CHAPITRE IX
E Watteau fin, caustique, pénétrant, le Watteau de la plaisanterie froide qui cingle au sang comme un fouet d'épée, et que Jean-Antoine allonge, terrible, « d’un grand sang-froid et d’un air doux qui lui étoit naturel, » ce Watteau-là est cependant une dupe merveilleuse et exploitable à souhait. Connaissant sa rare loyauté et sa légendaire bonne foi, la meute des lourdauds malins ne cesse guère de harpailler autour de lui, meute où le marchand de tableaux coudoie le perruquier et le logeur, gens qui lui subtilisent, sans cesse, de précieux morceaux qu'ils courent revendre. Par paresse, par ennui d’avoir à se défendre, par mépris aussi, en philosophe amusé du jeu
de ses exploiteurs, — «... il les connaissoit à merveilles, a écrit Caylus, et comme il étoit né caustique, il s’en vengeoit en peignant le caractère et le manège de ceux dont il étoit le plus obsédé », — certainement à cause du « peu de cas qu'il fait de ses propres ouvrages », il les laisse faire le plus souvent. Il ne se met en garde que contre ceux, infiniment plus redoutables, qui veulent l’homme et l’œuvre et dont la pratique, moins claire de prime-face, ne se lit sous des dehors d’une extrême habileté. À la vérité, Watteau n'a pas eu à parer à ce second danger, mais on peut dire qu'il le redouta toute sa vie. Jaloux de sa liberté au point de ne pas distinguer ce que certaines recherches avaient d’affectueux, au point de confondre l'amitié qu'on lui marque avec de confus et intéressés calculs, Jean-Antoine aura passé une partie de son existence à se Sauver, à se cacher, à éviter presque toute société... Et celle qui l'attire le plus, celle où est « son champ », ainsi que disait François Boucher, celle où il situe les personnages de son œuvre est celle qu'il craint le plus, peut-être à cause de son doute de soi, de cette exagérée modestie, de cette timidité profonde qui est dans tout son être.
D'autre part, il n’est l’homme de l’anonyme foule des rues, l’homme que séduisent les exubérances et les curiosités de ces inconnus. Toute sa vie, il sera dans la grand'ville ainsi qu'un étranger, un provincial non acclimaté. Il aura inutilement souffert les pires misères côte à côte avec les artisans, il se sera lentement, péniblement, évadé de l'enfer de douleurs pour ignorer dans son œuvre et Paris et son peuple. Effroi, rancœurs inoubliées des tortures dont le souvenir s’avive à mesure qu'elles s'éloignent.. Il haït toujours plus la ville et son grouillement. Il ne sait, il ne veut surtout se délasser dans ce « bas peuple » où Boucher trouvera ses Cris, Saint-Aubin ses Gens et ses Polissons. Cochin et Moreau le jeune leurs réalistes et délicieuses scènes. Ce « bas peuple » lui a pris ses plus belles années et les à ternies.
De même, au-dessus, le monde bourgeois l’indiffère. Le connaît-il ? Audran, Sirois, Gersaint ne sont, à proprement parler, des bourgeois. Trop près d’eux est l'atelier. Le calme, l’intime où Chardin va triompher, Jean-Antoine semble à peine l’entr'apercevoir. La seule manifestation dans l’œuvre, le seul écho de Javotte mariée reprisant sa robe tandis que l’aïeule file la quenouille, que le marmot et la « morveuse » font des portiqueries et que le mari est à la harangue du Pont-Neuf ou au cabaret avec le voisin qui vient de lui « rendre le bouquet », ou
ailleurs, ce seul ressouvenir c’est l’'Occupalion selon l'âge’. Javotte coud, assise sur le coin du grand fauteuil à tapisserie, la vieille est sévère comme une Parque, une cage pend au plafond, sur la table il y a, près d’un broc d'étain et d’un verre, la surprise d’une rose, la robe de la petite fille qui tient le chat a, en ses plis, des velléités d'élégances et des cassures qui témoignent assez combien il est difficile au peintre de s’enfermer scrupuleusement dans ce cadre, et le contresens de cette chambre, dépourvue des meubles et des ustensiles qui devraient si naturellement la garnir, indique assez l'impatience où il est d’en finir avec ce sujet.
Pas plus que les gens du petit, la bourgeoisie ne l'aura inspiré.
C’est plus haut seulement, plus haut que ses affinités le conduisent, qu’il aime à regarder, à observer, à chercher.
