COUP D'ŒIL SUR SA REVUE DU SALON D EXPOSITION
Ne sutor ultrà crepidam.
Le feuilleton a fait parler de lui, cette année, Monsieur, au Salon d'exposition. Et comme sur cet objet de réjouissance publique, je ne comprends pas pins pourquoi je me tairais que pourquoi vous avez la parole, vous et plusieurs Belges mineurs de ma connaissance, j'en suis venu à me demander pourquoi aussi, seul en ce pays libre, je ne mettrais pas la plume à la main. Notez que je vois à faire, comme tout le monde, des avantages qui valent bien qu'on jette un peu par dessus les moulins le droit public de ne pas imprimer sa pensée. D'abord, on publie, pour l'instruction des artistes, des machines littéraires dont ils se moquent, entre nous, comme de juste. Mais le feuilleton aura toujours sur eux cette extrême supériorité, que ces messieurs ne répondent pas,
(J) On lisait en téte de la première édition :
«. Ceci est un opuscule littéraire déjà jugé par des artistes. Ces deux lettres, dont la première avait vu le jour, forment le mémoire couronné au concours annoncé par M. WierU sur une grave question : De l'influence pernicieuse du journalisme $ur le* art* et le* lettres .
« L'histoire de ce concours a fait assez de bruit. Un peintre, auteur d'un tableau porté haut ou bas par les journaux, ouvre contre le journalisme un tournoi littéraire, convoque comme juges du camp les artistes, fait de son tableau môme le prix de la lutte, et le vainqueur, c'est un journaliste.
« Ces diverses circonstances étaient, non moins peut-être que la nature du sujet, doublement propres à exciter la curiosité du public. Double raison aussi pour moi de trembler, et devant ce publie, seul juge suprême de la chose jugée, et devant les journalistes eux-mêmes, devenus aujourd'hui juges dans leur propre cause. »
d'où ils passent aisément pour battus. Et puis, si Ton a de l'esprit, on le fait voir. On dit que ce tableau-ci ressemble à une « grande omelette aux fines herbes,» et cela fait rire les gens. Mais deux motifs graves me retiennent jusqu'ici. 1° Je voudrais, pour juger les peintres et les sculpieurs, m'entendreun peu -à leur affaire, afin de ne pas tomber dans les écarts qu'on vous reproche, a vous, à M. Jérôme Baruch et à quelques autres. 2* J'ai le préjugé de croire qu'avant de traiter, comme vous faites, de haut en bas, tous ces artistes qui ont acquis dans leur art des titres au jugement de leurs pairs, il serait honnête que l'écrivain fût lui-même quelque chose dans les lettres. Il n'est, selon moi, que ce moyen de fermer la bouche aux personnes qui ne trouvent pas beau que les grands artistes voient leurs œuvres barbouillées par les auteurs de grands feuillelons.et qui ne s'imaginent pas que vous raisonniez peinture et sculpture, par la belle raison que vous n'en avez rien appris.
Pour ce motif-ci, d'abord je déclare que vous-même, Monsieur, avez pris soin de me mettre à l'aise, moi et beaucoup d'autres ignorants comme moi, dans ce préamBule où vous confessez que vous ne jugez tout ce monde-là que « par impression, » ce qui permet le recours en appel à des voisins moins impressionnables. Et pour le premier point, c'est encore votre exemple qui me rassure, puisque n'ayant fait aux lettres d'autre présent que Livia, vous n'avez pas craint pour cela d'appeler à votre tribunal des hommes tels que Wappers, De Keyser, Wiertz, Mathieu, Simonis, Geefs, Jéhotte, etc.
Donc, qui m'empêche de faire aussi mon compte-rendu? ou plutôt qui m'y oblige? Personne, Dieu merci ! pas même l'impression que j'ai de mon incompétence. Mais, d'un aulre côté, je remarque que vous avez, vous et M. Jérôme Baruch, écrit sur le Salon des choses en vérité si baroques et si contraires à l'opinion des hommes qui, n'étant point forcés d'écrire, se contentent de penser un peu, que l'envie m'a pris de vous faire quelque réponse. A la grâce de Dieu !
