‹ Antoine WatteauChapitre 46 sur 61 · Arthur-Pound sculp · texte numérisé non relu

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Portrait de Antoine de la Roque

(D'après la gravure de Lépicié)

où Jean-Antoine représente le graveur au travail. C’est Bernard Baron qui reproduit le Pillement d'un village par l'ennemi ‘, « Published according lo Act of Parliament, may 1748 », cette composition convenue et froide qui est, avant tout, un paysage flamand très ordonné, maisons empanachées d'arbres grêles entre lesquelles la route zigzagante s'enfonce, la route où roulent les longs chariots. Sur le devant, très bas, pour ne nuire à l'horizon, des petites figures, des officiers à cheval et des soldats culbutent des paysans autour d’une voiture qu'on pille…. Baron devait également exécuter la planche de la Revanche des païsans, pendant conçu dans le même esprit et exempt de toute émotion.

Les rapports de Watteau et de Philippe Mercier, Berlinois d'origine française et élève de Pesne, furent également assez suivis. Watteau vécut dans son intimité. Il esquissa son portrait : dans une campagne, ses enfants jouent, sa femme au centre de la composition tient la pipe du peintre représenté debout, à gauche, drapé dans un manteau. La gravure de Mercier est au British Museum. Mais Mercier peignait aussi, et nous pouvons juger de son talent par l’Escamoleur de la collection La Caze, ce petit tableau du Berlinois qu'on attribua longtemps à tort au peintre de l’Indif}érent.

Philippe Mercier devait traduire le Triomphe de Vénus, une mythologie à la Rubens, et la Toilette du matin, une exquise composition où, dans l'intimité et la quiétude tiède d’un coin de chambre, une jeune femme au fin profil glisse à demi d’un lit à attributs, découvrant à une servante agenouillée, une servante à la Chardin, le joli mouvement de ses deux jambes repliées.. Est-ce ce même tableau que Thiers avait dans son appartement, à droite de sa cheminée? C’est plutôt une réplique “. Watteau, dans son court passage à Londres, a donné toutes ses notes : celle-ci est, assurément, une des plus inattendues et des plus délicieuses.

Il est assez difficile de nombrer très sûrement toutes les toiles qu’il peignit en Angleterre : peut-être The Island of Cylherea*; peut-être lui a-t-on demandé cette vue de Paris, ces Champs-Elisés en ovale, variante

1. Londres, Vente Calonne, 1795, n° 34, The fourth day, 52 livres sterling.

2. Vente Miss James, n° 327 : Une dame à sa toilette, étude pour le tableau La Toilette, appartenant à Lady Wallace — 9 1/4 sur 10 — 1.575 francs à M. Salting.

3. V. M. Picot, sculp., « from an original picture in the possession of. R. Dumsdale Esqg. London. Published 21 sept. 1787. »

de ceux de Blondel de Gagny, et dont on publia une gravure à Londres, en 1782, avec cette mention : From an original picture in Lhe collection of M. A. Maskin »; peut-être les deux fêtes champêtres, le Pourceaugnac pousuivi par les apothicaires, l'Arlequin et Pierrot de Buckingham Palace, que Mollett veut avoir été commandés à Watteau par Georges [*.

Cela serait certainement tout à l'honneur du triste sire, — et je comprends très bien le patriotisme qui a poussé Mollett. Mais, en admettant que le Hanovrien ait jamais compris quelque chose à Ja peinture, ce qui est fort douteux, ce n’est pas vers Watteau que l'eût porté son goût. Le roi est l'homme du décorateur de Saint-Paul, des halls de Bleinheim, de Moore-Park et de Greenwich, l’homme de sir James Tornhill qu'il vient de nommer son « sergeant-painter » et

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qu'il va faire chevalier l’année prochaine, l'homme de l'allégoriste prétentieux, impuissant, maussade et vieillot, l'homme du manœuvre lourd et sans idées qui ne sut que copier maladroitement Jouvenet.

