‹ Antoine WatteauChapitre 45 sur 61 · FiGurEs DE DirFéRENS CARACTÈRES, n · texte numérisé non relu

FiGurEs DE DirFéRENS CARACTÈRES, n

2. Vente Coypel, cartouche d'ornement; il Coquête que £ Watteau et représentant les Fêtes de Versailles; 12.500 francs. Un autre éventail attribué à Watteau et représentant une Fête à Cythère, s'est vendu, en Espagne, vers la même époque, 3.675 francs.

: « Un sujet d’éventail contenant quelques figures grotesques dans un gouasse sur du papier de soye et l'on en a une estampe. » C'est la a Boucher;

une vente faite à Londres en 18$4, passa un éventail attribué à

fait copier le Guide, Véronèse, Hallé, d’autres encore, et à qui on alloue de trente à deux cents livres; Fontenay, qui obtient pour des Enfants jardiniers, trois cent trente livres: Chavannes qui, pour un Bois, un Berger, une Bergère, a deux cent cinquante livres; Audran, Dumesnil, Coypel, Desportes obtiennent quelques rares toiles.

C'est Mariette qui nous met au courant de l’inattendu Louis XIII metant le cordon bleu à M. le duc de Bourgogne père de Louis XV. Dans son ABECEDARIO, il dit que Watteau « peignit ce tableau pour M. Dieu” qui avoit entrepris de peindre toutes les actions de la vie du Roy pour estre exécutées en tapisseries, ce qui n’a point eu son effet ». Nous ne connaissons la composition que par la gravure de Nicolas de Larmessin et, sauf le « ragoût » des têtes, il est présumable que ce Watteau-là devait être quelque peu ennuyeux”. Ce n'est pas la seule fois que Watteau travaille pour un confrère. D'Argenville, dans la vie de ce Philippe Meusnier, décorateur qui collabora aux fresques des pavillons de Marly et à celles de la chapelle de Versailles, raconte la visite de Louis XV enfant dans l'atelier du

peintre et l'intérêt que le roi prend à ses tableaux : « Sa Majesté, quoique fort jeune, fit voir en les examinant son grand goût pour les Arts; les moindres beautés de détail n'échappèrent point à sa pénétration. L'un des tableaux étoit la représentation d’une église dont l'ordonnance étoit des plus belles; Watteau reçut l’ordre de l’orner de jolies figures... » A l’époque, cette toile était à la Surintendance, à Versailles.

Parfois aussi, Jean-Antoine anima de personnages des paysages qu’il n'avait pas peints*.

Cette même année 1719, Watteau devait voir entrer une de ses œuvres au Palais-Royal.

1. C’est ce même Antoine Dieu qui peignit avec Oudry les décors du ballet des ELÉMENTS et « tenoit boutique de tableaux sur le Petit-Pont ».

2. Cabinet de Julienne (H. 2 p. 8 pouces, L. 1 p. 10 lignes). Cette toile devait passer en Allemagne. Le prince Auguste-Guillaume laisse au prince Henri, frère de Frédéric Il, par l’article XII de son testament « le tableau peint par Watteau représentant Louis XIV qui donne l’ordre du Saint-Esprit au duc de Bourgogne et une Amazone de Rembrandt. » Au musée de Versailles, il y avait, dans la chambre de la Reine (Catalogue Soulié, n° 2094), une grande peinture d'Antoine Dieu d’après le tableau de Watteau, et dans laquelle la composition est augmentée de sept personnages.

3. Hôtel de Bullion, vente du 1° décembre 1770 : « no 531. — Un paysage à la gauche duquel est un piédestal orné de bas-reliefs; sur un plan éloigné est une fontaine où une femme lave du linge: au bas du piédestal est un joueur de flûte assis près d'une femme: ces deux figures sont peintes par Watteau, le paysage par Boyer. Toile. H. 22. p. 415 p. et demi. » Le musée de Lille a acheté, en 1890, une toile due à la même collaboration. Au musée de Grenoble un paysage de Jean Millet, dit Francisque, est orné de figures de Watteau.

