes de plusieurs figures (3 crayons), 8 liv. — 1791, vente Lebrun : o dessins (sanguine) et des études pour ses table 3 francs. — 1803, vente Duquesnoy, Portrait d'Ant.
Watteau (3 crayons) sur papier gris, 4 fr. 25. — 1810, vente Sy tre : 16 études (pierre noire et sanguine) sur papier ÿ Par 8 3 € pap blanc, 17 francs. Jusqu’à la vente Saint, on n'osera plus faire figurer dans les ventes le nom de Watteau. — 1846, vente Saint : Jeune fille, buste (sanguine), 129 francs, 7 têtes de femmes sur une feuille (3 crayons), 48 francs. — 1847, vente Villenave : études de femmes, d'hommes et de soldats, 4 dessi ayon noir), 7 fr. 50.— 1855, vente Norblin: J { enfant coiffé d’une toque (crayons noir et rouge), 205 francs, francs. — 1858, vente d'Ymécourt : feuilles d’études du Louvre; n° 1325 du musée, 347 francs; n° 132 5, 340 francs. Puis les prix montent progressivement, aux ventes Villot, Walferdin, Rochard, Palla, pour arriver en 1898 aux prix de la vente Decloux : feuille d'étude, 3.900 fr. Étude d'homme (sanguine), 2.420 francs; Arabesque (pierre d’Italie et encre), 2.550 fr. » 30 E q ;
et en 1900 à celui de la vente Defer Dumesnil, Portrait de Costantini (sanguine), 16.100 francs.
s (sanguine et
ns noir et roug
potager, l'horizon est tentant avec ses perspectives de cultures maratchères rompues de l’amusante antithèse des jardins frisès et soigneusement palissadés, jardins où les cabinets de treillage rivalisent avec la rectitude des salles de marronniers et le .savant des effets d’eau, la foule qui grouille à ses pieds ne le tente nullement. Il n’est l'homme de ce coudoiement qui monte jusqu'à lui dans un hourvari assourdissant. Cette foule, c’est la mêlée bourdonnante de Paris tout entier, c’est « le contraste étonnant des équipages, la bigarrure singulière des livrées, la variéte unique des spectacles, la diversité inconcevable des caffés, le gromellement bourdonnant des buveurs, les brouhahas répétés des Amaleurs de Parades, le sifflement séduisant des petites marchandes de nougat et des bouquetières, l'écorchante harmonie des vieilleuses montagnardes, les invitations bruyantes des joueurs de gobelets »; c'est la baguenauderie énorme des simples qu'occupent un bel attelage, beaucoup de livrées et qu'éblouissent « plusieurs rangs de boutons parfaitement dorés »; c'est le refuge des désœuvrés que chasse le bourbier de Vincennes, et qui suivent, émotionnés, la belle M*° de Monastérol dans son phaëton aux pilastres d'argent et aux capitons de velours cramoisi.
Accoudé sur la balustrade de Crozat, voila ce que Watteau a sous les yeux.
Or, rien de moins parisien que cette Promenade sur les Remparts qu'Aubert devait graver et qui figurait dans le cabinet de Julienne : un fond assez maussade de ruines massives et sans style, vaguement italiennes, des saules qui se profilent au bord de l’eau, et de-ci de-là, des groupes bien détachés, cette fois, de ce livre relié « où il choisissoit les figures qui lui convenoient le mieux pour le moment », en un mot, un tableau enlevé dans son atelier, loin de toute préoccupation locale.
Au contraire, dans ces Champs Elisées que possédait Julienne, ce mur bas qui court vers ces petites maisons, cette fontaine, ces arbres grêles sous lesquels femmes et enfants se dispersent, tout cela sent l'endroit vu et noté, avec le scrupule, et dans la mesure dont Watteau est capable. Certainement, c'est à la fidélité, même relative, avec laquelle est rendu ce coin cher aux Parisiens, qu'il faut attribuer les prix relativement élevés que ce Watteau atteindra dans les ventes du siècle‘.
