Louvre; collections Schwiter et Bonnat
« l’animale », se réservant de la diamanter de cet air dont il a le secret, du mystère exquis où s'imprécisent ces petites choses qui échappent aux jeunes femmes « et qui flattent sensiblement celui pour qui elles sont faites ».
Avec elle il fera ce Jugement de Päris de la collection La Caze, où, plein des ressouvenances de Rubens, le pinceau lourd de clartés, de transparences et de frissons, il détaille cet admirable et vivant torse, cette créature en qui rien n'est de l’eurythmie mythologique, mais dont la chair palpite, rosée et blanche, Faînoise ou Brabançonne aux charmes robustes et frais, dont la carnation fleurie se confond presque, sur l'épaule, avec la blondeur tendre des cheveux, tandis que là-haut, dans la conque, ce n’est l’autre déesse qu'il place, mais bien une des femmes de ses « conversations ». L’harmonie irisée, vive et preste de cette précieuse esquisse, annonce Fragonard tout entier.
Dans l’Antiope, c'est encore elle qu'il recouvre de l’ambre chaud des Vénitiens; ce sont bien ses petits cheveux courts et son épaule ronde, sa gorge opulente, ses jambes charnues et fortes : sous un ciel d'un bleu vif, il l'entoure d’un paysage très fouillé, très mouillé, aux accidents nombreux, et traité dans la forme de ceux du Titien et de Barbarelli. La Diane au bain, c’est elle encore, c’est sa merveilleuse carnation sur une draperie rose à transparent blanc. De même qu’elle a posé l'Amour désarmé' et l'Amantle inquièle où, très décolletée, le corselet largement ouvert, des roses dans son tablier, elle attend sur le banc de pierre du jardin”.
Si, dans ses compositions les plus animées, dans ces assemblées où les caquets frivoles et amoureux s'élèvent en un bourdonnant tutti, Watteau a toujours aimé à placer un silencieux personnage qui est sur la toile comme une signature expressive, il n’a jamais tant aimé à le peindre que maintenant, ce témoin à l'ironie délicieuse et au détachement
suprême, ce témoin las des madrigaux et des fadaises assassines, ce témoin qui s'isole et, sans s'’émouvoir, laisse la comédie se jouer, les propos tendres et les aguicheries voleter autour de lui. Les plus beaux et les plus expressifs désabusés de l’œuvre datent de cette époque de la
1. B. Audran, sculp. Musée Condé. Une variante (ovale, H. 20 p., L. 16 p. 6 1.) fut vendue 499 L. 19 sous en 1767 à la vente Julienne (n° 252). Elle repasse, le 22 décembre 1783, à la vente Montullé, n° 150, et est adjugée 175 livres.
2. L. Aveline, sculp. D’après une note de Mariette, c'est l'abbé Haranger qui possédait ce tableau; le Donneur de Sérénade lui faisait pendant. L’Amante inquiète (Bois, H. 9 p., 47 p.) se vendait avec son pendant 221 livres à la vente Chariots, n° 44 du catalogue. Vente Le Brun, 1791, n° 132, 132 livres; Musée Condé.
vie de Waiteau. Certes, continûment, il a exprimé cette idée d’une mélancolie poignante, sans cesse il a évoqué cet admirable passant qui suffirait, seul, à immortaliser le peintre. Mais, il ne l'a formulé aussi puissamment qu'à cette heure où montent à ses lèvres tant d’amertumes... Sa misanthropie a été douce d’abord. Elle a pris corps lentement. L'incroyable et passive force de résistance qu'il a opposée aux vilenies et à la misère ne lui a fait pousser aucun cri aigu de révolte. Non. Silencieusement, son admirable patience a eu raison; le succès est venu. Mais il lui est resté un profond désabusement qui sourd inconsciemment dans les œuvres mêmes où il ne songe à ouvertement le synthétiser. C'est par la femme qu'il le fait tout d’abord exprimer. Voyez, près de la nappe argentée de la Cascade, le détachement, l’hésitation, la moquerie froide que la galante oppose aux propos de son cavalier, — et tout ce qu’il renferme de raillerie et d’incrédulité dans
cette autre femme des Deux Cousines qu'il fait, en une trouvaille de génie, se dresser de dos au premier plan de la composition, et dont le seul coin de chair qu'il nous en montre est cette nuque volontaire,
réfléchie, qui se détache sur le plein ciel. C'est ce que répètent ouveru
ement, et bien de face, les deux grands yeux de l’amoureuse superbe
de l'Heureuse Rencontre, — ce chef-d'œuvre où il y a tant d'air, où dans
es lointains, derrière l’écran des arbres grêles, les lignes basses de la plaine flamande s’allongent, chef-d'œuvre où Mezetin madrigalise, à
a fois inquiet et railleur, très peu sûr de son aventure‘; c’est enfin presque ce que pense maintenant Finetle, Finette ruisselante d'’éclairs
dans le satin bleu de sa robe, Finette dont la main distraite fait résonner nonchalamment les cordes de la guitare, Finette dont le particulier désabusement est bien passager et dont les lèvres gourmandes ne resteront closes que le temps court pendant lequel ses yeux prometteurs resteront battus et noyés.
Puis, ce sentiment, il le fait exprimer par l’homme. De suite
l'œuvre prend une signification nouvelle, plus grave. Une émotion naît, plus grande : un peu de l'âme de Watteau s’est fait jour. A chercher une gradation, le premier reflet serait dans la toile de Dresde le dédaigneux, en cape à l’Espagnole, qui regarde la naïade; puis, ce
1. La Cascade, G. Scotin, sc (H. 16 p., L. r2 p.) se vendait en 1780, à la vente Poullain, n° r12, 5.751 livres
Zzatorisky. — Les Deux Cousines, Baron, sculp.
avec la Danse païsanne; collection
d'Amour
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Glorieux du musée Kums, si souverainement méprisant, et enfin, après un juste retour, sous le sourire d’une philosophie plus haute puisque moins marquée, l'apogée serait l’Indifférent.
