‹ Antoine WatteauChapitre 39 sur 61 · PALAIS · texte numérisé non relu

PALAIS

Clement et (

(Photographie Braun,

rez-de-chaussée, un autre artiste dont le nom est dans les comptes, Christophe Huet, ordonne des Singeries où il reproduit des motifs qu'il a déjà fait graver par Guérard', décoration qu’il certifie sur le carton d'une cible d’un des volets : « prix ramporlé 1735 »... Ce qui n'a pas empêché Edmond de Goncourt, à qui cette date a échappé, date sans importance puisqu'il avait pour se guider le plus sûr des documents : les panneaux eux-mêmes, ce qui n’a pas empêché le verveux critique d'écrire en tête de sa longue description dithyrambique : « Et partout, pour moi, rayonne la signature de Watteau... »

Du ruisseau à la fille du Régent, Watteau a eu autour de lui, obsédantes, empoisonneuses, les intimités de l’affreuse misère morale de la Régence. Rien ne lui en a été épargné, du menu peuple aux habitants de « ce pays où les joyes sont visibles mais fausses, et les chagrins cachés mais réels ». Cependant, toute la mentalité de ce temps n'est pas là seulement.

Non. Il y a une autre société. Et, si en danger qu'elle se trouve, à côté de la première, si petite que c'est miracle qu'elle ne sombre dans l'aurore bourbeuse du siècle, si menacée qu'elle soit par le flot, cette coterie résistera, et c’est d'elle, en partie, que viendra le salut.

Quels sont donc ces gens-là? Ce sont ceux qui se montrent à Versailles et au Palais-Royal, ceux qui traversent, sans trop y rester toutefois, car vite on y cause de choses qui les fatiguent, les salons de la rue de Tournon, de la rue de Grenelle, de la rue Saint-Dominique et de la rue de l'Université, qui font nombre, applaudissent bruyamment, embrassent l’auteur après une lecture ou un mot heureux, ce sont les auditeurs de l'hôtel d’Estrées, de l'hôtel de Villars, de l’hôtel de Varangeville, de l’hôtel de Conti, du salon du président de Maisons, de celui de la marquise de Chaves si délicieusement « grippée de philosophie ».

Ce temps est extraordinaire. À côté de la débordante débauche, il y a tant de lecteurs pour les histoires de M" d’Ormilly que les éditions s'épuisent à peine mises en vente; c’est le temps de Dortous de Mairan et de Mongault, du président Deuillet et de M" Dacier.

C'est le temps de la duchesse du Maine et des «nuits blanches» de Vaux-Villars et de Sceaux.

1. Les SnGeres ou Dirrérenres Acrions DE LA Vie HUMAINE REPRÉSENTÉES PAR DES SinGEs, douze planches gravées.

Ah! ces Grandes Nuits avec Louis, duc de Bourbon, Nevers et Coislin, la Fare et de Mesmes, et Voltaire, et Fontenelle, et Chaulieu, et les rires épanouis, les caquets, les émois, les langueurs de M" de la Ferté, de M” d'Enghien, de M" de Rohan, de la marquise de Mirepoix, de la duchesse d’Albemarle, de M" de Charost, de M" d’Antin, de M°"° d’Artagnan.…

Le meneur du jeu est cette femme qui brave le Régent, le veut tuer et court les pires aventures pour son mari, ce couard, lâche et triste incidents de la conspiration fameuse, ricane,

siré, qui, ventre les s'apeure, marmonne des patenôtres, bossu sinistre et ridicule aussi méprise de ses tenants que de ses ennemis, le meneur du jeu, c'est la « poupée de sang » de M de Nantes, cette petite femme blanche et blonde, aux grands yeux doux, à la bouchelette « en arc d'amour », au menton rond et aux joues pleines, cette petite femme qui, dans les indiscrètes estampes de Larmessin qu'on vendait à la Pôme d'or, rue Saint-Jacques. prend des airs de superbe avec son rouge, sa poudre et

ses mouches.

Cette petite femme: l’Armide des jardins de SCEAUX,

Le décor est merveilleux. Les eaux jouent comme à Versailles, de l'intimité bruissante des cascatelles à la majesté calme du grand canal. D'autre part, il y a le bosquet « où est l’'Hercule Gaulois de M. Puget », le boulingrin « enfermé de berceaux couverts de chévrefeuilles et de

jasmins », le bois de Pomone et celui d’Athys, et il n’est pas jusqu’au

potager qui ne possède le pavillon de l’Aurore….

