‹ Antoine WatteauChapitre 8 sur 61 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

=] L est fort probable que c'est dans le panier du carrosse de | Valenciennes, entre deux ballots, dans le « tissu d’osier | où l’on met les marchandises et où sont reçues, pour | un prix modique, les personnes qui ne trouvent de place | dans le coche ou qui ne sont pas en état d'en prendre »,

que Watteau accomplit son voyage. Il dut être assez rude. Aprés le maigre souper à Gonesse, les derniers grands arbres de l’interminable route, le dernier moulin, la dernière ferme et les derniers jardins de la Villette, c'avait été le faubourg : un hôpital, une église, une rue parmi les cultures maraîchères, des masures, des cabarets louches, une porte monumentale; puis, les rives mauvaises de la rue tortueuse,

ponctuées de fenêtres grillées et de hautes bornes, enfin la bousculade dans la cour du Grand-Cerf, — tous ces détails entrevus falotement dans la nuit de la dernière étape.

Et, le jour venu, partout autour de lui dans le dédale où il s'enfonce, des visages inconnus, moqueurs, agressifs, les meilleurs suprêmement indifférents.

Voilà l’arrivée.

Ah! combien différente est celle de La Tour, qui quittera Saint Quentin non fâché avec son père, M° François le chantre, et qui débarquera attendu par Tardieu, — aussi celle de Fragonard, qui aura près de lui sa mère, sa mère qui va le prendre par la main pour le mener chez Boucher.

Heureux, au moins, d’avoir échappé, lui et son maigre bagage, aux traqueurs des grands chemins, — il y a quelques mois on a pillé la malle de Tours sur le Pont-Neuf, — cet esseulé et cet inquiet, avec une résignation qui confine au courage, se met en peine d'un gîte.

Les logis ne manquent pas. Il y a des maisons jusque sur les ponts de la rivière, et au-dessus des gouttières les lucarnes des mansardes et des guérites s'étagent. Mais. où aller avec une bourse aussi légère que la sienne?... Là-bas, ceux de la corporation qui ont vu Paris l'ont renseigné : le pont traversé où est le cheval de bronze, de suite, ül pouvait chercher, vaguer de porte en porte; les réduits pullulaient au long de la montée fameuse qui aboutissait à la porte Saint-Jacques, dans cette rue des graveurs et des enlumineurs, cette rue des marchands d'estampes qui tiennent boutique ouverte aux Colonnes d'Hercule, à la Belle Image, aux Deux Piliers d'Or; ou bien encore vers l'égout de la Petite rue Taranne, aux alentours de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés. Proche le jardin abbatial, la prison du bailliage, vers la rue de l'Echaudé, la rue Sainte-Marguerite ou le Petit-Marché, il avait chance de rencontrer quelque compatriote qui l’aiderait à se tirer d'affaire.

Watteau, qui venait pour « apprendre la peinture », et pour en vivre aussi! ne fut pas long, en ce quartier, à être happé par un de ces maîtres, étranges mâtins à la fois hôteliers, marchands et professeurs. Celui-ci s'appelait Abraham Mettayez.

On ne sait rien, ou presque rien de lui : il demeurait sur la paroisse des Saints-Pères, avait un frère, Mathurin Mettayez, qui était sculpteur, un neveu, Théodore Pierrez, qui était architecte, et sa mère, Anne Noret,

L'AVENTURE A PARIS 17 s'était mariée en secondes noces à un nommé Salomon Pesrot, qualifié « peintre sculpteur » dans les actes. À part ces renseignements assez L vagues, plus d’autres traces de lui. fi Quel fut le labeur de Watteau chez un tel maître? On l’imagine js aisément : nulles indications profitables, de basses et rebutantes besognes. k Il na éclairé de quelques phrases, recueillies par Gersaint, Julienne et | Caylus, que son passage chez un second Mettayez que nous allons L: rencontrer; mais de son séjour chez ce premier exploiteur, il n'a rien dit. Ë Watteau avait la souffrance muette. ï 1 C'est le temps de son premier contact avec ce Paris où il a tant ë

souhaité d'être, et où il n'ose s’aventurer, dans la grande fatigue de ce

travail qui ne l’intéresse, qui est pour lui sans résultats d’aucunes sortes. Fe Et puis, cette ville effraie le provincial qui y débarque. Elle a bien surpris de Hobbes, Locke, Leibnitz, Heinsius, intimidé les étrangers cousus d’or ï qui y sont accourus pour la visiter et la décrire. Quand il la connaîtra, 4) il s'y sentira mal à l'aise; son bruit et son remous l’importuneront à ce ! point que, sans cesse, d’une barrière à l’autre il cherchera vainement Ë cet abri que, dans son impatience et sa fièvre, il ne juge jamais assez fa

tranquille et calme.