Cependant ici encore je me sens arrêté par une singulière question. Peutêtre sera-t-il aussi inutile de répondre à vos feuilletons, lesquels, grâce au ciel, ne sont pas d'un méchant homme, que de plaider une circonstance rendue par vous-même suffisamment palpable, savoir : que, s'il est permis à un chacun de juger, en vertu de ses impressions, de omni rt scibili cl quibusdam aliis, il est donné à peu de citoyens, même passé l'âge du jeune Pic de la Mirandole, de s'impressionner avec jugement, c'est-à-dire en connaissance de cause. J'estime, pour moi, que, ne sortant pas du code de l'impressionnabilité, la critique est si innocente personne de sa nature, que je ne reviens guère de la surprise que m'a causée, Monsieur, cet étrange appel au jugement de Dieu dont votre imagination seule, j'aime à le croire, vous crut menacé.
Outre que les cannes des artistes ne sont pas plus des raisons que les moines de Pascal, on ne voit guère ce qui, dans des feuilletons pleins d'une douce folie poétique, motiverait de la part de ces messieurs un tel excès de
prose. Dans la simple définition de voire système esthétique, vous vous donnez, sous la libre pression de votre seule conscience, comme le juge du monde le plus incompétent en matière d'art. Vos motifs .semblent si clairs que tout homme équitable vous croit sur parole. Là-dessus, vous écrivez des feuilletons qui prouvent qu'il a raison, mais dont on se fâche. A qui les torts? Le» artistes ont le bon sens de rire les premiers de ces jeux d'esprit où ils trouvent, à leurs dépens, un stimulant à la vieille gaité belge. Le bourgeois, non poinl parce qu'il y a la de l'esprit, mais bien un éreintement d'artistes, partage, a sa grosse manière, la fine joie de ces derniers. Malheureusement, les amis s'en mêlent. Grande folie des amis. Ils prennent la note tragique, et vont s'écriant :
Comme avec irrévérence Parle des dieux ce maraud !
Qu'arrive-t-il ? que vous vous moquez des dieux, des amis et de tout le monde. Cela se voit dans votre réponse à répitre où vous étiez traité de pédant et de régent du Parnasse : « Pardonnez-moi, messieurs, je ne suis point le régent du Parnasse : je ne suis que le premier feuilletoniste de la Belgique. » Répartie d'autant plus ingénieuse et hardie que, d'abord, vous n'èles pas plus Belge que Jean Jobard, et que, ce disant, vous vous riez délicatement, à leur barbe, de ces mêmes indigènes qui se figurent qu'un feuilletoniste est un pédant, pour parler des choses qu'il ne sait pas. Le côté magistral de son affaire, au contraire!
Aussi, si j 'étais des amis, me garderais-je religieusement de toute impression indignée. Et si j'étais des peintres et des sculpteurs, ne serait-ce pas de mon aveu qu'on vous reprocherait votre régence au Parnasse. La police que vous y faites ne saurait blesser personnellement mes guerriers, mes bê'es ou moi-même. Eh! que de bruit pour rien! Comme s'il n'était pas permis a qui ace don naturel des impressions, d'enlrer en colère devant un chef-d'œuvre ou de tomber en extase devant une croûte, sans avoir dans la matière plus de jugement que vous n'en avouez, et ce, avec une loyauté dont les preuves sont la. Personne ne le niera.
Sur quoi je me passerais, comme un autre, la joie inolTensive d'un compterendu, n'était qu'il est plus fort que moi, dont j'enrage, d'ouvrir la bouche des choses où je n'entends rien. Ce cas ridicule m'empêchant de me livrer à une œuvre comme la vôtre sur l'œuvre des autres, avec la permission des autorités, c'est-à-dire les impressions en question, je me bornerai à vous faire pai t des miennes propres sur les vôtres. Ce qui. les principales bévues de votre deuxième feuilleton aidant, me sera, j'imagine, un exercice peu ardu, malgré mon incompétence pittoresque et sculpturale plus grande, s'il se peut, que la vôtre. Soit dit, Monsieur, sans compliment pour moi-même.