Cette seule humanité côtoie son rêve. C’est d'elle qu'il veut tirer l'œuvre attendue par l’Académie. C'est presque pour elle qu'il la veut peindre. Il a patienté des années pour atteindre ce but, pour pénétrer là. Des années, avec une inlassable et héroïque résignation, il a cheminé vers elle. Enfin, il a été admis : il a vu, il a écouté, il s’est mêlé au tourbillon tant désire.
Et, voici le tragique: l’effroyable et écœurante réalité le bouleverse jusqu'à l’hésitation…
Dire ce que Watteau sait, ce que Watteau connaît de ces gens, serait répéter l'écœurante et trop vraie chronique. Non l'infamie des gazetiers à gages, mais ce qui est tristement la vérité.
L’effrénée licence est notoire : une orgie magistrale et sans limites qu’un homme et une femme mènent, le Régent de France et sa fille.
Watteau a su ces choses, il les a vues peut-être, car il est venu en cette maison, dans cette Muette où la duchesse de Berry mourra; il a passé entre les parterres en broderie et les grêles baliveaux des pépinières, il a monté le perron bas, gagné par les appartements cette pièce superbe qu'on appellera, par la suite, le « cabinet du Roy », et il a peint là, trente panneaux.
Ils ont disparu. Sans Boucher, Jeaurat et Aubert, nous n’en n’aurions le moindre souvenir, car on ne les trouve mentionnés dans aucun
1. Dupuis sculp.; du cabinet de M. Hallé. Vente Blondel de Gagny, n° 221, sur vélin (H. 13 p., L. 15 p. 6 lignes 2.099 livres au chevalier Lambert.) D'après John Mollett, dans la collection Andrew James. Vente Miss James, Londres, 20 juin 1891 (35 cent. sur 40 cent.), adjugée à lord Seymour, 136.500 francs.
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compte. Boucher grava le premier livre : Diverses Ficures CHINOISES, peintes par Walleau, peintre du Roy, Tirées de son Cabinet au château de la Meute ; Jeaurat grava les Diverses Ficures CHINOISES ET TARTARES, et enfin Aubert six pièces non réunies en recueil. À part dans la seconde suite où les figures de femmes et les fonds s’animent un peu, Jean-Antoine est ici visiblement ennuyé par le sujet imposé : il se donne un mal évident pour enchinoiser les arbres, les accessoires, les costumes, et sa fantaisie reste assez lourde. Nous n'avons plus les peintures; il faut la certification de son nom sur les gravures pour lui attribuer ces compositions. Le modèle a manqué à Watteau. S'il a vu dans sa vie un vrai Chinois — et son dessin à la pierre noire de l’Albertina de Vienne semble le prouver — voilà qui est tout à fait insuffisant pour arriver à une déformation aussi acceptable que la turquerie de Van Loo, par exemple. Ici, l'exemple d'Audran n'a pas suffi. A bien considérer l'œuvre, l'exemple d’Audran ne suffit jamais. Watteau est un réaliste qui ne part que de l'observation étroite de la nature. Ce Berceau où les Singes sont à lable, que Claude Audran posait à Marly en 1709 et pour lequel il touchait douze cents livres, ce Berceau a éveillé chez Watteau une curiosité qu’il double immédiatement de notations prises à la Ménagerie. Si la plus grande partie de ses dessins n'avait disparu, combien n’aurions-nous pas de preuves de cette conscience? Dans la collection de miss James, il y avait trois études de chiens et de léopard', et il suffit de regarder les singes des arabesques, son Singe peintre”, son Singe sculpleur”, ses Singes de Mars, pour se convaincre de cette vérité.
Ceux qu'assurément il n’a pas peints, ce sont ceux de Chantilly. Au temps de Louis-Auguste-Henry de Bourbon, les seuls peintres de Chantilly sont Jean-Baptiste Oudry qui s’'embesoigne à la salle des Fables, François Desportes qui fait poser les bons toutous Fanfarot, Briador et Balthazar, et Pierre Gobert qui portraicture M" de Charolais, M" la Duchesse et M” de Clermont. Cependant, au Petit Château, dans un cabinet à l'étage près de la galerie des Batailles, et dans un délicieux boudoir du
1. Numéro 26 de la collection Julienne. Vente Miss James, Londres, juin 1891, 328 francs 15 c., à M. Ward.