L'Indifférent

LOUVRE

DU

MUSÉE

G Ë Le) È S &

La quittance de Watteau relative à cette toile nous a été conservée :

J'ay reçu de Monseigneur le duc d'Orléans 260 livres pour un petit tableau qui représente un jardin avec huit figures.

Fayt à Paris, le 14 aoùst l'an 1710.

Antoine WATrEAU.

Ce Watteau est le seul de quelque importance que Philippe d'Orléans devait posséder'. Encore, ne le garda-t-il longtemps. Peut-être cette fête galante ne lui parut-elle assez vive, peut-être la vivait-il trop peu comme l’entendait le peintre?

Mais, voici par Watteau un peu de lui-même chez Vleughels, et une figure à ajouter à celles qui l’entourent.

À M. Mon Sieur de Julienne.

Monsieur!

Il a pleu à Mon Sieur l'Abbé de Noirterre de me faire l'envoi de cette toile de P. Rubens où il y a les deux testes d’anges, et au-dessous sur le nuage cette figure de femme plongée dans la contemplation. Rien n'aurait seu me rendre plus heureux assurément si je ne restois persuadé que c’est par l'amitié qu’il a pour vous et pour M. votre neveu, que Monsieur de Noirterre se dessaisit en ma faveur d'une aussi rare peinture que celle-là. Depuis ce moment où je l'ai reçue, je ne puis rest

er en repos, et mes yeux ne se lassent pas de se retourner vers le pupitre où je l'ai placée comme dessus un tabernacle!! On ne sauroit se persuader facilement que P. Rubens ait jamais rien fait de plus achevé que cette toile. Il vous plaira, Monsieur, d'en faire agréer mes véritables remerciements à M. l'abbé de Noirterre jusques à ce que je puisse les luy adresser par moy-mesme. Je prendrai le moment du messager d'Orléans prochain pour lui escrire et luy envoier le tableau du repos de la Ste Famille que je luy destine en reconnaissance.

Votre bien attaché et serviteur, Monsieur!!

Cette Sainte Famille, Watteau l’a bien peinte dans le rayonnement du prestigieux metteur en scène qui l’a toujours subjugué. Dans cette toile dont l’arrangement lui est si peu habituel, nulle apparente hésitation : l'Enfant-Dieu, la Vierge, saint Joseph, sont groupés avec une sûreté et un bonheur de lignes où se retrouvent combien des souvenirs

1. Dubois de Saint-Gelais dans sa Description Des TagLeaux pu PaLais-RovaL n’en fait aucune mention. Il signale seulement de Watteau « les Singes peintres peint sur cuivre, H. 2 p. 10 lignes 43 p. 8 lignes. Ce petit tableau fait le Pendant de celui de la Musique des chats de P. Breugle. La scène est un Atelier de Peinture. Un gros singe vêtu de vert peint un Tableau sur le chevalet, mais on n’en voit que la toile par derrière; tout proche est la table aux couleurs sur laquelle il y a une Figure en plâtre. À côté de ce singe, un peu derrière, sont les quatre petits singes dont un tient une palete et celui qui est plus sur le devant dessine une Figure, Ces deux pendants sont dans la seconde pièce du petit appartement. »

du peintre d'Anvers; le petit miroir de la fontaine du premier plan éclaire et allège la composition. Seuls, les fonds demeurent un peu incertains, et la distribution des têtes d’anges dans le ciel, quelque peu aventurée .

