Lettre de Rothemburg, du 27 mai
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et rôtie, ou, dans des chambres closes, fermées depuis des semaines, des familles entières mortes de faim...
Cet automne, Antoine Coysevox vient de mourir et Philippe de Courcillon, marquis de Dangeau : le décorateur de Trianon et de Marly, l’auteur de la France écrasant l'Espagne et l'Empire, le fils du menuisier de Lyon s'en est allé avec l’historiographe exact et naïf. Ils partent trop tard, les deux chroniqueurs; plus rien n’est debout de ce que la phrase de l’un et le marbre de l’autre ont célébré...
Watteau s'isole. Il ne recherche même pas ces contrastes extraordinaires qu'offre cet étrange Paris, il n’est pas de ces fêtes où il serait reçu certainement, où la gaieté est exubérante et folle, le divertissement magnifique et imprévu, où les femmes se montrent « recouvertes de diamants de la tête aux pieds malgré la dureté des temps ». Non. Il ne se dérange même pas, ce jour de novembre où la Rosalba est présentée à l'Académie, qui la reçoit « avec la distinction due à son mérite »; il ne veut entendre ni le compliment de Coypel, ni « l’applaudissement agréable », pas plus qu'il n’assiste au dîner splendide que Crozat donne quelques jours après, et au concert qui suit, celui où l’inter-nonce s'escrime si bien sur l’archiluth aux sons aigres.
Ces choses le fatiguent. Puis, il se sent soudainement repris de cet
étrange besoin de quitter le logis qu'il habite, de ce désir de change-
ment qui l’a tenu toute sa vie. Depuis quelque temps, il se trouve mal à l'aise chez Gersaint. Aussi, dans son extrême délicatesse, il se rend compte de l'ennui que peuvent causer ses bizarreries de malade; il veut se chercher un refuge pour y souffrir sans contrainte, dans le silence... Il ne raisonne avec l'inclémence de la saison, l'aventure hasardeuse, le froid d’une installation nouvelle: il n’a conscience de sa faiblesse, des fatigues qu'il ne peut plus endurer, des lassitudes extrêmes qui le prennent si souvent, des dangers auxquels cette errance va l'exposer. Il veut partir. « La langueur, écrit Gersaint, dans laquelle il vivoit alors, occasionnée par un tempérament délicat et usé, lui firent appréhender, au bout de six mois, de m'incommoder, s'il restoit plus long-tems chez moi; il me le témoigna et me pria en même tems de lui chercher un logement convenable : j'’aurois résisté inutilement; ül étoit volontaire, et il ne fallut pas répliquer. Je le satisfis donc... »
Toujours l'insoluble et renaissant problème : il m'a été impossible de découvrir la moindre indication sur son nouveau logis.
Les jours courts du dernier hiver de Watteau s’écoulent. Ses souffrances augmentent toujours plus, et « ce dépérissement capable de le mettre fort mal à son aise ».
Crozat ne le perd pas de vue. Si Watteau l’a abandonné, lui devine, voit la tristesse de sa situation, et il veut y remédier, Mais, avec Jean- Antoine, il sait l’inutile de certaines offres. Aussi, lit-on dans le Mercure de février cette éloquente indication : « MM. Watot, Natier et un autre sont chargés de dessiner pour M. Crozat le jeune les Tableaux du Roi et du Régent. »
En même temps, il demande le portrait du peintre à la Rosalba.
Ah ! elle est fort occupée, la pastelliste.… Outre le Roï et la Victoire qu’elle vient d'achever sur une tabatière destinée à M" de Ventadour, outre le portrait du prince de Conti qu'elle a commencé le premier février, outre qu'elle a promis de faire, si « elle avait le temps », celui de M" de Charolais et celui de M" de Clermont, elle a à terminer ceux de la Parabère et du Régent, — il faut qu’elle se hâte, ils viennent de se quitter! — elle a donné sa parole à la maréchale d'Otreck, au Lieutenant Civil, et elle a sur les bras le premier Président, sa plus jeune fille, et encore une belle inconnue... Cependant, elle accepte. Elle rend visite au peintre, pour prendre jour. Il y a là une attention. C’est le contraire qui a toujours lieu, les plus grands noms assiègent sa porte. Elle passe chez Hénin, avec Watteau qui a voulu l’accompagner, et on décide de dîner ensemble au Palais-Royal...
