A M. LOUIS LABARRE
Liège, 20 décembre 1839.
(Grandes nouvelles! Le ministre de l'intérieur vient de m'écrire (1) : « J'ai l'honneur de vous informer que le roi, appréciant le talent distingue » ont vous avez fait preuve, lors de la dernière Exposition des Beaux-Arts, ^us accorde la médaille en vermeil. Cette médaille vous sera remise ultérieumnent.
» Agréez, monsieur, l'assurance de ma considération très-distinguée.
a Le ministre de l'intérieur et des affaires étrangères,
- De Tueox. »
Demain, je réponds :
« Monsieur le ministre, m J'ai l'honneur de recevoir la lettre par laquelle vous avez la bonté de m'informer que le roi vient d'apprécier mes ouvrages de la dernière Exposition.
« Je prends la liberté de vous faire remarquer que Michel-Ange, dans la , crainte de se rendre ridicule, ne consentit jamais a porter, au premier coup d'œil, un jugement délinitif sur le mérite des ouvrages contemporains.
'< Permettez, monsieur le ministre, que je trouve impossible que Sa Majesté, sachant tort bien qu'elle n'est pas un Michel-Ange, ait eu l'intention de juger, mi un clin d'œil, les ouvrages exposés. Je souhaite vivement que vous, monsieur le ministre, ou la Commission (seuls capables de classer les artistes), soyez uniquement les auteurs de cette balance des mérites. Assuré alors de la place que cette médaille me réserve dans l'avenir, je la recevrai avec enthousiasme et reconnaissance.
« J'ai l'honneur d'être, monsieur le ministre, votre très-humble et obéissant serviteur.
« Liège, 21 décembre. »
Il faut absolument que je me moque de tous ces gens-là, depuis les pieds jusqu'à la tète. Dites-moi s'il convient d'adresser cela directement ou par les journaux.
J'attends votre réponse, au reçu de celle-ci. Je vous en supplie, ne manquez pas.
Addio, caro amico'. Presto.
(1) Malgré la lettre du 7 décembre a la Commission des récompenses, publiée le 9, par le Charivari, et le Fac-simil* répanda, au nom de l'artiste, pur milliers d'exemplaires.
„ ^Dir^edb^GçQgle
Liège, 21 décembre 1839.
Je viens d'écrire à M. de Thcux. Je vous retourne la lettre pour l'imprimerd V Si vous pouviez me conserver un numéro de votre journal où celte lettre sera insérée, je serais charmé de l'avoir. Dans votre première lettre, dites-moi si on parle du savoir distingué de la Commission. Pour plus tard, je leur apprête un furieux orage de coups.
Je suis fâché d'une chose. On croit peut-être que c'est pour me venger de ce qu'ils m'ont si bien traité. Pas du tout. Je veux les caresser, ainsi que S. M., parce qu'ils s'arrogent le droit de porter un jugement sur des choses qu'ils n'entendent pas.
Faites un peu ressortir le ridicule de ces gens qui prétendent classifier les artistes. 11 n'y a que t 'avenir qui puisse donner des places (-2). lo saluto.
AU MÊME
Liège, 3 janvier 1840.
Je viens de recevoir les mémoires sur '( l'Influence pernicieuse du journalisme sur les arts et les lettres (3). »
Ils soot au nombre de quatre. Il y a un drame en cinq actes, un poëme dithyrambique ; les deux autres sont des ouvrages en prose...
Entre nous soit dit, les mémoires n'écraseront pas les ennemis. Ce que je me proposais n'était point de faire taire les babillards, mais seulement de détruire la confiance publique dans ces ignorants. Il fallait, pour cela, des faits, des faits authentiques, des lettres manuscrites, signées, qui missent à nu, pour ainsi dire, la conscience, le trafic, l'ignorance et la mauvaise foi. C'était donc moins une œuvre d'art qu'une trouvaille qu'il fallait, une trouvaille dans le genre de celle-ci :
Un homme est accusé d'un grand crime. Nul n'en fut témoin. La voix de la justice, éloquente, terrible, persuasive comme celle de Cicéron, a épuisé toutes les ressources de la rhétorique pour prouver sa culpabilité. Cette éloquence,
(1) Elle parut, avec la lettre du ministre, dans le Charivari du 23 et dans quelques autres journaux du temps.
(2) Souligné dans l'original.
(3) Le concours était ouvert depuis le mois de septembre précédent.
celte véhémence n'a point convaincu l'auditoire. Il reste dans le doute. Tout à coup un enfant paraît et s'écrie : « Je vois une tache de sang sur l'habit de l'accusé! » Ces paroles simples, nées d'une circonstance qui prouve réellement le crime, ne sont-elles pas plus fortes , plus éloquentes que toutes les plus belles paroles du monde?