1. Vente Blondel de Gagny, 1776, n° 222, les Champs-Elysées (H. 1 pied, L. 3 p.), 6.500 livres (Blondel d’Azincourt).
Vente Blondel d’Azincourt, 1783, n° 34, 8.000 livres. Il repassait à la vente Choiseul, en 1787, sous le n° 62. Une
À un certain « M. Glucq » — est-ce le conseiller qui avait chez lui, dans une bibliothèque où voisinaient Montaigne, Brantôme, Moliëre, Descartes, Voltaire, Marivaux et Boccace, « L'ŒUVRE DE WATTEAU, CXVIF pièces; les Erupes du même, 2 grands volumes in-fol., dans un grand portefeuille IX pièces de Watteau et Pater, et encore, dans un petit volume in-fol. XI pièces de Watteau »? — à M. Glucq appartenait une seconde vue des Champs-Elysées que Watteau avait prise de la galerie des Tuileries, décor, où, au fond, se reconnaît parfaitement la chaussée d’Antin, et dans lequel le peintre a mis, parmi les promeneurs qui circulent, un assez imprévu joueur de guitare, un nègre, et pour relier ses plans, une basse de viole, des cahiers de musique, des flacons dans un rafraïîchissoir. Aveline, qui l'a gravée, lui a donné pour titre : les Charmes de la Vie!.
Quand la ville « persécute », quand la fatigue des concerts et des médianoches se fait sentir, la compagnie part pour Montmorency. Le chemin n’est pas long, un peu plus d'une poste que les chevaux franchissent dans le temps qu'il faut pour se convaincre tout à fait qu’on quitte Paris. Et l'on gagne l'étang Coquenard, Epinay, Ormesson, la Chevrette, la royale allée d’ormes qui mène à l’avant-cour. On a vite laissé cette banlieue et, tout près, sur la gauche, Clichy-la-Garenne où, à la boucle de la rivière, vis-à-vis la pointe de l’île, Crozat le riche a son château.
Du côté de Paris, en avant du bourg, sur l'éperon de la colline, le domaine éploie l'ordonnance superbe et variée à laquelle Le Brun et Le Nôtre, Cartaud et Oppen Oordt ont collaboré. Il est à la fois majestueux et précieux, plein du siècle qui vient de finir et du désir naissant du
siècle qui commence. Il réalise, pleinement, les belles lignes que ces gens à manchettes ont, sur la feuille jaunie du plan, tracées d’un œil
répétition de 2, à Londres, « tait une gravure en ovale avec cette mention: From an original picture in the collection of M. Maskin. A ntilly, il y a un anguine, mine de plomb, crayon noir), et dans les FiGures DE DiFFÉRENS salerie Wallace; N. Tardieu l’a gravé.
e tableau devait exister en Angleterre à l'époque, puisque, en août 178
dessin pour ce tableau, Deux femmes ass CARACTÈRES, n° 194, une Petite fille assise à terre. Le tableau est dans 1
1. Collection Wallace. Les Charmes de la Vie passent une première fois en vente le 11 décembre 1784 (n° 35 du Catalogue). 1809, vente Pierre de Grand-Pré, n° 39 (sous le titre du Concert champétre), 172 livres. (H. 2 pieds. EAN; pouces). FiGuREs DE DiFFér RACTÈRES, n°24, Nègre retirant des bouteilles d’un rafraïchissc les n°% 52 et 53 de l’exemplaire de ; Guitariste le pied posé sur un tabouret, qu'une note à
« M. de Julienne a fait graver cette planche par B. Audran et l'a fait effacer après en avoir tiré quelques épreuves, et m'a donné celle Femme jouant de la guitare (mine de plomb, pierre noire et sanguine, collection His de
y et n’en a qu'une de reste »; 11 Salle, Louvre, n° 295; 237, Buste femme regardant à droîte ; 266, Femme assise sur une ir du roy, quai de la Peleterie, à la Cloche », une gravure de la guitariste tournée à iche, un toquet à plumes sur le haut de la tête, imitation édait aussi les Agréments de l’Esté,
chaise. Par Demarteau, « gr.
droite, et un buste de femme, la tête tournée et penchée à de trois crayons d’après le dessin du recueil de Julienne (n° 244). — M. Glucq pos Jacques de Favannes Sculp., qui devaient se vendre 180 fr. à la vente Saint (n° 72, sous le titre de la Moisson).
Concert
Le