‹ Antoine WatteauChapitre 41 sur 61 · RICHARD WALLACE · texte numérisé non relu

RICHARD WALLACE

ECGMION

COLLIH

. Mansell et Cie)

(Photographie W.-

CHAPIFRE. XX

ARMI les dessins laissés par Watteau à M. de Julienne, il en est un où il s’est représenté tenant un porte-crayon et appuyé sur un portefeuille. Boucher nous l’a transmis, et, à longuement regarder son attentive gravure, se révèle l'être si complexe que fut Watteau. Le corps fluet est frileusement pris dans une houppelande

doublée de fourrure; la main droite, d’une expression superbe de

volonté et d'élégance robuste, émerge de la manchette en une note victorieuse; découvrant le haut front, la perruque aventureuse que Caylus revoyait encore un quart de siècle après « dans toute sa longueur et toute sa platitude », la perruque tombe sur des épaules qui s'infléchissent, et, d’un mouvement naturel, sous la petite pesanteur qui l’obsède, dans une menue lassitude, en une légère et continue fatigue, la tête s'incline’. Si, dilaté et comme avide de vérité et de lumière, le grand œil qui s'ouvre entre le cerne profond sur la joue et le sourcil interrogateur, le grand œil dit la belle vaillance et la sincérité de l’âme de l'artiste, on y lit, dans le même temps, et la notion de son peu d’ambition, et la mélancolie de son désabusement que souligne la commissure des lèvres, on y lit le détachement de combien de choses, de combien de profits, de combien de joies.

À cette date, ce portrait est celui du premier peintre de l'Europe.

Quelque particulière tristesse qui s'en dégage, quelque amour de la retraite qui s'y reflète, il a été cependant fait à une heure où Watteau n'était nullement sombre, à une heure où il n'était pris pour les hommes de cette particulière aversion qui le faisait soudainement disparaître, se cloîtrer en des retraites ignorées, connues seulement de ses intimes, de Gersaint, ou de Julienne.

C'est ainsi que son bienheureux séjour chez Crozat, si court à la vérité, lui parut long, et que la fatigue lui vint vite, malgré l’enchantement, les délices peut-être trop proches de l'éclatant tourbillonnement de la petite cour du financier. Et Watteau brusquement s'en va, délaissant sans regret le trésor des vieux maîtres, la vie heureuse qu'on lui a faite dans la magie du palais du faubourg de Richelieu, dans les jardins de Montmorency.

Il a quitté Sirois pour Crozat: c'est aux Armes de France qu'il retourne, qu'il se réfugie. Là, ce volontaire, cet indépendant vivra plus à sa fantaisie, « et même obscurément, » ainsi que le note Gersaint : « il se retira chez mon beau-père dans un petit logement et défendit absolument de découvrir sa demeure à ceux qui la demanderoient. »

Il reprend sa vie de travail libre, tout à l'inspiration des heures qui

1. Dessin aux trois crayons. Vente de Julienne, 1787, n° 776: « le portrait de Watteau vu de face, plus qu'à mi-corps ; il tient un porte-crayon dans sa main droite: sa gauche est posée sur un portefeuille », 24 livres 1 sou, à M. de Ravanne. A rapprocher du portrait de Watteau par lui-même, B. L. Lépicié, sculp. (H. 5 p. 6 L., L. 4 P. 61.), panneau où il s’est peint « à mi-corps tenant sa palette et son appuie-mains proches d’une table ». Ven - Julienne, n° 256, 24 liv. 1 sou, au président de Laiseville.

lui plaisent, sa vie rêveuse où la fièvre le consume sans heurt, la petite vie pour laquelle il est fait. Insoucieux d'accroître sa clientèle, de la changer, paraissant ne s’apercevoir du « grade » qu'il vient d'obtenir avec tant d'éclat, ce « peintre du Roy » peint, comme par le passé, pour les mêmes acheteurs de Sirois qu'il a un instant délaissés. Gersaint, qui le côtoie maintenant de près, est encore à citer : « Watteau ne s’enfla pas de sa nouvelle dignité et du nouveau lustre dont il venoit d’être décoré : il continua à vouloir vivre dans l'obscurité; et, loin de se croire du mérite, il s’appliqua encore plus à l'étude, et devint encore plus mécontent de ce qu'il faisoit. » Il vend aux amateurs de modeste lignée, aux bourgeois, à ce marchand-vitrier que j'ai déjà cité, à ce « M. Morel banctier », qui avait accroché chez lui les Féles au dieu Pan et les Enfants de Bacchus, peut-être aussi peint-il cette Accordée qu'avait M. de Valjoin et ce « Bal exécuté pour M. le Président de Baudolle ».

Là, sur le Quai-Neuf, il est un peu hors de l’agitation et du remous dans lequel il vient d’être trop longtemps plongé à son gré. Il est heureux de ne plus rien connaître de la Cour et de la Ville.