Cependant, là, dans cette banlieue calme, presque tout à fait à l'abri des fâcheux, il semble que Jean-Antoine doive se trouver infniment mieux, et que toute idée de changement soit absolument loin de lui. Il n’en est rien. La fièvre qui sourdement le mine, la fièvre qui ne le quitte un seul jour, fait ses nuits mauvaises et gâte parfois les plus belles heures de soleil, l'implacable fièvre ne tarde pas à lui rendre ce nouveau logis presque insupportable. Son hôte n'est pas sans s'en apercevoir : il fait tout ce qu'il peut pour le retenir. Vleughels apparaît, ici, un très simple brave homme; ce qui peut parfaitement s’accorder avec le personnage dessiné par les contemporains. Il n'y a pas impossibilité à ce que ce vaniteux et ce médiocre ait eu du cœur. Il prévoit la fugue que Watteau prépare. Il s'en effraye. L'hiver s'annonce, et son ami est de moins en moins capable de résister victorieusement à l’'inclémence des logis hasardeux et des installations hâtives… Il cherche à l’intéresser, à piquer sa curiosité qui s'émousse, à entretenir enfin le désir de rester avec lui, dans sa maison. Et il est plus prolixe encore que d'habitude. Dans leurs entretiens c’est, chaque fois, une curiosité nouvelle qu'il cherche à éveiller; il renouvelle toujours ce grand thème inépuisable dont il connaît l'effet certain sur son compagnon : l'Italie.

Pour lui, il reprend son voyage, ses courses à travers la péninsule, ses entreprises en Piémont, en Toscane, ses aventures surprenantes

1. Marie-Jeanne Renard du Bos, sculp., cabinet de Julienne (H. 4 p., L. 3 p-), aujourd’hui à Gatchina, n° 127 du catalogue de Catherine II (H. 1 à 8o V., L. 1 à 6 V.); collection du comte de Brühl. Autre Sainte Famille signalée en 1853, par M. Fame, au château de Bonn (Bois, H. 1 p., L. 9 p. et demi). Répliques, musées d'Angers et de Quimper. Vente Denon, 1826, n° 190, Sainte Famille (H. 16 p., L. 12 p.), « pastichée à l’imitation de Van Dick et faite à tromper », 71 francs. Les autres compositions religieuses que nous connaissons sont très rares : il y a le David attentif aux gnalé par Mariette comme ayant été composé pour les Psaumes de la Bisce

inspirations divines, J. B. Scotin sculp., & de Calmet; le Pénitent, Fillæul sculp., que possédait Julienne; Tobie faisant enterrer les morts, une petite pièce à l'eau-forte. Vente Marchand, 1770. Christ en Croix entouré d’anges (H. 46 p., L. 35 p.), 130 livres : c'est le Christ qu’on suppose avoir été peint pour le curé de Nogent. Vente la Roque, 1746, Saint François, n° 149 (H. 12 p., L. 9 p-), 9 livres. Vente Julienne, 1767, l'esquisse peinte des Pèlerins d'Emmaüs. Vente du 19 novembre 1772, esquisse d’une Adoration des Bergers (H. 24 p., L. 36 p.). Vente du q décembre 1773, Vierge tenant PEnfant Jésus. Vente du 20 mars 1776, n°41, Saint Bruno (H. 13 p., L. 12 p.) 24 livres. Dans une chapelle de l’église Saint-Médard à Paris, la petite église pauvre si proche de Julienne et de Vleughels, sainte Geneviève gardant ses moutons en lisant dans un in-folio à tranches rouges. Catalogue Paignon-Dijonval, esquisses à l'huile sur papier : Abigaïil fléchissant David H. 9 p., L. 6 p.), Adoration des bergers (H. 8 p., L. 6 p.), Saint Jean-Baptiste (H. 8 p., L. 6 p.). Hécart dit avoir vu à Valenciennes, chez le chanoine Lejuste, « un sommeil d'Enfant Jésus que cherchait à éveiller le petit saint Jean avec une corne dans laquelle il souffloit », tableau détruit par un éclat d'obus, lors du bombardement de 1703.

