‹ Antoine WatteauChapitre 48 sur 61 · MUSÉE DE BERLIN · texte numérisé non relu

MUSÉE DE BERLIN

{Photographie Braun, Clément et C#)

M" d’Argenon ; et Mariette cherche dans son insupportable cervelle de pédant les rimes d’un sonnet qu’il médite gravement de construire sur rosa et sur alba, tandis que le Pellegrini, souriant, à la fois obséquieux et magnifique, lorgne les femmes, prend des airs, fait le paon, rêve à ce groupe de sa fresque de la Banque où la Seine embrasse le Mississipi, auprès d’Amours qui, en folâtrant, élèvent une pyramide au Régent.

Julienne est venu, et M" de Julienne, et l'abbé de Maroulle, et tant d’autres, et tous ceux que Watteau connaît, et le petit nombre de ceux qu'il aime; il les coudoie dans ce cadre aux richesses inouïes, aux suprêmes élégances, parmi ces merveilles qui lui sont familières et avec lesquelles il a vécu, parmi les froufroutements des robes à collets d’abbé, les regards, les œillades, les réparties, toute cette élégante comédie de l’Amour qui est surtout celle de la Vanité, cette comédie qu'il pénètre si bien, qui est sienne, et dans laquelle, brusquement on le replonge, et l'envolement des chants, la plainte, le rire, le babil perlé ou langoureux des instruments, cette vie, ces choses adorables qu'il a volontairement abandonnées et qui, pour une heure, soudainement renaissent, tout cela le grise, l'oppresse, s'empare de lui, a vite raison de tout son être.

Rentré chez Gersaint, la vision persiste... Alors, d’une pointe de sanguine d’une finesse extrême, d’une pointe un peu lassée mais suprêmement juste, voici, à peine rose, rehaussée d’une touche de blanc, voici, cherchée trois fois, M d’Argenon, voici, la bouche ouverte et l'œil vague, Paccini arrondissant son gruppetto; Antoine, sa perruque et son lorgnon d'écaille, et, d’un crayon plus impalpable encore, à peine évoquée, — traces harmonieuses et comme fondues dans la pâte même du papier, — imprécise et d’une élégance suprême, voici encore qu'une délicieuse silhouette de femme surgit, celle que Watteau n’a fait qu'entr'apercevoir, mais qui l’a charmé.…

De la grosse Vénitienne, qui n'est même pas jolie, et de son violon, HE He

Il passe la fin de l'été et l'automne de 1720 partageant son temps entre ses amis et le travail. Toutefois, visiblement, une grande fatigue

1. Collection Mariette; Louvre, n° 1334. Il y a, sur le dessin, cette mention de la main du compilateur : Præclarorum musicorum cœtus, silicet Antonius fidicen eximius, Paccini Italus Cantor mus. reg. et Da. Dargenon car. de la Fosse pict. Acad. Sororis filia cui suaves accentus Musa invideret.

l'accable; ses bonnes heures s’espacent de plus en plus. La maladie lui laisse moins de répit. Hors le matin, souvent il n’a la force de dessiner ou de peindre. Gersaint l’a noté : « Sa santé délicate, ou pour mieux dire sa foiblesse, ne lui permettoit pas de s'occuper plus long-tems. » Alors, impuissant à créer, les après-dînées il voisine ou il écrit. Et c’est ici, dans les très rares et courtes lettres qui nous restent de lui, que se dévoilent encore un peu de son âme charmante, un peu de sa délicatesse naturelle, de sa discrète sensibilité, un peu de cette urbanité courtoise et douce bien autrement captivante, bien autrement enveloppante que l'esprit.

Julienne possède, à Saint-Maur, une propriété où il va « fuir la ville ». Ce n’est le domaine, c’est la « maison à la campagne », enclavée entre les bois royaux de Vincennes et les boqueteaux giboyeux qui ne finissent qu'à la rivière. On y fait des battues admirables; les rosiers sont superbes dont M" de Julienne a le gouvernement; il y a une barque et des rameurs pour les promenades sur l’eau : la maison est petite, mais gaie. C’est là que les nouveaux mariés passent le meilleur des premiers mois de leur union... Aux accalmies, entre deux crises, Watteau, qu'on aime, y est allé. Watteau y a peint.

