A M. P. WAUTERS
Dnixoll-îs, 3 août 1846.
J'ai été hier à Anvers. L'Exposition est détestable... J'ai envoyé ma grande toile (4), mais plutôt pour lui donner de l'air que pour l'exposer.
Que faites-vous donc ? Je n'ai plus de vos nouvelles. Je suis sûr que vous vous enfermez dans votre jardin, et restez maintenant invisible au monde entier. Je vous annonce que ma grande toile est prête (5) et l'atelier préparé. Si le tableau est de mon goût, je l'offrirai à la cathédrale d'Anvers, a la condition de le placer ù côté de celui de Kubens, la Dcsctnte de Croix. Ma propo-
(1) Le nom du parent qu'il veut secourir.
(2) A chaque appel qui lui est fait pour des malheureux, il répond par l'offre d'un portrait, sa seule ressource. Eu octobre 1848, il envoie aux pauvres de sa ville natale une somme de 300 francs. L'entrée du Musée était fixée a 50 centimes, ta somme représentait l'entrée de 600 personnes.
<3) Le Triomphe du Chritt.
(4) Le Patrocle.
(5) Pour le Triomphe du Chritt.
sition sera-t-elle acceptée ? Avec des gens tels que les il va beaucoup t» douter.
Je ne sais si je vous ai parlé de mon changement de domicile. Mon atelier étant un peu éloigné du centre de la ville, j'ai dû me caser du côté de la porte de Hal (i). C'est terriblement loin. Le tableau de l'église Saint-Joseph (2) se prépare aussi dans ma tête. La place qu'il doit occuper me séduit. Les bonnes gens ne comprennent pas que I on puisse travailler pour te plaisir de travailler. Est-il trois hommes sur la terre qui ne voient, au bout de leur travail, de l'or» toujours de l'or?
A M. LOUIS LABARRE, à Paris.
Uruxclles, 1810.
(C'est ici, vers ia fin de l'automne (Je cette année, que reste imprimée dans un de nos ineffaçables souvenirs, cette lettre dont le sens a été reproduit au chapitre VII de YÊtudc. Après avoir annoncé à son ami qu'il voyait approcher la mort, l'artiste lui confiait, dans ces termes à peu prés textuels, sa volonté dernière :— J'attends de vous qu'alors vous veniez anéantir tous ceux de mes tableaux que vous trouverez marqués d'un M. Après quoi, je demande à votre amitié un dernier service. Dans un écrit que vous rendrez public, vous déclarerez en mon nom que je ne regardais que comme de premières ébauchas les seules toiles épargnées. Vous ajouterezque, si je n'ai pas produit l'œuvre pour laquelle je me sentais né, c'est que je n'ai pas vécu assez longtemps. — On a dit avec quels accents de désespoir môlé de rébellion contre l'ennemi invisible qui allait le frapper avant l'œuvre accomplie, se terminait cette lettre.)
Uruxclles, 17 léuicr IN 17
Au moment où j'ai reçu votre lettre, j'avais un tel mal de tête qu'il m'a été de toute impossibilité de vous répondre le jour même. Je vais tacher de repondre à votre question la plus pressée et la plus importante. Quelle est celte chose que vous cherchez à vous rappeler ? N'est-ce pas du terrible
(I) Boulevard du Midi. Il avait d'al»ord demeuré, rue Royale, a l'angle de la rue dft la Pompe, (î) La Fuite en Êgypîf.
maelstrom dont je vous ai parlé un jour, qu'il vous est resté quelque chose en
tête?
Le maelstrom est un gouffre immense dans l'Océan septentrional, près des «•ùtes de Norwége Quand le vaisseau imprudent s'engage dans la pente douce et insensible de ce gouffre, c'en est fait ! Aucune force humaine ne peut le détourner. Il faut qull périsse.
Je ne conçois rieu, en effet, de plus dramatique que les scènes que doivent offrir les malheureux matelots, dans un naufrage de ce genre. Par un ciel pur, une mer calme, la mort ici parait impossible. Pourtant rien n'est plus certain. Enchaîné comme par une puissance magique, il faut se rendre à l'évidence, et «•roire à ces paroles terribles du pilote expérimenté : Nous sommes pleins de vie, de santé ; tout est calme et riant autour de nous, et pourtant nous somme» morts !
