‹ Antoine WatteauChapitre 47 sur 61 · Caylus, sculp · texte numérisé non relu

Caylus, sculp

l’homme charmant qu'elle épousait. Elle partageait vivement ses goûts, aimait les arts autant que lui et pratiquait même, s’essayant à peindre au pastel.

De suite, Watteau fut sympathique à M" de Julienne. Les années, beaucoup d'années, s’écouleront, et son souvenir sera toujours très vif. À la mort de son mari, alors que, pour elle, elle choisit quelques toiles dans la célèbre galerie, elle prend deux Watteau, un Paysage et un Mezelin ‘.

De son côté, pendant les quelques mois qui lui restent à vivre, le peintre ne cessera de lui témoigner un charmant et respectueux intérêt qu'il exprimera avec une délicatesse et une simplicité exquises.

Certes, Watteau n'aime pas Paris; cependant, il s'y retrouve avec un véritable soulagement. Il est enfin délivré du brouillard glauque et de l'air empoisonné de charbon qu'il n'a cessé de respirer la-bas. Sa poitrine s’est dilatée pendant la longue route du retour, riante cette fois entre les moissons, parfumée de l’encens des sainfoins, de l'odeur bise que distillent, dans le soleil brûlant des midis, les méteils, les folles avoines, le blé lourd des terres seigneuriales.

Watteau n'aime pas Paris; mais, chez Gersaint, — à son arrivée, il est descendu au Grand Monarque, — cette foule diverse, légère et

gaie le remet, le change de la brutalité odieuse dont il sort. Il en oublie presque la grande fatigue de la traversée et la courbature de l’insupportable carrosse. Le voilà revenu à ce pont Notre-Dame de ses années d'apprentissage. Et ce n'est pas, seulement, le souvenir des misères endurées qui a persisté, mais aussi le rappel des quelques heures claires d'autrefois; elles viennent à lui, maintenant, avec une singulière acuité. Le pont Notre-Dame... il y a pour lui une sorte de délivrance à s'y retrouver après les heurts et les rudesses anglaises. Il est certes bien faible, d'une faiblesse profonde qu'il n'avait encore ressentie. Quand la journée s’avance, des langueurs le prennent; ses nuits sont troublées, longues d’insomnies ; la fièvre redouble: il n'a presque de bon que le matin, le matin dispensateur de courage et d'idées, le matin avec son air frais et ses éveils lumineux... Mais, dans le précaire réconfort que Paris lui apporte après Londres, dans cette

2. Catalogue de la vente de Mm de Julienne (J.-P. Le Brun, hôtel d’Aligre, 5 novembre 1778) : « n° 39; Un Grand Paysage (H. 3 p. 6 p. L.2 p. 6 p.) n° 40; Un Mezetin assis et pinçant de la guitarre, peint au premier coup sur bois (Hq p. L. 7 pj.»

étrange joie qu'il était loin de soupçonner, avec une vaillance soudaine il propose à Gersaint, de suite, pour « se dégourdir les doigts », de lui peindre un « plat-fond ».

Et cette toile sera en même temps comme un don de bienvenue fait par Jean-Antoine à ce public parisien, poli, charmant, qui a des mots parfois si drôles et une inconscience si parfaite de ce qu'il achète, mais dont les attentions sont d’une urbanité si courtoise, public dont il apprécie, maintenant, la rare délicatesse.