On a cru reconnaître Haëndel dans une petite toile de la collection Francis Rochard, un guitariste assis sur le banc d’un jardin et vêtu d'une robe de chambre à fleurs. Haëndel! voilà qui est bientôt dit. A l'époque où Watteau arrive à Londres, le musicien de Pasror Fo et d'Amanis est en Allemagne depuis huit mois. Il a quitté Cannons et le duc de Chandos en vue de recruter des chanteurs pour l'Opéra- Italien qu'on va reconstituer. L'automne de 1719 le trouve à Dresde. Il ne rentrera qu'au printemps de 1720, juste à temps pour monter et donner, le 20 avril, son Rapamisre. Certainement, Watteau est encore là à cette date; mais il est très près de son départ, et de plus fatigué et malade. D'autre part, dès lors qu'il ne s’agit d'un camarade comme Vleughels ou Sirois, Watteau apporte à ses portraits un souci grave qu'on peut mesurer dans son Rebel, par exemple. Il est piquant de remarquer combien ce révolutionnaire demeure ici près du grand siècle. Il est bien impossible qu'il ait entrepris de représenter en « guitariste » l’officiel triomphateur aux œuvres de qui toute la cour assiste. Je ne le vois guère travestissant le père de l’oratorio, et lui faisant prendre des airs penchés.

Des toiles que Watteau peignit à Londres, Mead eut les deux plus importantes. Les Comédiens Ilaliens sont de tout premier ordre. Les protagonistes que nous connaissons, la coquette, l’amoureux, le jaloux, le valet, l'Arlequin, voire un fou et deux enfants qui jouent avec des

roses, tous sont groupés autour de Gilles, devant un portique de théâtre. L’exécution, incomparablement brillante, est d’une süreté superbe. Les têtes sont de vivants et merveilleux émaux tant Watteau les a étudiées et animées ; les fards vermillonnent, les sourires et les yeux scintillent, moqueurs ou langoureux, et le personnage blanc, plus vieux que celui du Louvre, garde son secret”.

Mead eut aussi l'Amour paisible, échappées de rêve aux harmonies douces, montagnes imprécises, châteaux à tourelles, chaumines, monastères, indications très vagues et à demi perdues dans les feuillées, dans le vallonnement des prairies habitées de troupeaux, dans le boisement des collines, les cascatelles bruissantes, les méandres de la rivière où se brise, en un éclair vif, un peu du ciel; magique, mystérieuse et douce évocation de la Nature, crépuscule qui enveloppe d'effluves les trois couples amoureux, œuvre où Watteau a mis toutes ses séductions,

toutes ses magies, toutes ses élégances, son ironie et sa candeur, son capiteux et troublant désabusement.

Une curiosité féconde va entourer ce resplendissant joyau, œuvre dans l’œuvre, et, pour une pléiade de superbes artistes, cette toile sera la révélation, le bienfaisant enseignement. L'influence de Watteau sur ceux qui constituent ce qu'on appelle l'Ecole anglaise a été considérable et décisive. Pour la mesurer, il n'y a qu’à jeter un coup d'œil sur l’évolution des peintres d’outre-Manche.

Avant Watteau, on peut dire qu'il n'y a personne. Les puissants génies étrangers sont venus, sans rien déterminer autour d'eux. Jamais cerveaux ne furent plus secoués, cependant; jamais pour les yeux on ne dépensa plus d'invention, plus de grâce altière... Il semble que jamais gens moins aptes à peindre ne se soient rencontrés avec plus grands éducateurs : Holbein, Rubens, Van Dyck... Avant Watteau il n'y a que la misère et la gueusaille. En même temps que lui, surgit le nouvelliste amusant qu'est William Hogarth. Mais l’égrisée de Watteau apparue, et les souplesses, et les forces claires de son pinceau, et le grand vent fluide de son paysage, et sa science profonde toujours exprimée en chaudes, transparentes et légères indications, et cet appel

1. Baron sculp. (H. 2 p. r pouce, L. 2 p. 6 pouces). Vente de Mead, 23 mars 1754, n° 43 du CATALOGUE OF THE GENUINE AND CAPITAL COLLECTION OF PICTURES, BY THE MOST CELEBRATED MASTERS OF THATE LAT GREAT AND LEARNED pHisicran Docror Ricaarb Mean, Sold at Longford’s March, 52 Liv. Ster, 10. FiGures DE DiFFÉRENS CARACTÈRES, n° 81, Buste de femme, n° 164. Mezetin. Collection Groult.

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continu à la vérité des heures d’aube et de crépuscule, cet appel aux embruns vaporeux, aux ensoleillements d’une diffusion si ténue et si observée, ce réalisme supérieur des sèves et de la lumière, tout cela devait trouver un écho dans le pays des chatoiements infinis nés de l'air, de l'eau, des sables mouvants, des terres grasses et des frondaisons lourdes... A un maître d'école il naîtra un fils qui comprendra enfin, et après Josuah Reynolds, ce sera Gainsborough, ce sera Lawrence, ce sera Reaburn, ce sera Constable.