dans les états du Saint-Père, dans le Vicentin, dans le Milanais, partout... Et les récits sont interminables, quelquefois gais, parfois intéressants. A Modène, par exemple, il y a sept ans de cela, il rencontra à San Pietro, devant l’Assomption d'il Dosso, la Rosalba Zuanna, Rosaba Carriera, cette Vénitienne fille d’un vicariato et d’une dentellière. Pas jolie, par exemple! avec ses sourcils rares, ses yeux gris, sa bouche serrée et ce gros nez fortement attaché au front. Mais, quelle artiste! La Fratellini de Florence ne peut lutter avec elle pour la peinture au pastel; c’est la prima pitrice de l'Europe; elle est de la Clementina de Bologne et de l'Académie de Saint-Luc de Rome : elle sera quelque jour de l’Académie royale. L'Électeur palatin lui a donné une médaille d'or, le roi de Danemark a voulu se faire portraicturer par elle, et il lui a demandé la miniature des douze plus jolies Vénitiennes; Crozat la connaît bien, il l'a visitée à Venise : c’est là même qu'elle a connu M. Law qui, aujourd'hui, sauve le royaume de la banqueroute..…. Lui, Vleughels, s'est contenté de lui donner quelques conseils, et il lui a fait don, en mémoire de cette rencontre dans la ville des Este, d’un certain Jugement qu’il accompagna de ce billet dont il se souvient : « Conservez, je vous prie, ce tableau en mémoire de moi et comme une preuve de l'estime que j'ai vouée à la plus habile femme du monde ; retouchez-le comme il vous plaira dans les parties qui vous paroîtront défectueuses. Vous peignez à l'huile avec assez de talent pour corriger les ouvrages de ce genre... » Et comme cela semble distraire Watteau, Vleughels lui écrit, sur l’heure, au nom de son ami :

20 septembre 1719.

.… Il y a ici beaucoup de connoisseurs qui professent le plus grand estime pour votre personne et votre talent. Un excellent homme, M. Watteau, duquel vous avez sans doute entendu parler, désire ardemment vous connoître. Il voudroit avoir le plus petit ouvrage de votre main, et en échange il vous enverroit quelque chose de lui, car il lui seroit impossible de vous en remettre la valeur... Il est mon ami, nous demeurons ensemble et me prie de vous présenter ses plus humbles respects. Il désire que vous répondiez favorablement à sa demande.

Voilà qui divertit Watteau un moment. Un moment seulement. L'ennui le reprend. Avant que la réponse de la Vénitienne ne soit parvenue, il aura quitté Vleughels, il sera sorti de la confortable et calme maison, il aura déserté le bon et frais silence des jardins.

Brusquement pris d’un soudain besoin d'agir, tourmenté d'activité,

la tête lourde de projets imprécis, il se rejette en ville. Il ne sent plus la petite brûlure de sa poitrine, son œil semble discerner les objets avec plus de netteté, sa main est plus preste ; il rêve à de vastes entreprises auxquelles il pourrait peut-être se donner... Et le cadre de ses compositions l’ennuie : il ne s'y attache plus guère, les enlevant d'un grand mouvement hâtif, en une prestesse sûre où, naturellement, tout se tient dans l'harmonie maîtresse, mais où, volontairement, il ne s'attache à tel ou tel morceau. Dans cette fièvre inconnue qui vient de s'emparer de lui, les idées bouillonnent, se heurtent dans son cerveau, 1l appréhende que le temps ne lui manque...

Il ose se rejeter en pleine ville, avec ses épaules ployées, ses nains nerveuses, dans sa face pâlie ses pommettes fardées de rose sinistre... Il reste peu aux vagues logis qu'il loue. Il court, pour-

en

suivant des buts incertains, s’isolant dans la foule. Caylus l'a vu ne faisant plus « qu'errer de différents côtés ». Une fois de plus le grondement et le remous de la cité le brisent. La rivière l’obsède, avec sa gaieté bruyante, les culbutes et les cris des bateliers vêtus de blanc qui, chaque jour, joutent à la lance pour amuser le jeune roi au vieux Louvre. Aux Tuileries où il se risque, c’est la mascarade de Pardailhan, de son père et de six autres seigneurs qui, ridicules et graves, font le tour du bassin dans une chaloupe ornée de crépines d'or et décorée d’un pavillon de damas cramoisi. Par les rues, c'est la même misère, la même souffrance, le deuil à côté des mêmes babils, des mêmes rires, de l'épanouissement heureux des boutiques achalandées. S'il pousse vers le Châtelet et Saint-Jacques-la- Boucherie, il voit dans le ruisseau de la rue Quincampoix une ruée d'hommes qui roulent, se dévorent, se mordent, harpaillent comme