D'autre part, si Watteau a eu à cœur de marquer son retour par une éclatante manifestation, il y a singulièrement réussi. L’heureux premier possesseur de l'Enseigne nous a transmis son considérable succès. Non seulement le public accourt, mais « les plus habiles peintres vinrent à plusieurs fois pour l’admirer ». Certainement, jamais Watteau n'ayant à rendre que l'animation, le va-et-vient du marchand à la mode, l’empressement, l'application, le petit émoi des curieux, la comédie réaliste et mouvementée de ces petites scènes, jamais Watteau n’a été si prestement et si profondément vivant. Sur les grands murs, dans leurs étroites bordures d’or, c’est un spirituel et chaud pastiche des toiles exposées, c’est la fête de Rubens avec ses nymphes aux chairs généreuses ou ses Vierges auréolées, c’est la superbe de Van Dyck, le manteau noir d’Antonio Moro, et la feuillée de Ruysdaël, et les fruits de Fyt, et une Léda italienne, et l'intimité campagnarde de Potter, de Téniers ou d’Ostade. Sur cette jaspure qui l'a évidemment amusé et à laquelle sa virtuosité s’est un instant divertie, il va évoquer, faire vivre, recréer les personnages surpris chez son hôte. Voici, derrière le comptoir, la fille de Sirois, M" Gersaint ellemême, qui montre un tabeautin à deux seigneurs et à une acheteuse en bonnet de dentelle et en robe du matin; plus loin, c’est un haut paysage en ovale qu'étudient attentivement et de fort près deux autres amateurs; à l’autre bout, auprès du crocheteur qui attend placidement, un commis emballe les toiles dans une caisse débordante de paille; une femme suit l'opération d'un œil intéressé, une de celles que le peintre aime tant à placer de dos, la tête à demi tournée. Ici, appuyant le haut talon de sa mule sur le pavé, son autre pied sur le seuil, elle éclaire de l'irradiation rose de son grand manteau de soie et l’habit brun de l’homme qui lui cause, et jusqu'aux roseurs plus pâles des mythologies du fond... Outre sa femme, Gersaint est là aussi : Gersaint, dont on

n'a pas de portrait, c'est l’homme au madras qui tient une glace, ou celui, au fond, qui présente le sous-bois.

Watteau ne travailla-t-il que « huit journées » à cette composition capitale? Il est permis d'en douter. Mais, le marchand est tellement content de son enseigne, que cette affirmation ne lui coûte guère; pas plus que cette autre : « C’est le seul ouvrage qui ait un peu aiguisé son amour-propre; il ne fit point difficulté de me l'avouer. » Julienne", après le conseiller Glucq, devait la posséder; c’est lui qui la fait graver par Aveline. Puis, de même que le Pélerinage à l'Isle de Cythére, on ne la retrouve pas à sa vente. L'odyssée commence ici. On coupe l'œuvre en deux morceaux, un seul des deux fragments passe, en 1769, à la vente de l'abbé Guillaume : c’est celui qui est aujourd’hui dans la collection Michel-Lévy. Une réplique est à Berlin, également en deux morceaux, d'un faire plus appliqué et tout à fait comparable à la réplique de l’'Embarquement. Mais c'est sans conteste un fragment de Ja première version, très libre, très franche, très ardente et chaude de l’enfantement, un peu brutale même, qui est resté en France, puisque, en 1760, l'Enseigne est déjà à Charlottenburg, ainsi que l’atteste une lettre du marquis d'Argens à Frédéric Il?

1. C’est la seconde « enseigne » de Watteau qu’il fait entrer chez lui, à en juger par cette indication d’une estampe : « Vertumne et Pomone, gravé par Boucher d'après le tableau de Watteau qui a servi pendant quelque temps de montre à la boutique d'un Peintre du pont Notre-Dame, à Paris, et qui est présentement dans le Cabinet de M. de Julienne. »

2. Vente de l'abbé Guillaume, 1760, n° 209 du Catalogue : Un tableau sur toile (H. 36 P:, L. 48 p.), par Watteau, qui formoit un des côtés du tableau de Gersaint, représentant un peintre qui fait encaisser des tableaux » 190, 1. 19 sous. M. Arsène Alexandre a très justement fait remarquer que la mention Pour la Prusse, relevée par M. de Goncourt, ne concerne que le n° 208. Le fragment de l'abbé Guillaume resta en France et reparut en 1848 à la vente du peintre Auguste, élève d’Ingres, où le baron de Schwiter en fit l'acquisition. En 1881, à la vente de ce dernier, M. Michel-Lévy l’achète. Il y a d'assez notables différences entre la première idée et la version qui appartient à l’empereur d'Allemagne; à droite, dans le fond de la composition, le personnage les bras croisés n'est pas le même; le portrait qu’on met dans la caisse est, à Berlin, un portrait de Louis XIV, ici la ressemblance est bien plus éloignée. A propos de ces différences, le Dr Paul Seidel dit, dans son excellente étude sur les tableaux de l’empereur d'Allemagne : «.…. Un