Par un jeu de cette antithèse où Watteau se complaît si souvent, ici il rajeunit le personnage. C’est presque un adolescent ce philosophe que les contemporains ont pris, si simplement, pour « Mezetin dansant ». Pour le peindre, il a attendu la pleine maîtrise, l'heure de la Finetle, l'heure de la pâte chaude, ensoleillée, savoureuse, grasse. C'est la même gamme de bois profonds dont les lisières s’agitent, tremblent, se perdent sous un ciel magistral, infini. Lui, les bras ouverts, les mains « à l'avantage », le pouce et l'index se touchant, la cape à l'épaule, les pointes savantes, lui va baller, semble-t-il. Il a le même œil, la même bouche, la même lèvre que la Finette; son habit est de même couleur que sa robe, et le nœud clair de son chapeau est un galant de neige qu’elle y a accroché elle-même d’une épingle d’or... Il va baller, n'est-ce pas, tandis qu’elle esquissera la mélodie. Mais, il est insoucieux du succès, et des œillades, et des déclarations qui vont monter vers lui; il n'y a que son corps qui s’épuisera en voltes savantes, et seul son manteau frémira dans le vent : son cœur est étreint d’une angoisse qu'une inviolable pudeur ne laissera jamais connaître, son âme hautaine, anxieuse de buts lointains, entrevoit d’autres gestes.
Or, il lui faut danser puisque Finette le veut, et avec elle toute l'assemblée, ses amis, ses ennemis, le public, tout le monde, les choses en leur contrainte muette, et le hasard sans cesse mauvais... Et le formidable de sa tristesse se mue en une aimable dureté, en un détachement lent, froid, continu, de tout ce qui s’agite et vit autour de lui.
Les essais retrouvés dans les FIGURES DE DIFFÉRENS CARACTÈRES attestent l'importance que Waitteau attachait à ces deux panneaux. Combien de fois n’a-t-il pas cherché l’arrangement de ces deux œuvres si grandes, qu'il devait orfévrer dans la pleine maturité de son œil et sa palette"?
Il travaille, voyant son monde à de rares éclaircies. Le deux plus
1. Voir notamment, FiGures DE DiFFÉRENS CARACTÈRES, n° 54; exemplaire de l’Arsenal, la feuille entre les n® 101 et 102 et le n° 102. La Finette a été gravée par B. Audran. L'Indifférent, par G. Scotin. Ces deux œuvres faisaient partie du « cabinet de M. Massé » : La Finette (H. 9 p., L. 6 p. et demi) et l'Indifférent se vendaient en 1781, à la vente du marquis de Ménars, n° 143, 475 livres. Achetés par Godefroid, on les retrouve à sa vente (no 43) le 15 novembre 1786, puis à la vente Lebrun, en 1806, où ils sont adjugés 75 francs. Collection La Caze, Louvre.
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grands gêneurs sont heureusement loin : en 1718, Mariette est en Italie, Caylus en Angleterre. Julienne ne viole que discrètement le petit mystère dont Watteau s’entoure. Spoëde fait de rares apparitions, alors que son professorat le lui permet et qu'il peut quitter le quai de la Mégisserie. Mais le hasard tourmenté des demeures de Jean-Antoine le fait, pour le temps court qu'il va rester chez Vleughels, assez proche voisin de Lesage.
Celui qui doit lui faire grâce le moins facilement, c'est assurément la Roque. Quoique bien affairé, malgré son genou et avec une belle vaillance, l’ancien gendarme est un peu partout. Par lui, Watteau sait les bruits de la Comédie et les événements de l'Opéra, et comment M" Aubert, « malgré sa voix, son jeu et ses entrailles », n’a pas été reçue après ses débuts dans Camille, et les causes de la joie du parterre qui s'est mis à danser pendant les Dieux ComépIEns, et les raisons qui font de la musique des Captirs un charivari détestable, et l’apparition dans Pnèbre de cette maigre et curieuse fille d’un chapelier du faubourg Saint-Germain, qui a nom Le Couvreur.
Et la chronique vivante s’égrenait, ponctuée de rires, d’exclamations, d’emportements.. Et Watteau écoutait le verbiage, souriait, montrait une ébauche ou appelait Vleughels pour donner le change au terrible homme. Ou, simplement, prenant son feutre et sa canne, si c'était par une matinée de dimanche et que le temps fût beau, entrainait le Marseillais à la messe.
Comme :ïl reflète bien cette vie, ce billet qu'on a précieusement recueilli‘ :
A Monsieur Gersaint, m° sur le pont Nôlre-Dame, de la part de Watleau.
Du samedi.
Mon ami Gersaint,
Oui, comme tu le désires, je me rendrai demain à diner avec Antoine de la Roque, chez toi. Je compte aller à la messe à dix heures à Saint-Germain de Lauxerrois; et assurément je serai rendu chez toi à midi, car je n'aurai avant qu'une seule visite à faire à l'ami Molinet qui a un peu de pourpre depuis quinze jours.
En attendant, ton amy.
1. Quatre courtes lettres seulement, provenant du baron de la Roque-Gelis, parent d'Antoine de la Roque voilà tous les autographes de Watteau. M. de la Roque-Gelis les légua à l’abbé Campion de Tersan qui, en 1812, les laissa à la marquise de Grollier. M. de Vèze les prit en fac-simile et M. de Chennevières les publia dans les