des dogues, et sanglants, fous, se disputent avec des rauquements et des cris de rage les louis que, de la fenêtre d’un traitant, Lassay, d'Antin et M. Law leur jettent, — amusés comme s'ils jouaient à la

gribouillette. S'il remonte, il longe les murs noirs de l'Hôtel-Dieu, murs affreux derrière lesquels c'est la hideur, le croupissement, l'horrible des êtres qu'on couche vivants avec les morts. S'il remonte encore, il croise le chariot de Clamart, le chariot que péniblement douze hommes traînent et qu'en sordide surplis un prêtre suit, et un porte-croix, et un enfant sonneur de clochette, — l’immonde voiture où, sous l'œil des passants les corps glissent à chaque cahot... L'hôpital, bourbier dont la

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(Photographie F. Hanfstaengl)

vision est faite pour donner le frisson aux plus vaillants, l'hôpital, Watteau le connaît...

Cette errance va fournir à Caylus ses seules notes émues. Il les faut bien marquer : « Je lui représentai sur tout en voyant la délicatesse de son tempérament, qu'il avoit de bons amis, mais que l’usage du monde aprenoit le peu de fonds qu'il falloit faire sur les hommes quand on éprouvoit l'adversité; j'ajoutai que ceux qui n'étoient pas capables de l’'abandonner pouvoient mourir; j'alléguai tous les lieux communs que sa situation ne fournissoit que trop à mon amitié; je les appuyai même sur le goût de l'indépendance que la nature lui avoit donné et que les talents accompagnent volontiers... »

À « tant de belles raisons », après un remerciement d’une rare ironie, Watteau, doucement, répond avec une effroyable indifférence :

— Le pis-aller n'est-ce pas l'hôpital? On n'y refuse personne...

Livré par ce que Caylus appellera « son instabilité naturelle », poussé par cette morbide et irrésistible excitation, décidé à saisir le moindre prétexte qui pourra le mener à quelque entreprise, lui si réservé et d’abord si difficile, va, à ces inconnus, à ces « connoissances nouvelles » où « le malheur voulut que parmi celles-ci il s’en trouva qui lui exagérèrent le séjour de l'Angleterre avec ce fol enthousiasme, qu'on ne trouve en bien des gens, que parce qu'ils n'y ont jamais voiagé. »

À la vérité, Paris est plein d’Anglais. Milord Stairs, l'ambassadeur de Georges I”, vient d'y faire une entrée à six carrosses attelés de bêtes surprenantes, chevaux gris de Frise, chevaux noirs de Naples, chevaux bais d'Espagne, chevaux danois « bay-bruns à crins noirs ». Milord Stairs practique chaque jour avec le Régent. Il a une cour de gentilshommes qui battent la ville par le menu, en quête d’une nouveauté, d’une aubaine. Un de ceux-là n’a-t-il pas rencontré Watteau?... Quoi qu'il en soit, Jean-Antoine a dû être vite convaincu. La Grande-Bretagne est, après l'Italie, le pays que les artistes étrangers visitent volontiers. Voilà près de cinq siècles que le mouvement d'art n'y est exclusivement entretenu que par eux seuls : des Florentins appelés par Henry II, par Jean Gossart, Luca Penni, Holbein, Antonio Moro, Cornelis Janssens, Rubens, Van Dyck, pour ne nommer que ceux-là, on arrive aux Français, à Desportes, qui demande un congé à Louis XIV, à Desportes qui y

séjourne après Largillière, après Monnoyer, après le vieux la Fosse, dont les récits bruissent encore aux oreilles de Watteau.

Tout l'incitait à quitter Paris. Ses affaires, auxquelles il n'avait jamais accordé la moindre attention, étaient dans le plus déplorable état. Son détachement des choses, son manque d'ordre avaient fait que, si modestes que fussent ses goûts, toute une existence de labeur ne lui avait guère procuré jusqu'ici qu'une pénible aisance, qu’une petite vie besogneuse, inquiète, dont l'équilibre menaçait même de se rompre tout à fait...