Vous partez de là que l'on juge un tableau, une statue, comme ou bâtit un drame métaphysique, Livin, par exemple; que, bref.on juge des œuvres d'ima-
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gfnalion qui ont pris corps sons la main de l'artiste et qu'on a sous les yeux, comme on dépose soi-même sur le papier les imaginations individuellement trouvées dans un nuage de cigare. Le tout sans autre raison d écrire cela ou de juger ainsi que cette indéfinie titillation du cerveau qui appelle la main vers la barbe d'une plume d'oie, et que vous autres appelez vos impressions.
Or, c'est là, me parait-il, comme vous dites vous-même, au sujet d'autres tableaux moins imaginaires, « une déplorable erreur » Car, une fois admis que les impressions représentent chez le feuilletoniste une infusion de science et la dose de jugement nécessaire, il s'ensuit donc que le voilà, avec ce bonnet de docteur sur la tête, revêtu, au nez des gens, du sacerdoce de la critique ! Et, comme il ne se trouvera àme qui vive, fût-ce une âme d'épicier, qui n'ait ses impressions particulières, voilà, disons-nous, que nous verrons M. Jérôme Baruch décerner ses palmes barucliiennes à la même infortunée personne qui aura été par vous retroussée et fouettée k la face du public ! Alors, surviendra Jean Jobard, qui s'impressionnera, lui, non pas comme vous, en poète métaphysique, ni comme M. Baruch, en poêle de circonstance, mais à sa manière, en Jobard qu'il est. Je ne doute point alors que ce qui est pour l'un « une omelette aux fines herbes, » ne soit pour l'autre un magnifique tableau, comme aussi ponr le troisième un fricandeau à l'oseille.
C'est ce que nous avons vu, et il fallait s'y attendre. Il y avait déjà a Rome un proverbe là-dessus: Tôt capita, totxcnns. Autant de têtes de feuilletonistes, id est autant de machines à impressions ; ergo, autant de juguments qu'en puisse désirer le sabre de Salomon. En résumé, trois fois avant le coucher du soleil, le même objet mis en pièces ou porté aux nues, trois fois le même artiste éreinté, glorifié, roulé, et trois fois stupide le passant, s'il allait quérir ses impressions chez les vôtres ! Aussi n'y va-t-il guère, dont je le félicite, et sil y va, n'est-ce pas pour en rapporter matière à l'horripilation de ceux des artistes qui ont, comme ils disent, du poil au menton. Le plus clair de l'affaire est que, lorsque M.Jérôme Baruch vous a, coram populo, envoyé un fraternel soufflet, et que le Courrier de Jean Jobard a riposté, par une part égalede ruades audit Baruch et à vous, le public, qui est là, se demande quelle est donc la morale de l'attitude peu dogmatique, pour lui, de ces messieurs du sacerdoce. Sur quoi, comme il n'a pas reçu de réponse satisfaisante,le bonhomme remonte à cheval sur sa conscience et, au libre gré du dada, commence, lui aussi, sa revue du Salon, tournant en tout bien tout honneur le dos à ceci, faisant face à cela, fût-ce la DataUle de Woeringcn ou Patrocle, et ne se souciant ni de Jean, ni de Jérôme, ni d'Eugène.