examen que j'ai sollicité et qui a été fait par le professeur Hauser, nous a prouvé clairement que la toile qui formait originairement un seul tableau a été séparée en deux morceaux par une coupure. Par contre il a été reconnu, dans la même occasion, une fois écartée la bordure que l'on avait clouée pour agrandir le tableau, que, contrairement à ma première hypothèse, rien n'avait été rogné de la partie supérieure.

« Sur une copie du tableau, attribuée à Pater, vendue à la collection Secrétan, copie d'accord avec la gravure d’Aveline, les groupes qui, dans l'original (de Berlin), paraissent complètement séparés les uns des autres et sont également éloignés de la ligne médiane du tableau, ont été repoussés plus près les uns des autres, sans doute dans le dessein de remédier, dans la gravure, à l’émiettement de la composition du tableau. Mais, en réalité, c’est le tableau tout entier qui a été seulement comme poussé vers la gauche et augmenté sur la droite de façon correspondante, de sorte que la symétrie des deux parties, fortement marquée dans l'original, est sensiblement détruite ici. En outre, cela laisse voir à droite, de même que sur la gauche, une partie du mur de la maison dans laquelle s'ouvre le magasin du marchand de tableaux. Quant à l'augmentation de la hauteur, elle nous frappe encore davantage dans la copie et dans la gravure. »

D’Argens à Frédéric Il, 19 octobre 1760 : « Vous savez déjà, sans doute, Sire, que l’on n'a pas causé le moindre dégât ni à Postdam, ni à Sans-Souci. Quant à Charlottenburg, on a pillé les tapisseries et les tableaux, mais, par un cas singulier, on a laissé les trois plus beaux, les deux enseignes de Watteau et le portrait de cette femme que Pesne a peint à Venise. » Dans le rapport du garde du château il est dit qu’il fut donné des coups de sabre dans

Si Watteau n'est pas irrémédiablement fâché avec Nicolas Vleughels, c'est évidemment par lui qu’il apprend que la Rosalba est à Paris.

Crozat l'y a appelée. Il ne faut jamais laisser trop longtemps seul un amateur aussi passionné. La Fosse mort, Watteau parti, il constate, non sans quelque dépit, que « son peintre » lui manque. Et comme il prise surtout les raretés, il se met en tête d’avoir la Rosalba. Pour la déterminer à faire le voyage, il lui écrira lettres sur lettres. Il poussera sa pointe avec une éloquence à laquelle il sera bien difficile de résister, Le 20 janvier de cette année 1720, il lui mande : « En vérité, je ne saurais trop vous dire combien est grande l'estime que je porte à votre talent et à votre rare mérite. Soit dit sans me fâcher avec nos braves peintres, même les plus distingués, vous leur êtes supérieure ; et si vous vous étiez appliquée à exécuter en grand, vous auriez marché de pair avec les premiers des temps passés. Combien je serai heureux de vous avoir pour hôte. C’est ce dont je veux vous convaincre, malgré toute votre modestie. » Voilà qui n’est pas mal. Aussi, Rosalba se rendelle. Crozat l'en remercie : « Je reçois en ce moment votre lettre datée du 15 du mois dernier, avec la très agréable nouvelle que vous vous êtes déterminée à entreprendre le voyage de France avec M. et M"° Pellegrini. Je ne puis vous exprimer la joie que je ressens. »

Peu après, un matin d'avril, la Vénitienne, Alba de Anzola Foresti sa mère, Giovanna sa sœur, Angela son autre sœur et le Pelligrini son beau-frère, en l’arroi que l’on imagine descendaient de la diligence de Lyon dans la cour de l'hôtel de Sens.