Julienne, qui veille, va prendre en main les intérêts de son ami; il le fera bien plus efficacement, lui étant absent. Le changement d'air, de milieu, la distraction forcée du voyage, ces amateurs qui l'attendent et qui ne peuvent manquer de l’apprécier… Voilà trop de bonnes raisons pour que Watteau ne se rende vite, et dont une seule eût suffi à le convaincre.

Certainement, Watteau ne partit pas seul, et son compagnon de voyage, le « débaucheur » ainsi qu'on appelait les agents étrangers qui rôdaient autour de nos artistes et de nos ouvriers d'art, le « débaucheur » dut le guider dans l'immense ville qu'était Londres déjà. Le Londres de l’époque, c’est, des champs de Thuthil aux chantiers de Wapping, une innommable cohue de rues puantes, noires, d'où émergent la colline au blé, la colline aux poissons, les masses sombres de Bagnard’'s Castle, de la Tour, de Saint-Paul, du vieux front du Guild-Hall balafré par l'incendie, immense croissant lépreux de ruines, hérissé de clochers bas, et que soutient, entre le Vieux Cygne et les degrés de Billing’s gate, sur l’Effroc stone du village de Southwark, cette autre rue sur l’eau: le Pont. Entre cette monstrueuse agglomération et ce village, se croisent sur la rivière galères, galéasses de bas-bord, caravelles de Portugal aux voiles latines, pances de Hollande à deux tillacs, qui font de cette cité la « cité la plus marchande du monde »... Son sourire, c’est, à l’aube, la milk maid, la milk girl qui va par les rues, la palanche aux épaules et ses seaux d’étain cerclés de cuivre, criant de sa voix fraîche de campagnarde; c'est la marchande d’oranges, en justaucorps noir et en jupe rouge, coiffée d’une résille, le pied dans le soulier à la poulaine; c’est la poissarde, la clef et le couteau pendus à la ceinture, la robuste Galloise qui retrousse si galamment le bord de son feutre sur l'or de ses cheveux... Sa tristesse, c’est l'appel lugubre du

prisonnier chargé de chaînes, qui va quêtant le pain aux carrefours, la longue lamentation des petits métiers et des convoyeurs du port, c’est la geignerie des gueux, la doléance de la sinistre armée d’affamés qui, la nuit venue, va prendre la cité de haute lutte et la tiendra garrottée jusqu’au jour levant.

La dernière fois que le roi est venu dans cette ville, — ce sombre roi Georges, qui tiendra jusqu’à la mort dans la geôle d’Ahlden cette merveilleuse Sophie Dorothée, — la dernière fois que le roi est venu, il a précipitamment traversé la Tamise dans sa barque, est descendu à Whitehall, s’est rendu sans bruit à Saint-James et est reparti de même... C'est que la situation est grave, la misère et l'inquiétude plus effroyables que jamais, la rareté de l'argent inouïie; les actions de la Compagnie du Sud, discréditées chaque jour, accumulent les ruines, la Chambre basse s’agite, et Walpole, disgracié, laisse le premier lord de la Trésorerie s’en tirer comme il peut...

Cependant, parmi cette fange, le flot clair des penseurs et des savants se fait jour quand même. Malgré tout, cette coulée lumineuse n'est point troublée : c'est Walpole, c’est Halley, c'est Pope, c’est Newton, quatre des commensaux qui aiment à se retrouver à la table délicate et somptueuse du vice-président de la Société Royale, à la table du docteur Richard Mead.

Le nom de Mead est inséparable de celui de Watteau à Londres.