Est-ce bien la le sujet dont vous avez souvenir? Si c'est cela, il faudra le chercher, je pense, dans le Magasin pittoresque. Cependant je ne sais pas mieux que vous si c'est le Magasin universel ou le Musée des familles qu'il faudra vous procurer. Je voulais chercher moi-même dans le Magasin pittoresque. J'ai pensé que vous seriez mieux à même que moi peut-être de le trouver. Souvenez-vous que l'article a pour titre : Le maehtrom, et qu'il est accompagné «l'une gravure représentant un vaisseau périssant dans le gouffre. Cherchez •l'abord les époques antérieures a 1840, 1812 ou 1813. Je souhaite que ces petits renseignements puissent vous servir.
Je ne pense pas que je saurai me rendre a la proposition que vous me faites concernant l'Exposition de Paris. Il faut que je travaille à mon grand tableau que j'ai dû laisser reposer pendant tout l'hiver.
Allons, courage, cher ami ! Travaillez, travaillez, et nous aurons encore espoir. Je souffre encore tellement de la tête que je ne vous en dirai pas plus aujourd'hui. Adieu. Je vous embrasse de tout mon cœur.
AU MÊME, à Liège d).
Bruxelles, 21 février 1818.
Dans la première partie ou première minute, cet instant indicible où la tête a parfaitement le sentiment de sa position, ou y verra les choses
(1) Le seul fragment conservé de cette lettre est d'autant plus précieux qu'il contient le premier germe de cette inénarrable trilogie exécutée depuis : Vision* d'tme téte coupée. Wieru, à part même le principe de l'inviolabilité de la vie humaine, croyait, avec de célèbres physiologistes, a la conscience du moi après la décapitation, c'est-à-
horribles, épouvantable», inouïes, qui caractérisent ce moment sans nom pour la pensée.
Dans la seconde, les idées prennent des proportions pins gigantesques, plus effrayantes encore, mais plus embrouillées déjà et se fondant, pour ainsi dire, dans des nuages de sang.
Dans la troisième, un voile obscur couvre toute la scène. Les objets sont devenus plus vagues , plus incohérents. C'est la mort, la mort qui accourt ! La pensée alors, sous la forme d'un météore luminenx , s'élancera comme une étoile filante, à travers des régions infinies, pour se perdre dans l'éternité.
A M " V GILAIU DISIÈRE.
Bruxelles, 2 juillet 1849.
Quel malheur, mon Dieu !
Pauvre enfant !
Pauvre mère !
Devant unedoulcnr aussi grande, est-il une consolation possible?
Chère cousine, pleurez, soulagez votre cœur. Il éprouve en ce moment la douleur la plus poignante que Dieu inflige à la pauvre humanité.
Vousdire: Courage, résignation, quels vains mots, auprès de votre affliction !
Une mère qui vient de perdre son enfant peut-elle se consoler, se résigner? Non II faut qu'elle pleure, qu'elle pleure beaucoup et longtemps.
Mais, s'il est vrai, chère cousine, que Dieu nous condamne à subir de tels excès d'angoisse, il sut mettre aussi au fond du cœur des hommes la douce espérance, phare lumineux qui attire sans cesse nos regards vers le ciel (1).
Les bornes de la vie au delà desqnelles nous pouvons atteindre au bonheur suprême, Esther les a franchies rapidement. Elle les a franchies, exempte de ces misères que nous subissons dans ce monde. Elle a passé sur la terre, Innocente et pure, comme l'ange qui l'attendait au ciel.
dire au sentiment d'an supplice où les secondes comptent pour un siècle, l'idéal de l'horreur humaine. C'était pour sonder jusqu'au fond l'épouvantable question que l'artiste, ainsi que le rapportaient les journaux de Bruxelles, après le drame préliminaire de la cour d 'assises, venait de suivre jusqu'au pied de l'écliafaud le couple d'assassi us Res&ecls et Vandenplas, pour aller enfin interroger leurs têtes sur la table de dissection. — On sait que le tableau se divise en trois minutes.