Là, entre une partie de quilles dans la salle des Marronniers et une dispute sur le sentiment de Descartes touchant l'âme des bêtes, pendant que

Sur des meules de foin mainte beauté juchée Aux rives d’un canal viendra prendre le frais,

c'est la tenue du chapitre de la Mouche à Miel ; mais, surtout, c’est la nuit blanche de la loterie et des illuminations, la nuit des FestEs pe L'INCONNU, de la CEINTURE DE VÉNUS, d’APOLLON ET LES MusEs :

Venez, couple amoureux, venez Zéphyr, et Flore, Répandez vos parfums, paroissez en ces lieux

Tels qu'on vous vit paroître au Palais de l’Aurore Lorsque la Grande Nuit y rassembla les Dieux...

DA

C’est une parade où Dampierre joue de la flûte allemande, du cor, de la viole et du violon; c’est, sous la musique de Mouret, Corneille mimé, Horace tuant Camille en dansant : « Nos deux pantomimes novices s’animèrent si bien réciproquement par leurs gestes et par leurs démarches où il n'y avoit point de pas de danse trop marquez, qu'ils en vinrent jusqu'à verser des larmes. On ne demandera pas s'ils touchèrent les spectateurs »; c’est, en ces « Galères du Bel-Esprit », l'épigramme de l'abbé Genest, et le triomphe de cet autre académicien « messire Nicolas, curé de Chartrainville-en-Beauce », le triomphe de Nicolas de Malézieux, chancelier de Dombes et le « tout » du duc et de la duchesse.

Malézieux n'a pas charmé la seule Ludovise pour laquelle il rime; toutes se pâment à ses vers. Il a « ce peu d'esprit et ce beaucoup de temps à perdre qui suffisent à conduire les femmes ». Alors, ce sont les lauriers et l’applaudissement après d'inimaginables impromptus, d'étourdissants à propos, d'admirables marionnettes, après le meilleur des inventions baroques, burlesques et parfois drôles, après ce PRINCE DE CATHAY, où dans

L'éclat brillant de la naissante Aurore, Ces airs émus par l’aîle des Zéphyrs,

entre autres Néréides et autres Dryades, la nymphe de Ménilmontant, la nymphe de Charonne conversent avec les sylvains. Sous sa lourde perruque, le bonhomme Malézieux, l'œil à la friandise et la bouche gourmande, le bonhomme Malézieux ira à la Bastille, « fort fâché d'un portefeuille qu'il n’avoit pu soustraire »; il en sortira pour, d'ordre du roi, courir à Dourlens-en-Picardie reporter au duc du Maine l'épée qu'on lui avait ôtée; il jouera en cette tragi-comédie politique son moins bon rôle, et ce qu'il aura fait de plus sûr pour son renom sera d’avoir été l’ordonnateur de la fête galante de Sceaux, sera d'en avoir chanté la reine

Qu’à lui plaire ici tout conspire,

Fleurs, naissez sous ses pas en ces aimables lieux; Viens mêler, amoureux Zéphyr,

Lés parfums les plus doux à l'air qu’elle respire, Et toi, Soleil, si tu le peux fais luire

Un jour aussi brillant que l'éclat de ses yeux.

Cette fête-là est si complète, si symptomatique qu'elle devient la

Fe

fête galante du siècle, et rien ne se fera dans la suite qui ne soit ici réalisé ou en germe.

Qui la chantera? Qui en dégagera l'élégance suprême et l'esprit? Qui sera le poète de ses poètes, le peintre de ses peintres, l'amant de ses femmes? Qu'on regarde jusqu'à la crise de sensibilité qui se noie dans le sang de Quatre-vingt-treize, et qu’on cherche... Est-ce Marivaux, trop casuiste? Chardin, prisonnier? Nattier, que l'étiquette subjugue?

Crébillon, qui trébuche sur le Sora? Boucher, toujours sur la nuée?

Gresset, trop grossier, ou Piron, trop méchant? Baudoin, qui n'existe qu'avec le retroussé? Fragonard, dont la joie est païenne? l'abbé Prévost, trop inconscient, ou Greuze, seulement à sa polissonnerie et à son drame moral ?

Non.

C'est Watteau.