Crozat, dans son enthousiasme, veut loger toute la bande : Rosalba, Giovanna et la dentellière consentent, seules, à se rendre rue de Richelieu où elles trouvent non seulement un appartement, mais aussi la table et un carrosse. Le Pellegrini, barbouilleur magnifique « qui a du fracas et des groupes agréables », que les plus vastes entreprises ne sont naturellement pour effrayer, le Pellegrini arrive à Paris avec une commande de Law : le plafond de la galerie de la Banque Royale. Aussi, lui et sa femme Angela vont-ils se loger à l'auberge, du côté de l'hôtel de Nevers.

un des grands tableaux de Watteau accroché dans la chambre de musique du roi, mais que le dommage peut se réparer. On voit dans la partie haute des traces d’anciennes déchirures.

Collection Clément de Ris, dessin aux trois crayons pour l’homme penché sur la caisse d'emballage. Ficures DE DirFéRens CARACTÈRES, n° 121. Femme encapuchonnée vue de dos, un éventail dans la maïn gauche, étude pour la femme qui regarde le paysage sur le chevalet.

Au moment où Watteau revient de Londres, la Rosalba est dans tout son succès : outre M" d’Argenon, l'abbé Crozat, John Law, c’est immédiatement, tant sa renommée est grande, le roi lui-même qui daigne poser pour elle, et avec une patience qui étonne Villeroy. Puis, M de Charolais et M" de Clermont, M" de Prie et le prince de Conti, la duchesse de Brissac, M" de Parabère et M" de Villeroy, la duchesse de la Vrillère, M" de la Roche-sur-Yon... Il faudrait presque toutes et tous les nommer. Rigaud déclare qu’il préfère une ébauche de sa main qu'un portrait achevé du plus fameux peintre. C'est l'apothéose.

La première fois que Watteau la voit, c'est probablement au cours d'une visite rendue à Crozat. Elle note sur son journal : « le 21 août... vu M. Vateau et un Anglais. » ,

Quelle est cette nouvelle connaissance de Watteau ?.. De toutes Mes figures qui entourent Jean-Antoine, celle-ci reste la plus incertaine. Sur elle, on n’a que cette seule ligne du Diario de l’Italienne.

Watteau est annoncé à la Rosalba depuis longtemps. L'accueil qu'elle lui fait est des plus aimables. Dans sa nervosité de malade, il y est très sensible. Et il sera très heureux chaque fois qu'il se rencontrera avec elle, au cours des quelques mois qu’elle passera à Paris.

Fier de son invitée, Crozat ne manque aucune occasion de la faire briller. Elle est musicienne, puisque née à Venise. Elle joue du violon ; en voilà plus qu'il n’en faut pour que le Trésorier organise un concert : M" d’Argenon, Rebel, Paccini et la petite Guyot « qui joue excellemment du clavecin », voila les exécutants. L’auditoire ?... Sur le « premier fauteuil », Philippe d'Orléans, heureux d'oublier et les vingt-quatre mille morts de Marseille, et les satires qu’on épingle chaque matin à sa porte... Bercée par la mélodie, sa pensée passe de l'œil vif de la Séry aux cheveux noirs de la Parabère.. Pâle, inquiet, apeuré, Law est là aussi, Law qui n’est plus contrôleur général et que les gamins poursuivent par les rues... Les ruines s’amoncelent, le Système sombre, chaque jour les billets perdent davantage. Qu'importe! L'homme qui a créé ce flot d'or et édifié ces fortunes, tient peut-être en réserve le moyen d'éviter la banqueroute finale, peut-être, par lui, revivra-t-il le bon temps des bénéfices fantastiques, et les duchesses, qui autrefois baisaient ses mains, s’approchent et font leur cour. Nouveau venu dans la maison, Caylus se prodigue : il a promis d'écrire à Venise à l'abbé de Conti pour obtenir de lui un air fameux, à l'intention de

Fêle galante

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