L. Jacob, sculp
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l’insupportable « Roy soleil » est bien mort... Comme a été vivement renversé « le monument élevé à la gloire de LOUIS... ». Watteau luimême, si en dehors et si dédaigneux de la satire, Watteau, à l'heure où les bouffons rentrent triomphants, rappelle ironiquement l'impitoyable et solennel bannissement, et dans sa toile, tandis qu'au fond des gens s’éloignent indifférents, que Pierrot en larmes baise le seuil de la porte, près du crieur de gâteaux, il n’a eu garde d'oublier et l'officier de Justice qui a signifié l'arrêt, et l’afficheur qui met au mur la sentence fameuse : « De par le Roi... »
Jean-Antoine a parfaitement marqué combien il avait été plus séduit par le jeu individuel des acteurs italiens que par l’ensemble de leur théâtre. À propos d'eux, il se produit dans son œuvre le renversement des impressions que lui a causées notre théâtre : dans le cycle italien de Watteau, les morceaux les moins vivants sont les ensembles. Il est bien difficile d’opposer l'Amour au Théâtre Ilalien' à l'Amour au Théâtre François. Dans ce décor de bois éclairé par la lune, le groupement des personnages est d’une extrême simplicité. La toile est de la bonne époque cependant, et la magie de Watteau est là, surtout dans le geste de Colombine qui, la tête penchée, ramène sa robe, dans le Gilles qui guitarise, dans l’exquis buste de femme qui s’encadre entre ces deux personnages. Mais aucune autre idée ne vient corser le « ragoût » du tableau et, assez bonnement, sans être entraînés dans un même mouvement, sans trop de cohésion, Scapin tient sa torche, Cassandre qui sait qu’ « avec les femmes, les ânes et les noix il faut avoir le poignet solide », Cassandre s'appuie fermement sur son bâton, Arlequin s’effare, les autres se coudoient un peu comme ils peuvent.
La Troupe Ilalienne, que devait graver Boucher, n’est guère qu’une unique et ravissante figure de femme, Sylvia ou Violette, qui, le corsage largement échancré, un sein presque nu, une mince collerette au cou, un toquet emplumé sur les cheveux, s'apprête à faire la révérence : Colombine qui s'adosse à son épaule, Gilles, Scapin et le musicien ne sont que très accessoirement ici.
1. C. N. Cochin sculp. du cabinet de M. Rosnel. Vente du 5 février 1776, n° 81, « un paysage très savant; son effet est au clair de lune, on voit six personnages dont l’un tient un flambeau; plus loin d’autres figures. (H. 16 p., L. 20 p.) FiGures DE DirrérENs CarACrTÈRES; 55, Mezetin tenant une lanterne ; 187, Pierrot jouant de la guitare; 349, Tête de femme tournée et abaïssée à gauche, Musée de Berlin. Vente miss James, n° 333, dessin, Étude pour une des figures du tableau (10 1/2 sur 8 1/8), 218 fr. 15 c. à M. H. Lacroix. Londres, juin 1891. À cette même vente, un dessin, Comédien italien, n° 332, 7.875 francs à M. Agnew.
Watteau en a fait une de ses impatientes eaux-fortes, un de ses naïfs et nerveux griffonnages où éclate si parfaitement le dédain du métier, du burinage. C’est une de ses rares planches un peu incohérentes, venues très à l'aventure et qui ont un mordant et une saveur caractéristiques".
À Saint-Pétersbourg, chez le Tzar, il y a un des morceaux les plus parfaits de son théâtre italien, un petit panneau de bois de sept pouces de haut sur neuf pouces de large”, qui synthétise sa fraicheur d’exécution, son brio et son esprit... Pantalon, en manteau, le chapeau et le bâton à la main, s'apprête à sortir ses deux filles. Le vieux bourgeois vénitien, avare et libertin, crédule et méticuleux, les interroge toutes les deux d’un long regard méfiant, redoutant de vagues dangers auxquels il craint de ne pouvoir parer, galants, billets doux, rendez-vous, baisers pris et rendus, et peut-être quelque chose de pis dont ses reins et sa bourse pourraient bien avoir à se plaindre. Isabelle évite de s’en apercevoir et essaye, en éteignant de son mieux la malice de ses yeux, de démentir l'impertinence du toquet posé trop cavalièrement : Rosaure, plus sûre d’elle, son masque à la main, prend, sous son bonnet « à la turque », l'air le plus candide du monde, tandis que Scapin, la lèvre gourmande et l'œil émerillonné, se réjouit par avance de l'aventure et que le nègre se penche et s'assure qu’au dehors tout est bien.