Depuis son arrivée à Paris, il a pressenti, entrevu ce monde, il s’est senti attiré vers lui, vers ses dehors, vers son mouvement aux prestesses soyeuses, vers cette insoucieuse et libre existence qui, dans le faste, ignore l'inquiétude basse, et où le cœur, l'esprit et la fantaisie prennent, sans contrainte, leur libre essor... Mais il lé côtoie de trop près, il met à nu un peu de l’âme de ces hommes et de ces femmes, et c'est, dans le même temps, la chute lourde. Jamais visionnaire amoureux d'une chimère ne fut plus rudement déçu par une plus effroyable antithèse, jamais illusion ne fut plus brutalement détruite.

En vain l'Académie réclame l'œuvre promise, en vain elle poursuit Watteau pendant des années pour l'obtenir : il se dérobe, tremblant, sans force devant l’affreuse réalité, impuissant à se ressaisir, « l'âme noire » alors qu'il mesure l’abîme qui sépare les personnages de sa féerie de ces goujats et de ces drôlesses.

Mais voici que, dans son angoisse, un inattendu réconfort lui vient, que la vie clémente, que le hasard, bon cette fois, l’isole un instant de la sentine et du cloaque, voici que Crozat le prend dans sa maison. Dans la fraîcheur harmonieuse de cette retraite, dans cette bienheureuse accalmie, la seule qu’en toute sa vie Jean-Antoine connaîtra, le découragement et les fatigues se dissipent, et s'évanouissent les visions mauvaises des mauvais jours, et se ranime la chère ingénuité sans laquelle il n’est rien, il n'est point de génie... Son rêve ancien

mbarquement pour Cythère

LOUVRE

DU

MUSÉE

(Photographie Braun, Clément et Ce)

renaît victorieux des tares et des vilenies, victorieux de l'ombre et de la misère, semblant n’emprunter à la vie que le rose réel de ses carnations, à la nature que la brise, le vert pâli et le feu naissant des premiers jours d'automne; son rêve ancien renaît, triomphant cette fois, et comme plus séduisant encore d’attraits plus profonds. Et, dans la joie qui lui bat aux tempes, comme s'il avait peur de le voir s'évanouir, comme s'il craignait quelque défaillance de son cerveau, dans la maîtrise de son œil et de sa main, d’un grand geste rapide il évoque sur la toile le doux, chatoyant et émotionnant tumulte de son chef-d'œuvre.

Il est devant le désir, devant la fièvre, devant l’éternelle et douloureuse convoitise, devant l’angoissante et avide poursuite de la femme, but unique, but suprême toujours atteint et toujours désespérément éloigné, fin brutale et charmeresse, et il va dans un génial, intraduisible et inégalable poème, inoubliablement faire revivre les stades du baiser.

En un bourdonnement harmonieux les frondaisons mourantes, les cimes neigeuses, les grèves embrumées, les nuées impalpables d’où la lumière sourd, chaude, enveloppante et pailletée d’or, le ciel, la terre, les eaux s’imprécisent sous le duo des amoureux. Il n’a pour seul témoin que le buste marmoréen de la Déesse qu'ils ont implorée. Ils lui ont apporté l’offrande embaumée des roses épanouies. Sur le tertre, près de Vénus, le couple s’est assis. L'amant, le « pèlerin d'Amour », beau dans son fastueux habit de premier rendez-vous, ses armes parlantes brodées sur sa pèlerine, l'amant, presque agenouillé, supplie. Pour ne cèder à quelque prière muette de celle qui l'écoute, sans la regarder, il dit lentement, avec volonté, sur des notes graves et douces, le premier couplet de la sérénade. Ils ont tous deux les yeux baissés, elle surtout qui résiste encore et dont le trouble est grand, elle qui a posé sa mante sur le banc de pierre, elle qui ne veut pas partir, quelque mal que se donne le petit dieu qui la tire par sa robe. Leurs mains ne se touchent pas.

Plus loin, elle a laissé et le grand manteau rose et la robe de brocart, et jeté une pèlerine sur un preste costume d'aventure, jupe rayée et corsage à longues basques. Elle met ses mains roses dans les mains brûülantes du vainqueur, dont le sourire n’est pas sans moquerie…. Puis, saisie comme par un dernier scrupule, comme par un ultime

regret, auprès de la descente elle se retourne, prête à laisser tomber le bâton de voyage.