La transition fut-elle trop brusque, de l'hôtel du Trésorier de France à la boutique du marchand? Jean-Antoine fut-il incommodé par l'air qu’il respirait, l’air nauséeux des berges souillées qui faisait de la Cité et de ses entours le quartier le plus malsain de Paris? C’est, je crois, cette dernière cause qui le fait vite quitter Sirois.

Son état de santé est toujours précaire. S'il semble avoir eu quelque répit, quelques bons mois sans trop de ces accès fébriles qui l’épuisent, il les doit surtout à la variété de ses travaux, à l'éloignement de tout souci matériel, à la diversité des délassements de haut goût qui emplissaient les heures qu'il ne donnait à ses pinceaux, à ses crayons ou à ses lectures. Maintenant qu'il a repris son existence d'autrefois, que, volontairement, il ne veut plus connaître que l'habitacle incertain de l'atelier où il peut, à sa guise, vivre avec son inquiétude, il y sera, sans défense, la proie des indispositions, des malaises, des douloureuses misères des trop faibles qu'un grand feu brûle, des tortures lancinantes et sourdes qui vont l'assaillir presque sans répit, ne lui laissant que de rares accalmies qui se feront de plus en plus brèves.

Or, en ce moment, un de ceux qui ne le quittent guère, son nouvel ami Nicolas Vleughels, habite l'endroit de Paris qui passe pour être le plus salubre, le faubourg Saint-Victor. Il est dans « la maison du neveu de

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M. le Brun, sur les fossez de la Doctrine chrétienne ». Si c’est encore la ville, le lieu est retiré, l'éloignement relativement grand. Jean-Antoine s'en va loger avec Vleughels.

Vleughels aimait à faire le magnifique... Avec Watteau, il le pouvait de toutes manières. Pour le public, pour ceux que la peinture intéressait, le peintre de Campaspe avait infiniment plus de talent que le peintre du Pèlerinage à l'Isle de Cythère. C'était même | « homme de talent », | « honnête homme de talent » dans toute sa signification. En dehors de quelques très rares amateurs capables de Juger, ses tableaux sont préférés à ceux de Jean-Antoine. Mariette l’a constaté : « … il avoit pourtant le secret de faire de petits tableaux qui plaisoient ». Académicien avant Watteau, avec quelle allure n’avait-il pas emporté les suffrages! Au mieux avec d’Antin, — il ne va pas tarder à obtenir la survivance du vieux Poërson qui « radote », et à repartir pour Rome, — devant tous il est très heureux d'accueillir ce collègue dans sa demeure. La beauté du geste se rehausse de cette considération que Watteau est un peintre dans les « mêmes cantons » que lui : Vleughels ne peint-il pas « aimable » ? Et puis, il a jugé que son hôte ne s’éternisera pas. -

Ou, simplement, peut-être y a-t-il sous les dehors de lintrigant un assez bon homme de Flamand qui compatit à l'ennui qu'a, dans la grande ville, cet autre Flamand.

Il peut facilement mettre un Spacieux logement à la disposition de Watteau. La maison est grande. Deux hauts étages sous le comble à la Mansard lui donnent une belle allure que l’avant-corps achève avec son tympan armorié, sa baie sculptée qui s'ouvre sur le gradin d’un perron dont les marches se continuent curieusement à l’intérieur. Le « neveu et héritier du fameux peintre » devait se bien trouver en cette maison de repos, dans cette solitude et ce calme qui surprennent, à mi-côte, entre les Gobelins et la fange du faubourg. De toutes parts, la vue est superbe : devant, par delà le collège de Navarre, le séminaire des Bons-Enfants, les Bernardins, c'est Paris, formidable et imprécis dans le brouillard: sur le côté, au bas du petit cirque de collines qui s'étend de Romainville à Sannois, c’est le « col de cygne » de la rivière, avec, très proches, la Tournelle, l'arc double de la porte Saint-Bernard, les roseaux, la ceinture murée, le parc de l’Arsenal. Et partout déborde un vivant foisonnement vert d’arbrisseaux, de treilles, d’espaliers, de pignons enliérés ou gaufrés de chèvrefeuille, jardins où des

charmilles s’ordonnent, d'où s'élancent de plus vifs bouquets d'ormes entre

lesquels éclate le rouge des lucarnes tuilées, la tache miroitante d'un boulingrin ou d’une fontaine, se dessine le chef moussu d'un puits encapeluché de pierre.