Maintenant, il se terre en son quartier. Quand il veut respirer, il suit une des rues bordées d'hôtels seigneuriaux, de boutiques et de tripots.. Avec les faméliques qui mendient et les crieurs de pain, il se glisse entre les carrosses à col de cygne, brillants d’ors et aux roues

basses, entre les vinaigrettes et les chaises, saute la fange du ruisseau | et trouve la rivière qui met son grand courant d'air, son ciel non caché ion

et le mouvement de sa batellerie au bout de ce cloaque. Et c’est soudain une autre vie, ces baigneries aux abreuvoirs, le trafic de la galiote de Saint-Cloud, limprévu du va-et-vient du passeur des Quatre-Nations… une autre vie que celle de ces moines sales et de ces loqueteux tôt rencontrés autour des couvents, autour des Carmélites de la rue du Bac et des Augustines réformées, autour du cimetière, autour de l'hôpital. S'il remonte vers Saint-Sulpice, l’église neuve, c'est le dédale des ruelles sombres, la boue du Petit-Marché avec son coin du roi où les orphelines offrent des petits lots de légumes verts et de graines sèches, puis les auvents des libraires et des relieurs à l'hôtel de Cluny; à deux pas, entre la porte Guisarde et la rue du Brave, l'enceinte vide de la foire Saint-Germain où gueusent le long de l'année les faux estropiés,

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Déni

les sans-métiers, les filles et les Gardes Françaises du Sépulchre. Là, il y a vu, du carnaval aux Rameaux, dans le tumulte de sa tenue, l'incroyable mêlée des trafiquants de tableaux et de chiens de Bologne, des oyseliers, des cloueurs et des potiers d'étain, des marchands d'épices et des colporteurs de dentelles d'or, des perruquiers et des vendeurs de rossolis, — il a vu ces gens se battre à souhait dans le vacarme de la Folie d'Espagne et de Scaramouche dupant, bernant la foule accourue, amusée et joyeuse quand même. Il y a promené son étonnement. et, quand il sort de son rêve, son application un peu lourde de Flamand. Mais sa mélancolie l’éloigne vite, sa misère ne s’éclairant pas à ce foyer.

Il vit, ici, bien autrement malheureux qu'à Valenciennes: il vit plus petitement encore, étant dans ce qu’on appelait alors « une condition tout à fait médiocre », à quelques lignes de l'irrémédiable gangrène du bas peuple. Si bas, la désolation de ces temps terribles pèse lourdement sur lui. Les très petites gens dont il est ne savent rien de ce qui se passe à Versailles, au Palais-Royal, au Louvre, au Luxembourg, dans toutes ces grandes maisons entre lesquelles ils se blottissent. Ils savent la guerre par les régiments qu'ils voient passer, le pain cher par les grilles des boulangers que parfois on descelle de rage, — et, dans la ville désolante à la nuit faite, l'audace des gueux de la cour Sainte- Catherine et de la cour des Tournelles, l'audace des brelandiers, des usuriers, et des patrouilles du guet saoules dès le crépuscule. Ces petites gens ne savent rien des grands. Les mausolées de marbre qu'ils entrevoient à la paroisse, le dimanche, leur apprennent que tel ou tel est mort, qui était cardinal, ou marquis, ou jardinier du roi Une causerie de laquais, le petit émoi au passage d’une chaise ou d'un carrosse, une escorte de Cent-Suisses : c'est Mgr de Bourgogne qui part pour les Flandres, M. de Catinat qui revient d'Italie, le cardinal de Coislin qui porte sur ses genoux un carreau où est posé le cœur du duc de Bretagne... Mais, assurément, Watteau ignore que M. de Saint-Simon vient de rendre son régiment, que M. de La Rochefoucauld s'est, à la chasse, cassé le bras gauche près de cette épaule qu'il s'était rompue au passage du Rhin; il ignore Marly et les bals en masques, Trianon et les petits soupers, Trianon dont les parterres changent tous les jours de compartiments de fleurs, Trianon dont l'air est si fortement embaumé par la senteur des tubéreuses « qu'on ne peut tenir dans les jardins ni sur la terrasse. ».

Assemblée dans un Parc

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