Chaque fois, cela a détendu ses nerfs, et il a regagné le pont Notre-Dame, réconforté, la tête chaude d'idées de travail, de projets qui chassent un instant sa mélancolie, ayant presque oublié son petit état.

D'où le ton de ce délicieux billet :

À Mr de Julienne de la part de Watteau.

De Paris, le 3 de septembre.

Monsieur !

Par le retour de Marin qui m'a apporté la venaison qu'il vous a pleu de m'envoïer dès le matin, je vous adresse la Toile où j'ai peinte la teste du sanglier et la teste du renard noir, et vous pourrez les dépècher vers M. de Losmenil, car j'en ai fini pour le moment. Je ne puis m'en cacher mais cette grande toile me réjouist et j'en attends quelque retour de satisfaction de vostre part et de celle de Madame de Julienne qui aime aussi infiniment ce sujet de la chasse, comme moi-mesme. Il a fallu que Gersaint m'ammenât le bon homme La Serre pour agrandir la toile du costé droit, ou j'ai ajousté les chevaux dessous les arbres, car j'y éprouvois de la gesne depuys que j'y ay ajousté tout ce qui a esté décidé ainsi. Je pense reprendre ce costé là dès lundi à midi passé, parce que dès le matin, je m'occupe des pensces à la sanguine. Je vous prie de ne pas m'oublier anvers madame de Julienne à qui je baise les mains.

Ce Rendez-vous de Chasse qui le réjouit, c’est la dernière œuvre de Watteau que l’on saisisse sûrement... C’est l’orée du bois; sous un ciel très haut, à l'horizon, des eaux se perdent, et toute une campagne lumineuse, animée et riche. Aux premiers plans, deux couples galants, couchés sur l'herbe, attendent en devisant; près d'eux un relais de grands chiens français, un chasseur allongé qui se repose, le chatoiement d’un lièvre roux et de faisans panachés. Au centre de la composition, dans un inimitable mouvement de grâce, aidée par un cavalier, une chasseresse, dont le costume fait vaguement penser à celui d’une dame du xvi siècle, descend d’un cheval gris, et dans le bois, à gauche, sont les deux chevaux ajoutés à la prière de M*° de Julienne. L’ordonnance est superbe; la maîtrise, calme, marque la pleine force de l'artiste et non le déclin; la touche même, voulue particulièrement large et grasse, accentue une surprenante robustesse”.

L'hiver vient; les sorties, les promenades à Saint-Maur cessent, et c'est pour Watteau la reprise de la vie citadine. Mais, dans son trouble, dans son malaise grandissant, il travaille peu. « Il n'avoit presque pas un jour de santé, » rapporte Julienne. De plus en plus, il se désin— téresse de ce qui a fait jusqu'ici sa constante préoccupation; ou, tout au moins, il ne peint plus de même, il expose à peine sa pensée, il laisse souvent l’ébauche commencée.

Le pourvoyeur de Frédéric II le note dans une de ses lettres au roi: « Je cherche quelques tableaux de Watteau, j'en trouve bien quelquesuns de cet auteur, mais ils ne sont pas bien finis, et sur ses derniers temps ses tableaux paroissent comme des essais, ce qui ne fait pas mon affaire”. »

À sa pensée vacillante, inquiète et comme lassée de tout, le bruit de la ville n'apporte aucun soulagement. La clameur qui s'élève du dehors est parfois effrayante : de toutes parts, c’est un hideux cri de misère; ül n'est question que de suicides, d’empoisonnements, de noyades et de meurtres. Quand ce n’est M. le Duc qu'on poursuit à coups de pierres et qu'on traite de « chien », c’est une femme qu’on trouve embrochée

1. Aubert, sculp.; du cabinet de M. Racine de Jonquoy (H. 4 p., L. 6 p.). Vente du 26 novembre 1787, n° 50, 800 livres. Vente faite par Lebrun en 1701, avec les Amusements champêtres, 2.400 livres; retirés de la vente par Lebrun qui annonce les avoir payés 10.000 livres sans les bordures. Ils repassent à la vente Emler, 1780, et sont adjugés 1.250 liv., puis à la vente du cardinal Fesh, 1845, où on les paye 5.000 écus romains. Vente Morny, 1852, le Rendez-vous de Chasse, 25.000 francs; à la mort du duc, lord Hertfort l’achète 31.000 francs. Collection Wallace.

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