Mais lui, devenu quelque peu rude en son impatience, grisé par ce baiser qu'il a pris sur sa gorge, là, sous la pèlerine restée soulevée, lui l’entraîne par la taille... Tandis que devant la galère fastueuse, la galère aux rameurs nus et beaux comme des dieux, la galère à la chimère d'or qui bat des ailes et cambre son torse, Aronce et Clélie, Artamène et Mandane dissertent, madrigalisent, se demandent s'ils vont débarquer à Tendre-sur-Estime ou à Tendre-sur-Inclination…

Dans la fluidité, la blondeur cendrée de l'atmosphère, sous un ciel profond balayé de brises, entre les superbes armatures de la forêt où des fûts d'arbres se lisent en éclairs pâles et en réalistes silhouettes, entre la féerie des neiges vierges et les premiers plans robustes, près de cette colline où se découvre un vague village, sur le brouillard diamantin de ces eaux d'où émerge, très au loin et noyée, la silhouette d’une ville de rêve, dans le défi, le disparate, la fantaisie folle de ces éléments qu'il accouple quand même, et entre lesquels, parfois, des amours roses s'envolent, dans l'extraordinaire et grandiose harmonie d’un accord que seul il peut tenter, dans cette puissante unité, réalisée avec cette calme maîtrise, cette imperturbable et décevante sûreté qui va de la fulgurance des pigments épais aux frottis qui couvrent à peine la toile, dans l'élégance. et le dédain de cette ébauche, brossée en combien d’heures? Watteau fait se dérouler toute la farandole galante, Watteau évoque, impérissablement, un monde...

Boucher viendra qui prendra le bois; Pater, Lancret, les personnages, et les vrais grands s'arrêteront après eux, respectueux, frappés, essayant de comprendre l’enseignement de cet homme parti de Rubens et de Véronèse et arrivé à cette personnalité, de ce révolutionnaire qui sauve l'École française.

Il est permis de se figurer l'étonnement grandissant de Coypel et de Barrois, nommés pour « voir travailler le dit sieur Wateau » et assistant à la venue de ce chef-d'œuvre. Le « désordre », la « liberté » qui y présidèrent, cette facture qui, pour eux, ne sentait nullement le « bon maître » et qui était la si parfaite condamnation de leur petit art étriqué et sans vie, tout « l'incroyable » et tout le « nouveau » qui étaient en Watteau,

tout cela les plonge certainement dans une perplexité comique. Mais il était trop tard pour empêcher cet intrus, ce fou, de prendre séance. Et

Coypel qui, malgré son esprit, sa largeur de vues, son habituelle et heureuse initiative, Coypel qui n’en reste pas moins l’exécutant de Médée, ne pardonne facilement à Watteau. Quand, à la conférence de l’Académie, il remercie Caylus après la lecture de cette gasconnade prétentieuse qu'est la VIE D'ANTOINE WATTEAU, il ne déguisera assez le vieux ressentiment resté très vif. Les sottises, les affirmations maladroites de l’aveugle Caylus ne sont pour lui déplaire. S'il ne dit que quelques phrases, elles seront, presque toutes, « perfides ». Ici, il dépasse de beaucoup la tradition académique :

«. Le connoisseur a sçu donner une juste mesure aux loüanges dont l’ami souvent est prodigue à l'excès. Il faut en convenir, Monsieur, ‘ sans cette sage modération, les éloges dictés par l’amitié peuvent devenir préjudiciables à ceux qu’elle veut exalter. Nous blessons l’amour-propre des gens qui nous écoutent, en leur parlant d’un homme dans lequel nous ne voulons reconnoîitre aucun défaut, et l’on ne blesse jamais l’'amour-propre impunément..… Enfin, Monsieur, nous avons beau parler d'un mort, quand il s’agit de citer ses rares talens, le sûr moïen pour disposer ceux qui ont été ses rivaux à nous croire et peut-être à lui pardonner, c’est de convenir, comme vous venez de le faire, de ce que la critique pouvoit trouver à reprendre dans ses ouvrages et même dans son caractère... L'honnête homme est affligé quand il se voit dans la nécessité de mésestimer quiconque a sçu lui plaire. Mais ce même honnête homme, qui gémit souvent à la vue de ses propres imperfections, n'est pas toujours fâché d'apprendre. que celui qui mérite l'admiration du public n’étoit pas absolument exempt des défauts attachès à l'humanité. Je le redis encore, Monsieur, dans ce que nous venons d’entendre, vous avez trouvé le point juste. Permettés moi d'ajouter que, pour faire l'éloge historique de M. Wateau, vous avés choisi un genre d’écrire, qui pour les grâces naïves et, si j'ose le dire, pour les touches piquantes, ne peut se comparer qu'à l’aimable genre de peindre de cet excellent homme. »

Caylus écrivain égalant Watteau peintre... Mais, comme cela est dit! Il n’est pas possible de mépriser plus galamment.