Cet autre tableau qu'avait Caylus et que Thomassin grava, Voulezvous triompher des belles ?... où, dans un jardin, sous un grand arbre qui abrite le groupe galant de cinq figures, un arlequin fait une déclaration à une luronne fort aguerrie, cette composition, malgré les costumes, est une pastorale.
1. La planche, terminée par Simonneau l’aîné, porte l’adresse de Sirois et a pour titre :
Les habits sont Italiens.
Les airs François, et je parie.
Le dessin de la Troupe italienne passa à la vente Coclers et Desentelles, 1780, n° 683. Le tableau est dans la collection Wallace.
2. À. S. Thomassin fils, sculp. Ce tableau devait être chez Crozat, car on le rencontre dans l’entresol du baron de Thiers. Au bas de l’estampe sont ces deux quatrains :
Coquettes qui pour voir galants au rendez-vous, Voulez-vous courir le bal en dépit d’un époux,
Si mienne étiez, Dieu sçait si troublerois la danse. Tout bien pesé, pourtant, crois malgré mon courroux Qu'en tel cas ne ferois que ce qu’on fait en France. D'abord crierois un peu, puis prendrois patience. Enfin clorrois les yeux et les clorrois si bien
Que cornes me viendroient sans que j'en visse rien.
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Mais voici, par contre, indéniablement une étoile de la troupe, ce Docteur' que possédait Julienne et que Watteau évoque magnifiquement. Avançant d'un pas incertain, l’'échine courbée, se bouchant le nez d’une main, étalant de l’autre un linge professionnel, voilà bien le Bergamasque, le drôle sournois, terrible et bête sous sa défroque noire, sous son extraordinaire chapeau, sous le manteau et la grande fraise molle de ses confrères de l'Université, voilà bien l'animal à deux pieds, glouton, malpropre et burlesque, le savantasse qui ânonne quand il faut parler, qui jacasse sans fin quand il faut se taire, le « sot puant » qu'Arlequin berne pour épouser Colombine.
Si Watteau a stigmatisé ce grotesque, il ne s’est trop plu à le répéter, pas plus que Pantalon, dont je n’ai pu découvrir que deux ou trois variantes. Il n’en va pas de même pour Mezetin.
À chaque instant, on le rencontre sous son pinceau ou son crayon. C'est que celui-là, en dépit de la finale qui voit presque toujours son triomphe, celui-là est un mélancolique et un désabusé. S'il parle haut, s'il conduit l’entreprise, berne le mari, met vite à la raison Spavento et le Matamore, ramasse la bourse ou se fait payer congrûment, celui-là est, au fond, un incompris qui ne se ferait entendre s’il parlait franc, qui, à la surface, jamais inquiet d’un gîte, d’un souper ou d’une poignée de ducats, reste demi-aventurier, demi-valet, loin de sa véritable condition... Aussi, voyez, quand Watteau le surprend à chanter seul, voyez de quelle poésie il le nimbe : sur le ciel léger de hautes ramures s’estompent, ainsi que dans le brandillement du taillis le marbre d’une divinité bocagère; près du banc où il est assis, de jeunes arbres aux pousses claires s’élancent et l’herbe est fleurie. Et lui, les jambes croisées, ses mains expressives aux cordes d’une guitare, la tête penchée et l'œil perdu, ému et sincère puisque personne ne l'écoute, il détaille, à la Dame qui ne viendra jamais, l'envoi d’une ballade.
Je ne sais si, nulle part aïlleurs, Watteau a été plus finement élégant, s’il a joué avec plus de bonheur de la cape, des manchettes, de la collerette et du grand bonnet de soie*.