(t) La profonde pitié du libre penseur parie ici au cœur d'une mère croyante le seul langage qu'il puisse comprendre, en ce moment. C'est ce qu'il fait également dans les lignes qui suivent.
Obère cousine, l'émotion que me cause le malheur qui vous frappe, jointe au mauvais état de ma santé, m'oblige de m'arrêter. Je vous embrasse du plus profond de mon cœur.
Je viens d'annoncer à Labarre la triste nouvelle. 11 prend une part bien vite a notre affliction. Un mot de Jules.
A M. LOUIS LABARRE, à, Fleuras.
Bruxelles, 27 février 1 852.
Cher Louis, au nom de Dieu, ne vous alarmez pas ainsi î La petite Marie (I) n'est pas en danger, comme vous vous le figurez. J'ai pris des informations tt j'ai acquis la certitude que, comme toujours, votre imagination et votre extrême sensibilité ont donné des perspectives exagérées a tout ce qui s'est passé.
Écoutez-moi, vous savez que je sens comme vous. Il n'y a pas l'ombre d'un danger. La pauvre petite Marien'a eu qu'une affection qui diminue ; une maladie dont beaucoup d'enfants sont atteints.
Un brave médecin, qui est venu pour moi hier, m'a donné des explications sur ces sortes d'affections. Ces explications m'ont mis la joie au cœur. Je ne vous en dis pas davantage là-dessus. Seulement, j'ajouterai ceci. Vous êtes un grand fou et un grand alarmiste, comme moi. Voilà tout.
Je ne puis vous dire combien je suis heureux de voir avec quelle bonté, quels soins, quel cœur on entoure la petite gâtée (2). Il y a donc encore de ces vertus antiques, hospitalières, qui méritent une couronne !
Cher ami, vous allez bientôt me donner de vos nouvelles. Car, voyez-vous, dans ce moment, je suis souffrant aussi. Un mot sur la convalescente et votre retour. Je vous embrasse de toute ma force.
Je viens de perdre (5) un être affectueux qui m'était bien cher. La pauvre Bianca (4) vient de mourir, cette nuit, ne pouvant mettre bas ses petits. J'ai passé une nuit rude, et je me sens bien malheureux. Je vous dis cela, à vous, parce que vous me comprenez.
Ce malin, je viens de creuser une petite tombe, à côté d'une autre petite tombe à nous connue (5).
(1) L'enfant de H. Labarre, atteinte du croup.
(2) Dan» cette patriarcale famille de M. D. Goffin, oii l'enfant retrouva la vie et la santé.
(3) Ces dernières lignes se lisent en marg»' de la lettre, ce qui était pour l'artiste la forme du pott-teriptum.
(4) Une jolie levrette.
(5) Le chien de M. Labarre ayant été tué. avait été déposé à côté de son ami Piccolo. Cette tombe est le monticule qui borne, à l'extrémité du Musée, l'allée qui mène a l'entrée publique.
Ou a vu commeut, dès 1828, sur les baucs de l'Académie, Wiertz avait appris à se défier des jugements portés en matière d'art. Ses lettres et tous ses autres écrits sont pleins de ce sentiment qui alla chez lui croissant avec les années et l'expérience.
Le concours de Louvain, avec Pat rode pour prix, l'avait montré s'insurgeant publiquement contre le feuilleton artistique et littéraire, et nous avons dit comme quoi lui-même, huit ans après, pour achever par son exemple la démonstration de l'impuissance de la critique, s'était fuit feuilletoniste à la Nation, et avait, a sa manière, rendu compte du Salon de 1848.
Depuis que ce livre est sous presse, nous avons retrouvé quelques uns des dessins qui complétaient la leçon donnée par l'artiste à se eonfrères d'un jour. Ce qui nous engage à insérer ici la partie prineipale de l'humoristique revue, reproduite depuis sous le titre de : Peintres, peinture et critique, mais à laquelle nous laissons celui qu'elle portait à la Nation. Nous la faisons précéder des deux lettres de M. Labarre qui, sous le titre : les Feuilletonistes, composaient le mémoire couronné au concours de 1840.
A M. le premier feuilletoniste de la Belgique (1).