Donc, ce dernier samedi du mois d’août 1717, tandis que Jean Raoux attend et va, lui aussi, être admis, bien autrement nombreuse qu'à l'ordinaire l’Acadèmie donne l’ordre d'introduire le récipiendaire.

L'« Ancien qui est en mois » se lève du fauteuil où il est assis.

D'un joli geste, il fait onduler les longues boucles de la haute perruque qu'il a l’archaïsme de porter encore. Et, tandis que sa bouche se plisse d'un léger sourire, — c’est Coypel dont on a joué la CAPRICIEUSE, et qui va écrire les FoLiEs be CARDÉNIO, — il se penche sur la première page du registre. Il lit :

Désiré vous estre de l’Académie? La Compagnie vous en recognois digne. Mais, advent de vous y recevoire, elle requiert de vous le serment convenable.

Levé la main. j

Ne promété vous pas de servir fidèlement le Roy dans la callité que vous embrassé, de maintenir et advancer, autant qu'il vous sera possible, l'honneur de l’Académie, de garder et observer religieusement ces statuts et règlement et de vous assujétir à tous ses ordres?

Watteau répond « oui ».

NNestarecur Voici l'acte

Aujourd’huy samedy vingt huit aoust mille sept cens dix-sept, l’Académie s’est assemblée généralle. Le sieur Antoine Watteau, peintre, né à Valenciennes et agréé le trente juillet mil sept cens douze, a fait apporter le tableau qui luy avoit été ordonné pour sa reception, représentant une feste galante. L'Académie, après avoir pris les suffrages à la manière accoustumée, elle a reçu ledit sieur Watteau académicien, pour jouir des privilèges attachez à cette qualité, en observant par luy les règlements de la Compagnie, ce qu'il a promis, en prestant serment entre les mains de Monsieur Coypel, écuyer, premier peintre du Roy et de Son A. R. Monsieur le duc d'Orléans, présidant aujourd’hui l'assemblée. Quand au présent pécuniaire, il a été modéré à la somme de cent livres.

Et signent sur le registre :

Coypel, Coysevox, Barrois, Coustou l'aîné, C. Van Clève, de Boullongne, Alexandre, de Largillière, Hallé, Vernansal, Marot, Rigaud, Frémin, Bertin, J. Cristophe, Cazes, Lemoyne, P. Bertrand, Meusnier, Desportes, J. Vivien, B. Audran, Le Clerc, Vigier, P. Giffart, L. Simonneau, Massé, de Chavanne, Cayot, Charpentier, J. Audran, F. Dumont, N. Vleughels, Courtin, Belle, Charles Bot, Vateau, Raoux, G. Duchange, Gillot, Mathieu, Vallet, Rousseau, Poilly.

Tandis que son grand œil voilé de petite tristesse se promène sur ses juges d'hier dont il est aujourd’hui officiellement légal, toute sa vie, tout son passé de longues luttes s'évoque : il y a là, dans la salle du vieux Louvre, outre les derniers chantres du Grand Siècle, outre ceux dont la main tremble maintenant et qu'on va bientôt coucher sous les dalles blanches des églises, il y a là Benoît et Jean, frères de Claude Audran, concierge du Luxembourg, et ce pauvre Gillot qui a voulu venir, quand même...

Julienne demandera et obtiendra le tableau de cette ébauche que

Le #Savoyard à la Marmolle

GALERIE DEPIERMAPA' GE; SAPNIT-PETERSBOURG

(Photographie Braun, Clément et Cie)

Jean-Antoine laisse aux académiciens. Watteau meublera la toile : les frondaisons seront plus importantes, plus ordonnées, la Vénus sera en ?

pied sur un socle décoré de trophées d'armures; il ajoutera un couple d’amoureux au premier plan; la barque, sans nautoniers, aura son mât, sa voile et ses agrès, et partout il essaimera des amours. Les fonds y perdront de la profondeur, la composition entière un peu du grand vent

fluide et chaud de l’esquisse”.