La compagnie s'’augmenta-t-elle? Dans quel cabaret s’attablèrentils? Autour de la barrière des Sergents les renommées ne manquent pas, rue du Champ-Fleuri, rue du Chantre, rue Saint-Honoré ou rue de Richelieu. La « chambre discrète » du traiteur dut entendre de rares choses, toutefois, après l'intarissable babil de la Vénitienne qui conte les attentions, les services que ne cesse de lui rendre Nicolas Vleughels; et comment Law, avant sa fuite, n’a pas payé le Pellegrini qui compte se dédommager avec l’escalier du Palais Mazarin; pourquoi M. de Caylus est venu, il y a quatre jours, lui demander le portrait de la fille d’une dame qu’elle ne peut nommer et que le comte prend pour la plus jolie femme de Paris quoi qu'elle soit, pour le moins, aussi roussotte que la marquise de Lautrec; de quelle manière le roi prit froid après avoir dansé dans le Carpénio de M. Coypel.…. Ce caquetage fini, ç'avait été d'elle encore qu'on s'était entretenu, et de ses succès inouïs, et de la
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fureur des gens de goût qui voulaient tous quelque moindre peinture de sa main. Et Watteau avait enfin parlé, très doucement, avec cette gravité mélancolique qui ne le quittait guère plus, Watteau « plus vieux qu'un autre par le caractère de son esprit », Watteau qui a si souvent synthétisé sa pensée dans la femme, à qui on a dit, si longuement, la souplesse des femmes de Naples, la finesse de celles de Florence, la folie des Calabraises, la gravité des Romaines, la traîtrise caressante de celles de Venise... et qui n'a devant lui que cette petite bourgeoise émerillonnée, patiente quand il le faut, très entendue, qui traite la peinture
en marchande émérite, qui représente, pour tous ceux qui l'entourent, l’art de son pays en sa perfection, Watteau qui n'a jamais pu s’astreindre à recevoir une commande, à laisser un curieux lui expliquer l'ordonnance d’une toile, Watteau qui lui conseille, enfin, avec une ironie froide, de rester en France, de peindre davantage, de peindre encore plus.
Rentrée chez Crozat, Rosalba n’a pas manqué de consigner sur son Diario : «... et après le dîner au Palais-Royal, je fus fortement engagée à rester à Paris ».
Ce portrait de Watteau par Rosalba, qu'il eût été si intéressant d'avoir, ce portrait est perdu, comme celui de Crozat, comme presque tous ceux qu'elle peignit en France’.
Le printemps de 1721 fut particulièrement ensoleillé. « Il faut espérer qu'avec ce beau temps les malades se trouveront guéris, » écrit la Palatine... Un mieux semble se manifester chez Jean-Antoine. Il reprend courage. Ses amis le voient plus souvent et Julienne, toujours attentionné, et l'abbé Haranger, et Hénin, et Caylus par intervalles, et la Roque, le plus affairé de tous.
Watteau sort, va par la ville, et, en un inattendu revirement, semble s'intéresser à ce qui se passe autour de lui. Aussi, malgré la foule, il est, ce jour de mars, au faubourg Saint-Antoine pour voir passer entre les épées nues de la Maison du Roi, Méhémet Effendi et sa turquerie. Parrocel traduit cette entrée pour les Gobelins ; Justinar fait le portrait de l'ambassadeur. Watteau, amusé par ces gens comme par ceux de Riza, se contente de croquer quelques-uns des personnages à turbans et à robes lamées; Boucher les gravera et on les retrouvera dans le recueil de Julienne.
1. « Pastel de quatre 1 » prarro. Vente Lalive de Jully, 1770: « Portrait de Watteau en buste et assis, on voit le haut de la chaise. Pastel ; douze pouces sur 10. » 113 livres, Remy.
Fête champétre