Ce séjour chez Vleughels marque, dans le dernier temps calme, le dernier atelier bien à soi, celui où l’on travaille dans l'intimité précieuse, non troublée, dans la liberté conquise et presque entière. Watteau sort très peu, ne voit que les rares amis que nous connaissons. Il ne fréquente plus dans son monde. Il n’est avec Coypel, Largillière, Rigaud, Fagon, Caylus, de ce « souper de quinze livres » qui se pimente parfois du sourire de la Quinault ; non. Par décence, n'osant de suite montrer à quel point l'indiffère la Compagnie où il vient d'entrer, deux fois, cette même année 1717, il ira au Louvre : le 4 septembre, jour où « il est fait lecture d'un discours

autrefois prononcé par M. Bourdon sur la lumière », — il signe sur le registre entre Vleughels, qui l’a amené, et Galloche, — et le 31 décembre,

le jour où on répartit la capitation et où on reçoit le sculpteur Jean Thierry, de Lyon, et Joseph Roëttiers… C’est tout. Ses collègues ne le reverront plus prendre séance. Il a ardemment poursuivi ce but : être peintre du roi. Il l’est. Et aussitôt il en dédaigne toutes les prérogatives.

Son atelier, la petite défroque d’habits galants et comiques dont il revêt

ses amis ou les voisins complaisants qui veulent bien poser ses personnages, ses chevalets, ses toiles, ses crayons, ses couleurs, cette palette et ce pot à huile grasse qui fournirent à Caylus la « pointe » de son discours : « Il n’avoit aucun soin de ses couleurs qu'à peine chargeoïit-il sa pallette tous les jours et la netoyoit encore moins ; même son pot d'huile grasse dont il faisoit un si grand usage, ayant souvent essuyé ses pinceaux, étoit rempli d’ordures, de poussière, et quelque soin qu'il apportât pour ne prendre que le dessus, il est certain que cette huile, déjà mauvaise en elle-même, se ressentoit des corps étrangers dont elle étoit remplie. On voit par là que Watteau faisoit trop peu de cas de la propreté des peintres hollandois.. », — voilà le plus clair de ce qu'il possède, voilà au milieu de quoi il vit.

Cela lui suffit.

Suivant ce que sa fantaisie lui dicte, suivant l’état de sa fièvre, son humeur, la beauté de la lumière, il peint, il dessine ou il lit; c’est un grand liseur. Un matin, Vleughels entre chez lui en coup de vent, ayant encore sur la tête son magistral bonnet de nuit, un haut bonnet pointu de mascarade; il le croque.

Mais là, surtout, il exécutera ses nus, si rares et si savoureux. À cette

époque, cela est incroyable en pleine Régence, mais cela est, il y a encore quelque scandale autour du nu féminin dans l'atelier du peintre et du sculpteur. Voilà qui surprendrait, s'il n'était naturel qu'en ce temps d’effroyable licence il ne faille pour le peuple, le public et les gens de bien, au moins la joie de pouvoir crier ouvertement après quelquesuns, dussent ceux-là être les plus grands dispensateurs de morale, étant les créateurs de l’éternelle Beauté. En ces premières années du xvin siècle, on ne Se lasse de goûter le piquant de la chose. Il faut donc beaucoup de réserve au peintre, même s'il est peintre du roi, et que rien ne transsude trop de la vie de son atelier. Il semble que ce pays ne soit si loin du nôtre, où Rembrandt fut admonesté publiquement à propos

d'Hendrickje, de la Be/hsabée et de la Baigneuse…

À vrai dire, ce sont en France les derniers temps : Boucher, pas plus que Fragonard, ne connaîtra les ennuis de cette réserve.

Ici, sur ces fossés de la Doctrine Chrétienne, très retiré et certain de ne scandaliser facilement tant de gens chastes, Watteau fait poser sa servante.

D'Argenville a écrit «.. sa servante qui étoit belle lui servoit de modèle, il l'a peinte en danseuse avec un fond de paysage très frais. »

La servante de Watteau n'a pas posé uniquement les danseuses et les galantes figures de combien de ses pastorales : elle a surtout posé ses nus, au moins presque tous ceux qui nous sont parvenus. Et je vais essayer de le prouver. Cette réserve et cette discrétion très inattendues s'expliquent parfaitement si on veut réfléchir au caractère et aux particulières idées de l'homme. Avec elle seule, Watteau osera certains sujets qu'il n'eût jamais peints s'ils ne s'étaient offerts à lui, presque malgré lui, comme cette claire, chaude et lumineuse improvisation de la galerie Wallace, cette notation à la Fragonard d’une femme surprise, un bras levé, dans le particulier mouvement de passer une chemise.

La servante de Watteau est presque belle comme cette M" de Pléneuf dont Saint-Simon disait qu’elle était « faite exprès pour fendre la nüe à l'Opéra et y faire admirer la déesse ». Je crois bien que cette servante-là vient tout droit du théâtre. Ou alors Watteau l'aurait prise très niaise, aussi peu niaise que la plus bête des femmes, et sortant de

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