Ce fut longtemps le tableau préféré de Julienne. Dans le MERCURE

b F P J d'avril 1733, on peut lire cette note :

Il paroît, depuis peu, chez la veuve Chéreau, rüe S. Jacques, aux Deux Piliers d'Or, et chez Surrugues, graveur du Roy, rüe des Noyers, une Estampe nouvellement gravée d’après un des plus beaux Tableaux de feu Watteau, Peintre Flamand de l’Académie Royale de Peinture et Sculpture. Le sujet aussi galand qu'allégorique représente l’'embarquement des Pellerins pour l'Isle de Cithère. Le Tableau original est d’une grande composition et d’un effet charmant; il est dans le Cabinet de M. de Julienne, lequel continuë depuis plus de douze années à faire graver tous les Ouvrages du gracieux peintre; nous pouvons assurer que celui-cy est un de ceux qui fait le plus de plaisir. Il est très heureusement gravé par le sieur Tardieu, grande Estampe en largeur.

Comment le si constant ami de Watteau vint-il à se séparer de cette toile? Est-ce lassitude, amenée peu à peu par la comparaison qu’à l'Académie l’Honoraire Amateur pouvait si souvent faire avec la rayonnante, duvetée et fraîche ébauche, comparaison qui n'était pas à l’avantage de son tableau plus ordonné, plus encombré, moins bellement libre? Se résout-il au sacrifice dans le culte qu’il a voué au peintre, dans la joie, dans l’orgueil de voir une de ses maîtresses œuvres sortir du royaume et aller étinceler dans la collection de ce prince allemand, homme de goût qui se flatte de réunir les plus beaux morceaux de la peinture française ?

Je crois vraie cette seconde hypothèse. Quoi qu'il en soit, Rothenburg eut certainement beau jeu.

Rothenburg est l'envoyé extraordinaire de Frédéric, électeur de Brandebourg et roi de Prusse.

Alors qu’on emporte le Pélerinage à l'Isle de Cythère, Frédéric est

Vente Duclos-Dufresnoy, fructidor an III, n° 24 : « Une composition agréable représentant l’Embarquement de Cythère, morceau esquisse d’une touche très spirituelle. » (H. 66 c., L. 82 c.). Vente Miss James, dessins, n° 312, Cavalier aidant une dame à se lever, étude pour l'Embarquement de Cythère (13 1/4 sur 0), 1.102 fr. 50 à M. Salting. Ficures DiFFéRENS CARACTÈRES, 41. Deux têtes de femmes; dessin aux trois crayons, Louvre, n° 1324; étude pour la femme à l'éventail, collection Schwiter. D’un fragment de sa composition, le pèlerin et la femme à l'éventail près de l’arbre, avec, au fond, le groupe du second plan de l'Embarquement qu’il approche d’une « fluste » aux voiles éployées, Watteau devait faire ce Bon voyage gravé par Audran, puis par Crespy fils, et qui se vendit 600 francs à la vente Casimir Périer sous ce titre : la Déclaration d'amour.

libre depuis longtemps. De même qu'il n’en est plus réduit, craignant la bastonnade paternelle, à se sauver au plus profond de la forêt pour pouvoir jouer de la flûte avec le fidèle Frédersdorf, le fifre des gardes, — chaque soir, à Sans-Souci, devant l'auditoire résigné il trille à son aise, tandis qu'Emmanuel Bach fait la basse, — de même il donne libre cours à ses autres goûts artistiques. Entre un billet à Maréchal : « Mon chèvrefeuille est sorti, mon sureau va débourgeonner et les oies sauvages sont déjà de retour. Si je savais quelque chose de plus capable de vous attirer, je le dirais également, » entre un règlement pour l'infanterie, un solo pour 1/ flaulo traversino qu'il compose, une leçon qu'il donne à Porporino venu pour lui chanter la CLéorDe de Hasse, un conseil à la divine Astrua « qui fait des arpeggios comme les violons », il n'a garde d'oublier son courrier pour Paris.

La diplomatique achevée, ses recommandations faites à propos des « poudres parfumées de bonnes senteurs, des jambons de neige et des plans de vigne », les instructions données à d’Argens : « Si vous voulez faire toutes mes commissions, je vous dirai tout ce qu'il me faut et que vous me procurerez en tout ou en partie : un ou deux peintres habiles; un bon valet de comédie, car Bollog est parti; une première actrice. N. B. Si vous pouviez encore trouver quelque homme aimable, d'un bon caractère, qui n'est point pédant et versé dans la littérature, je serais très aise d'en faire l'acquisition... », il en vient aux tableaux. Outre Rothenburg'aidé de Knobelsdorf, qui a bien voulu faire le voyage de Paris et qui court les ateliers et les ventes, c'est