Pour convaincre, il faut des choses palpables, des choses qui frappent... Je ne sais si vous comprenez... Autre exemple :
On lit dans la gazette : « Prodige de la chimie ! Guérison radicale de l'asthme et des cors aux pieds. On ne paie qu'après guérison complète!!! » Croyez-vous que l'éloquence la plus persuasive, la plus empreinte de raison ou de bon sens, parvienne à dissuader le public de l'efficacité de ce remède? Non. Au contraire, le charlatanisme, attaqué par d'immenses forces, n'en devient que plus orgueilleux et plus affermi.
« On ne paie qu'après guérison complète ! *» Ici je défie Cicéron de renverser un tel argument. Cependant, moi, qui ne suis pas Cicéron, je prétends l'anéantir et voici comment :
Un tailleur vient de trouver dans la poche de l'habit de ce charlatan la lettre suivante :
« Mon cousin, nous avons fait ici assez de dupes. Le charlatanisme de notre prodige de la chimie va être découvert. Vendons bien vite le reste et filons. »
Cette lettre publiée dans tous les journaux, je veux être nommé directeur d'une Académie, si, trois jours après, un seul individu croit encore au prodige !
Un incident, un rien produit de grands événements.
Les armées de Napoléon montant le Saint-Bernard , se découragent à un tel point que l'éloquence des généraux ne peut parvenir à leur faire faire un pas de plus. On consulta le grand homme (I). Après un instant de réflexion : « Qu'on joue la Marseillaise, » répondit-il. Et, d'un bond, les armées franchissent le mont Saint-Bernard.
Voltaire, avec son éloquence, Racine avec ses beaux vers, seraient restés au pied de la montagne, enfoncés dans la neige jusqu'au cou.
De tout ce baragouin, que je vous prie de me pardonner, je conclus que tous les mémoires de nos poètes ne feront pas croire le moins du monde que nos feuilletonistes sont des ignorants ou des imposteurs.
Il faudra bien que je m'en mêle. J'ai plusieurs plans; entre autres, celui-ci : la publication des lettres autographes où la conscience des connaisseurs en
(I) S'il fnt au monde un homme petit pour l'auteur de ces lignes, cet homme est celui à qui le chauvinisme français décerna le nom de Napoléon le Gran«l. W ierlz citait \olontiers, parmi les prodiges de la volonté humaine, cette marche militaire, où l'impossible disparaissait au ctianl d'un refrain où vibre l'&me d'un
siècle.
peinture sera mise dans tout son jour. Pour tuer l'imposture, il faut divulguer ses secrets. Le plus fameux coup que Molière porla aux mé.lecins est le moment où il fait faire à M. Fiilerin un discours qu'en secret il adresse a ses confrères. Ce discours dévoile toute la forfanterie de leur art. C'est trèsadroit.
Je vous prie dem'écrire le plus tôt possible. Vous m'engagiez:» lithographier les charges (I) et vous ne m'envoyez pas les dessins.
Addio, caro. J'écris mal en diable. Ainsi que je vous l'ai dit, je vais bientôt enfoncer mes Parisiens (2). J'ai trouvé un moyen sûr et étonnant de porter cet événement à la postérité la plus reculée.
AU MÊME
Liège, 20 janvier 18(0.
Je suis bien fiché que vous n'ayez pas eu le temps de répondre à ma dernière lettre. J'aurais voulu savoir votre opinion sur tout ce baragouin. Vous ne savez donc pas que votre sentiment sur mes griffonnages est une leçon pour moi ' Vous ne sauriez croire combien je désire, là-dessus, ra'instruire.
Je vous envoie une lettre que j'adresse au ministre (3). Vous y verrez mes projets. Je vous prie de me la renvoyer de suite, et de vous armer de patience contre mes exigences.
Vous me feriez un furieux plaisir de marquer ce qui manque avec de i'encro rouge. (Si vous en avez.)
Pour l'amour du bon Dieu ! tâchez de me renvoyer mes dessins. Je n'ai p;.s besoin de pierre à lithographier. J'ai trouvé le moyen de vous les transmettre sur le papier à décalquer.
Tout est prêt pour l'Exposition de Paris. Un tableau de Rubens a reçu ma signature, pour aller confondre de la manière la plus éclatante l'ignorance l'amour propre et la prévention des Parisiens !!!!!
J'ai ajouté un pendant.
Addio, carimmo. A demain, j'espère.
(IJ Pour le Charivari.
(2) Le jury de peinture*.
C») Voir la lettre qui suit.