Enfin voici Pierrot, badin rival d’Arlequin, proie de Francisquine,
1. B. Audran sculp. Vente de l’abbé Guillaume, 1760, n° 208, « Le docteur de la Comédie Italienne dans un fond de paysage. » (H. 27 p., L. 34 p.), 241 livres 17 sous, pour la Prusse. »
2. B. Audran sculp.; du cabinet de Julienne. Vente Coypel, 1753, panneau (H. r. pied, L, 9 p.), 330 liv. Vente Julienne, 1767 (H. 20 p., L. 17 p.), 700 livres. Vente de Mr de Julienne, 1778, panneau (H. 9 p., L. 7 p.), n° 40. Musée de l’Ermitage, n° 1503 (n° 354 du catalogue de Catherine II).
souffre-douleur et dupe, gourmand candide qui jette l’échaudée savoureuse pour un regard de la villageoise madrée, ivrogne novice qui délaisse la fiasque encore lourde de vin pour suivre le mezzaro d’une « brune coquine » et se morfondre, inutilement, la nuit entière sous un balcon; cœur tendre, âme simple aux roueries d'enfant, maupiteux exécré des drôlesses et qui rêve d’une introuvable maîtresse qui aurait son âme, son cœur et sa simplicité, voici le Gilles de la galerie La Caze!.
Se figure-t-on ce chef-d'œuvre, non dans sa fleur, mais seulement avant l'ignominie de l’étalage du brocanteur, avant la pluie, la boue, le soleil, avant toutes les meurtrières misères de la rue, alors qu'il s'offre dérisoirement aux « curieux » qui le dédaignent, et que le drôle qui le vend, désespérant de s’en débarrasser, crayonne sur la peinture même l'ironie d’un refrain de chanson :
Que Pierrot seroit content S'il avoit l’art de vous plaire.
Il est vrai qu'à la même époque les dessins du maître pourrissent dans la vermine des cartons des feuilles à deux sous. Enfin Denon passera, et ce sera le salut.
Jeune, la bouche fraîche, avec ces pensées mélancoliques qui, entre son œil noir et ses hauts sourcils, gisent sous ses paupières lourdes, avec ses bras pendants, ses mains potelées sur l’étoffe de sa veste, ses souliers à rubans roses, il se dresse admirable, opalin et blanc, chaud encore dans son surprenant éclairage rembranesque, irradiant une lumière dans laquelle vivent, s’agitent ses quatre camarades. Ici, avec une inattendue souplesse et un admirable sentiment de l’inusitée grandeur du cadre, Watteau a laissé ses.lumières en craquelures enjouées et en éclairs furtifs : il assagit et transforme ses harmonies habituelles, sa touche s'élargit, se fond, ses chairs largement traitées dans la pâte pourraient vibrer dans une fresque. Sur le cirque des nuages blancs du ciel il pose l’homme blanc avec une science et une audace qui ne seront dépassées, cet homme blanc qui est un des plus beaux « morceaux » qui soient en peinture, et, au-dessous de lui, dans le chemin creux, il met ces deux hommes et cette femme, le docteur sournois, à califourchon
Sur un âne à l'œil spirituel et bon.
1. Meuniez, marchand place du Carrousel; acheté 300 francs par Denon, malgré l'avis de David. Vente Denon, 650 francs, à M. Brunet-Denon. Collection Cypierre. Vente Cypierre, n° 260, 880 francs à M. La Caze qui en refusa, plusieurs fois, 300.000 francs.
L'énigme de ce Gilles a préoccupé les chercheurs : est-ce Pierre- François Biancolelli, le fils du grand Dominique? Est-ce un Pierrot du théâtre de la foire, un Pierrot de l'Opéra-Comique, Billard, Hamoche, Maillot, Belloni? Est-ce ce pauvre Bréon qui devait mourir, en 1702, de la mort de Watteau? On a été jusqu'à voir en ce Gilles, Corneille Van Clève, le grave recteur de l’Académie royale de peinture et sculpture.
À mon tour, j'ai essayé de percer ce petit mystère, mais sans aucun SUCCÈS...
Il y avait à peine une année que Watteau vivait les profonds et bouleversants enchantements de Crozat, à peine quelques mois que le rire italien sonnait à ses oreilles, que l’Académie se rappelait à lui une dernière fois.
Il faut se souvenir qu'il y a cinq ans qu'elle attend...
Dans la séance du 9 janvier 1717, elle s'occupe des « Délays à accorder aux Aspirans », elle octroie deux mois à Raoux, six mois à Thierry, huit mois à Desroches, un an à Chéreau, au « sieur Wateau », qui probablement ne se dérangea pas pour aller plaider sa cause, elle ne donne qu’un mois pour se libérer.
L'indication était précise.
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