On n'imagine pas le succès qu'eut immédiatement Watteau en Angleterre et l'inquiétude avec laquelle, pendant tout le xv siècle, on ne cessa de rechercher ses moindres productions. Il faut dépouiller les catalogues, les procès-verbaux des ventes, pour se faire une idée de sa vogue : je me bornerai à citer cette phrase caractéristique de Rothemburg à Frédéric IT, dans une lettre de mai 1744. « Tous les ouvrages que Watteau a faits sont presque tous en Angleterre, où on en fait un cas infini. » L'impulsion donnée, la voie ouverte, le résultat atteint, on oubliera vite le bienfaiteur : Constable, déjà célèbre chez nous alors que ses compatriotes ne veulent à aucun prix de ses tableaux, Constable parlant de son salon de 1824 à Paris, dira ingénument : « On a été frappé de la fraîcheur et de la vivacité des teintes, qualités introuvables chez les peintres français... »

Watteau aura été le plus grand maître à peindre des Anglais.

Jean-Antoine ne resta pas tout à fait une année à Londres: il y séjourna de l'automne de 1719 à l'été de 1720. En dehors de Mead, de Baron et de Mercier, il est, à présent, impossible de connaître ses autres relations. Elles durent être assez nombreuses. Cela serait pour surprendre, si le caractère de Watteau ne semblait à ce moment s'être profondément modifié... Au fond, il n’en est rien. L'accueil plus ouvert qu'il fait aux nouveau-venus, cet entregent où s'essaye le pauvre grand dupe, cette petite recherche du succès et de l'argent, — Caylus dira, assez justement cette fois : «... Cependant quoique François il fut assés accueilli et rapporta quelque argent, » — cette amabilité qu’il prodigue, tout cela ne durera que le temps court de la crise morbide qu'il traverse.

Avec son extrême facilité, il peignit à Londres relativement beaucoup. Il se mêla aussi quelque peu à la vie extérieure. Et il ne se doute guère, alors qu'il assiste, étonné, à la joie qui tient la ville entière de Noël à l’Epiphanie, alors que les boutiques basses s'éclairent

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LOUVRE

(Photographie Braun, Clément et Ci)

de cordons de cires allumées, que derrière les petites vitres les patisseries sucrées et les minced-pies s’amoncèlent, que des brochées d’oies et de dindes se dorent devant la flambée des rôtisseries, que les façades noires des maisons s'ornent de lauriers verts, de branches de sapins et de bouquets de houx, il ne se doute guère que là-bas, en Valenciennes, sur une autre jonchée verte jetée par les rues, passe le « deuil » GS Son pére

Sitôt débarqué, il regagne Paris par les routes d'Artois et de Picardie, dépassant volontairement, sans s'y engager, le chemin du Hainaut.

Une surprise attend Watteau. À la bourse qu'il rapporte d’Angleterre, — ahl elle n’est très lourde malgré la réussite du « côté de l’utile », — il peut joindre une somme rondelette que Julienne lui a fait rentrer pendant son absence : six mille livres « sauvées du naufrage dans le tems qu'il partit pour l'Angleterre », a écrit Gersaint. Reconnaissant, Jean-Antoine crayonne aussitôt un symbolique Naufrage”’, où, malgré les fureurs que Neptune en personne déchaîne, la barque du peintre accoste heureusement, tandis que, sur le rivage, son ami s'empresse et lui tend les bras.

Watteau trouve quelques changements autour de lui : Spoëde est veuf depuis le 1 mai; par contre, Julienne, le même mois, s'est marié.

Avec un détachement et une indépendance éminemment rares, ce bourgeois de Paris à la fortune considérable a pris pour femme une fille presque pauvre et de petite noblesse, Marie-Louise de Brecci, fille de « Martin de Brecci écuyer, seigneur de Sepmondières, et de dame Françoise Bourdin ». M" de Brecci n'avait pour toute famille, à Paris, qu'une tante maternelle et un certain oncle, ou cousin, « capitaine des chasses de Carignan ». Au contrat que rédige M° Linacier-Bouron, notaire au Châtelet, M. de Julienne reconnaît à sa future « une somme de dix-huit mille livres avec une action sur la Compagnie des Indes », et un douaire de « quinze cents livres de rentes ».

La jeune M” de Julienne devait être de tout point digne de

1. « L'an mil sept cent vingt, le 6 janvier, est décédé dans cette paroisse, Jean-Philippe Watiau, espoux de Michelle Lardenois. Il fut inhumé le sept du dit mois, dans l’église où nous l'avons conduit avec les cérémonies accoustumées de l’église. Auquel convoi et enterrement ont assistés ses parents et amis.

« Tes. Legrand pré. »

Registres de Saint-Jacques de Valenciennes.

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