Petit, un autre de ses agents, à qui incombe la charge de lui trouver

ce qu'il désire, et c’est surtout ce bon bourgeois dont on ne se méfiait

1. Dans les lettres de Rothenburg à Frédéric, je trouve les indications suivantes. Le 30 mars 1744, Rothenburg écrit : « Je vous ai acheté deux tableaux admirables de Lancret qui sont des sujets charmants et très rares (le Moulinet et la Réunion dans un pavillon); ce sont les deux chefs-d’œuvre de ce peintre; je les ai de la succession de feu M. le prince nan, qui les a payés à ce peintre pendant qu'il étoit encore en vie, dix mille livres, et je les ai eus pour trois ce qui fait sept cent cinquante écus de notre monnoie, que je vous prie, sire, de me faire remettre pour les

de Car

suis aussi en marché pour avoir des Watteau. Il est très difficile d’avoir des tableaux de ces deux maîtres... »

Frédéric répond, le 4 avril : « Quant aux tableaux dont j'ai besoin pour orner mon nouvel appartement, il m'en faut trois. Ainsi, vous tâcherez d'avoir avec les deux tableaux de Watteau dont vous êtes en marché encore un tableau du même il exquis et de la même grandeur que les deux autres. » Cela ne va pas tout seul. Rothen-

maître, mais qui soit d’un tr burg mande, le 27 avril : « J'ai mille peines à trouver des tableaux de Watteau, qui sont d’une rareté extrême. J’étois en .000 livres, ce que j'ai trouvé trop cher; j'espère qu’un de

is on me les voulait vendre

marché pour deux pendants, r nos amis qui en a deux me les cèdera à meilleur compte, et qui sont très beaux. » Mais Frédéric n'entend payer ce prix. — « Libre au roi de Pologne de payer 3.000 ducats pour un tableau et d'imposer en Saxe 100.000 thalers de taxes, mais ». — Frédéric, économe, répond le 7 mai : « Le prix de 8.000 livres qu’on vous a demandé des

ce n'est pas ma méthod deux tableaux de Watteau est exorbitant, et vous avez bien fait de ne pas conclure pareil marché; aussi n'en ai-je besoin que d’un seul tableau que vous tâcherez de me faire avoir s’il est possible à un prix raisonnable. » Rothenburg réplique : « J'ai... acheté un tableau de Watteau qui est admirable, dont j'envoie ci-joint l'estampe. Ce tableau est un des plus beaux qu’il ait faits et d’une belle grandeur. Je l’ai eu à fort bon marché, il ne coûte à V. M. que mille quatre cents

guère, qui pouvait « faire de bons coups », cet ancien échevin de la ville qui demeurait rue Quincampoix, à l'hôtel de Beaufort, paroisse Saint-Nicolas-des-Champs, ce Louis-François Mettra, écuyer, qui « représentoit les droits du roi de Prusse ».

Frédéric veut recueillir à Berlin « tout ce que le siècle a produit de plus fameux ». Et c'est Watteau qu'il semble rechercher de préference à tous les autres peintres ; avec lui Lancret et Pater. Il n'en est pas encore à la crise italienne. Il écrira à sa sœur : « Vous me faites trop de grâce de penser à Rheinsberg. Tout y est meublé, et il y a deux chambres pleines de tableaux. Les autres sont en trumeaux de glace et en boiserie dorée et argentée. La plupart de mes tableaux sont de Watteau ou de Lancret, tous deux peintres français de l’école de Brabant », — et il décochera à Algarotti :

Ton esprit me transporte en une galerie

Où Corrège et Poussin étalent leur génie Avec les Lancrets, les Watteaus.….

Rien n’est plus amusant que le débat entre le grand Frédéric et le pourvoyeur : « J'ai reçu les derniers tableaux de Petit; il y en a trois de fort beaux, deux médiocres et cinq infâmes. Je ne sais à quoi Petit a pensé, mais c’est de tous les envois qu'il m'a faits le plus mauvais. » Le 6 juillet 1745, il lui fait tenir cinq mille écus pour l'achat d’un

lustre en cristal de roche « aussi beau qu'on peut l'avoir pour ce prix-là », et, le 10 août de la même année, il paye cinq mille cinq cent

cinquante écus « moyennant quoi qu'il aura la belle table dont on lui parle et les quatre tableaux de Watteau.…. ».