Cet Anglais a eu une jeunesse assez mouvementée. Fuyant la persécution religieuse, son père, presbytérien qui eut quinze enfants, l'emmena tout jeune en Hollande, où il commença ses études à l’université de Lipse et de Heinsius. Il alla les achever en Italie et, passant par la France, revint dans son pays où il ne tarda pas à se faire une immense clientèle. Donnant carrière à ses goûts artistiques, il avait réuni d'admirables collections, et les livres, les manuscrits, les médailles, les pierres gravées, les estampes et les tableaux de son cabinet étaient célèbres. C’est que cet érudit et ce curieux qui, dans l’eau-forte colorée d'Arthur Pound revit si bien avec ces cheveux courts, son grand œil au regard franc, son menton volontaire et son oreille musicienne, ce curieux a vécu à Leyde dans le plein soleil de Rembrandt, et, dans la rudesse padouane, avec Mantegna. Il est amoureux de peinture. De plus, tout ce qui vient de France l'intéresse. Sitôt que Voltaire débarque à Londres après la bastonnade du chevalier de Rohan, il

lui ouvre sa maison”. Il ne pouvait manquer d'en user de même avec Watteau, peintre de S. M. le roi Louis XV.

On a cherché à motiver les rapports des deux hommes en mettant en cause le médecin et le malade. Walpole et Samuel Ireland affirment même que Jean-Antoine aurait passé le détroit dans l'unique intention de consulter Mead, et qu'il aurait payé les honoraires en tableaux. Voilà qui est bien improbable. Il se peut que Mead ait soigné Watteau; cela est même vraisemblable. Mais, que Watteau soit venu expressément dans ce but, l'erreur est grave. Tout d’abord, Mead n'est point le spécialiste qu'on a voulu voir : les ouvrages qu'il vient de publier sont un Essai sur les poisons et une INFLUENCE pu SOLEIL ET DE LA LUNE SUR LE CORPS HUMAIN. Il n'y a aucun rapport avec l'affection qui tue Watteau... Et puis, le caractère du peintre dément cette affirmation. Jean-Antoine, comme Molière, a horreur des médecins. Il ne croit pas à leur science. N’a-t-il pas peint Qu'ay-je fail, assassins maudils ? cette toile où il fuit devant les apothicaires et où il bâte d'importance

l'homme de la Faculté, en bonnet et en rabat *? C’est ce qui justifie sa confiance en Misaubin l’empirique, dont il devait, à une table de café, à une heure d'amertume, d'ennui profond et de découragement, dessiner la charge macabre si connue *.

Dès son arrivée, Watteau est en relations avec les quelques artistes français établis à Londres. Ici sont Nicolas Dorigny, le graveur des cartons d'Hampton-Court et que le roi va créer chevalier, Laguerre qui a peint à Bleinheim le Triomphe de Marlborough, d’autres encore avec lesquels Jean-Antoine se lie, intimité qui nous est attestée par les dessins et les œuvres qui nous sont restés, ou dont au moins l'indication subsiste. Ainsi, sa liaison avec Bernard Baron, à Londres

depuis 1712, soulignée au British Museum, par la magnifique sanguine

1. Costa, médecin de l'hôpital royal et militaire de Nancy, ayant traduit en français l’ouvrage que Mead écrivit lors de la peste de Marseille, À SHORT DISCOURSE CONCERNING CONTAGION, AND THE METHOD TO BE USED TO PREVENT IT, Voltaire le remercia de l’envoi de son livre par ce billet :

« 19 avril 1775, à Ferney.

« Je vous suis d'autant plus obligé, Monsieur, de votre traduction des œuvres du Docteur Mead, et surtout de vos notes que j'ai beaucoup vécu avec lui et que j'ai été son ami. Un de ses principaux mérites étoit de savoir gouter. Je ne doute pas que vous ayez un jour sa réputation et je vous souhaite sa fortune. »

2. Caylus sculp. terminé au burin par Joullain (H. 10 p. 6 1, L. 13 p.). Vente du rt" avril 1776, 600 liv. N° 218, vente Didot, 1825, ce même tableau ou une répétition. Autre version à Tsarkoé-Sélo, catalogue de Catherine II, n° 401 (Bois H. 60 V, L. 1/2 V). Voir FiGures DE DirFéRENS CARACTÈRES, n° 20, Apothicaire tenant une seringue; n°® 63, 64, études pour le médecin bâté; n° 327, Garçons apothicaires ; n° 328, Homme en robe de chambre; le Médecin de Watteau, Demarteau, excud. Feuille d'étude dans la collection Miss James.

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