Ah! les envoyés de ce prince qui ne s’entoure que de Français, qui n'aime à parler que notre langue, qui met une si opiniâtre volonté à recréer, là-bas, au fond de l'Allemagne, tout un petit coin de notre pays, jardins, architecture, meubles, bibliothèques, les envoyés de ce prince eurent beau jeu avec Julienne pour lui arracher le Pélerinage à

livres qui sont de notre monnaie 350 et quelques écus. Je tâcherai aussi d’avoir les autres au meilleur marché qu’il me que Watteau a faits sont

sera possible. Les tableaux que vous désirez sont fort difficiles à trouver, tous les ouvr:

presque tous en Angleterre où on en fait un cas infini. » Enfin, le 18 mars 1746, il é

« J’envoie ci-joint la note des tableaux qui ont été achetés pour V. M., les huit premiers coûtent 4.500 écus, le neuvième

de Watteau, 450...

Spécification de ce que le Roi doit à M. le comte de Rottenbourg pour 14 tableaux qui doivent venir de Paris,

dont M. Petit à fait le prix : 3

33 écus. » Le r1 septembre 17

t au roi, alors à Postdam :

So écus… Pour le port de 12 tableaux qui viennent d'arriver de Paris jusques ici : 5, il note : « Caisse de tableaux venant de Paris contenant des Watteau. »

l'Isle de Cythère et faire resplendir l’œuvre dans ce Potsdam aux lambris blancs moulurés de cuivres dorés et de bronze en rocailles, égayé de marbres rares, de girandoles et de glaces découpées et galbées sur celles de Trianon et de Versailles.

Dans ce décor-là, le Pélerinage voisinera avec les Bergers, avec la Danse, avec l'Amour paisible, la Leçon de guitare, le Concert, le Diverhissement en plein air, avec la Mariée de Village, la Danse dans le pavillon du jardin, le Joueur de luth, les Comédiens François, l'Enseigne".

Watteau aura forcé deux fois le scribe de l’Académie à raturer le texte du grave procès-verbal de la séance : cette première fois, en 1712, alors que suivant l'usage Van Clève veut lui imposer un sujet de réception, et qu'on laisse à l’agréé « son ouvrage à sa volonté », cette seconde fois, lors de sa réception, alors qu'il baptise la toile qu'il apporte : le Pélerinage à l'Isle de Cythère, et qu'après discussion, on raye ce titre et on inscrit : «... représentant une feste galante. »

Cette seconde fois encore, le scribe eut raison.

La « feste galante » de Watteau est bien le plus grand, le plus puissant, le plus heureux geste d’art de notre xvm° siècle. Où, en France, est-elle avant lui, cette fête? Qui, en dehors de la servile imitation italienne ou flamande, qui a osé s'y essayer? Parmi les peintres, nul n'a eu le nécessaire, précurseur et délié génie. Si on interroge l’estampe, on la trouve abominablement lourde et grossière : c’est l'imagerie brutale de Du Cerceau à Crispin de Passe, c’est Baltazar Moncornet, c'est Ladame, c'est Abraham Bosse, c'est Bernard Picart, tous ceux-là qui ne savent que sonner l’écœurant appel à la chair... Après Watteau? Faut-il les nommer, pour qu'aussitôt s'accroche à.chacun des noms la tare licencieuse, le mot indissolublement lié au pinceau ou à la pointe de l'artiste, le mot qui détruit et qui rompt le charme poétique, le mot qui apporte le scandale, le graveleux, le cynique, ou seulement l'esprit?

La « feste galante » n'est pas la fête des deux autres peintres du dix-huitième, elle n'est pas plus celle de Jean-Siméon Chardin que celle

r. Le climat rude du Brandebourg n'est pas favorable aux peintures de Watteau qui s'abiment vite. Dans les papiers

de Schutz, on trouve cette note : « 19 février 1765. Une toile de Wattow, Départ pour Cythère, déployée et remise en état. » Pour la Mariée de Village (C. N. Cochin sculp., provenant du cabinet de M. de la Faye), Frantz Gerhard, chargé

de la restauration des tableaux sous la direction de Pesne, mentionne dans son compte de l'année 1750, tout de suite

après l'acquisition : « Un Wattow, avec 108 figures, des mariés que l’on conduit à l’église, lequel a des déchirures dans les

visages, les mains et les vêtements; pour l'avoir découpé du papier et recollé, et l'avoir remis en bon état avec grand soin et peine, ce qui eût valu pour le moins 150 thalers… 100 thalers. » F. Schutz, son successeur, compte en 1765 « pour la 60 thalers ». Le professeur Hauser l'a

Noce de paysans de Wattow, qui est très crevassée, pour boucher les crevasses. sauvé d’une destruction complète. Les têtes seules sont intactes; on les dirait peintes sur émail.

Bal champêtre

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