Et non-seulement, en vertu de la jurisprudence que vous dites, trois hommes différents porteront trois jugements divers sur un même objet, mais trois diverses impressions pouvant survenir dans une même cervelle, il arrive qu'on lit dans une seule colonne trois sentences contradictoires. Ainsi, dans votre deuxième feuilleton, vous dites : « M. De Keyser n'a produit que de très-mau-
vais élèves. — Monsieur un tel estun élève très-remarquable de M. De Keyser. — La Bataille de Woeringen n'annonce pas de progrès chez M. De Keyser; il n'y a pas de drame dans cette Bataille; cette Bataille n'est qu'un bulletin ; il n'y a la que des passions vulgaires. — Mais, ajoutez- vous, M. De Keyser n'est pas vulgaire un seul instant; M. De Keyser comprend le drame; il ne faut pas croire que nous trouvions beaucoup à redire à cette Bataille; certes, cette Bataille ne pouvait être mieux représentée. »
Vous voyez, Monsieur, ce n'est pas moi qui vous le fais dire. Tassant à d'autres, vous écrivez : « M. Mathieu n'a pas cessé de travailler. — M. Mathieu est encore un de ces peintres que le défaut d'études a perdus. — Nous faisons à M. W'iertz grâce de son Patrocle. — Nous nous abstiendrons de porter sur cette œuvre gigantesque un jugement définitif. »
Admirez, M. le feuilletoniste, combien, en pays étranger, les impressions sont un traître cicérone ! Outre qu'à chaque pas que vous y faites, vos impressions changent suivant que vous changez de place, voilà que vous-même, en commençant votre feuilleton, savez si peu comment cela linirait, et le terminant, vous souvenez si peu de ce que vous avez écrit, qu'on vous voit, dans votre dernier paragraphe, vous vanter d'avoir fait ce que précisément vous juriez, dans le premier, ne vouloir à aucun prix ! Celui-ci disait : « Il nous importe de montrer une réserve excessive dans cette matière délicate; nous prendrons tous les biais imaginables ; nous épuiserons tout le formulaire des périphrases pour dispenser le blûme. » Voilà qui allait bien, et c'était parler en homme sage. Seulement, du premier paragraphe au dernier, il y avait eu de la place pour h s impressions, et ici vous dites: a Libre d'engagement vis-à-vis de tous les artistes, nous ne leur avons pas marchande le blâme. » Ce qui était bien encore, puisque l'homme indépendant avait rejoint en route l'homme aux « biais » du départ. Mais les « périphrases, » Monsieur ?
\ n périphrase. « Il faut, pour former des élèves, des qualités que n'ont ni M. Wappers ni M. De Keyser: il faut avoir étudié l'anatomie, et ne plus douter de soi-même. »
2 e périphrase. « Nous désirons que M. De Keyser prenne son art un peu plus au sérieux. »
3 e périphrase. « M. Wicrtz est l'auteur d'un Quasimodo que nous avons signalé comme une déplorable erreur; dune Exméralda sans grâce et sans charme; d'une Ève dont la pose est assez maladroite, et qui manque toutà fait dépensée. »
%• périphrase. « M. Coomans est descendu au dernier degré de la copie. Il ne s'est pas contenté de s'inspirer de John Martin, il lui a pris des lambeaux entiers de sa toile. Cela passe toute croyance. »
5" périphrase. « L'imitation ou plutôt le calque est choquant dans les deux tableaux de M. Mathieu. Cela ressemble à tout. Le couleur est d'une crudité déplorable. »
ti« périphrase. « Nous ne croyons pas que l'auteur de V Apothéose de Mozart ait eu la prétention de faire un tableau. »
Et 7« périphrase, a L'auteur de la Bataille de Preste est un pauvre diable qui a crevé une infinité de vessies sur un immense espace, » etc., etc.
A part la modestie naturelle dont il ne peut être question ici, je me figure, Monsieur le feuilletoniste, quecen'est pas sans un certain rengorgemenique votre « excessive réserve » aura, pour cette collection de « biais, épuisé tout le formulaire » de vos délicatesses. Entre nous, il n'est guère dans la logique des choses que vous ayez, sans une légère ivresse du cerveau, reniflé ce bouquet cueilli dans le jardin de votre rhétorique. El qui sait si le premier effet de toutes ces périphrases et autres sur vos sens combinés, n'aura pas été une exclamation mentale qui pourrait, peu s'en faut, se traduire par cette prose : « Que j'ai d'esprit, juste ciel ! que j'en ai ! »
A qui le dites-vous, Monsieur ? et n'est-ce pas ce que, pour ma part, je me tue à répéter ? Assurément, oui, un jeune homme qui, le lundi de chaque semaine, imprime neuf colonnes sur des « matières délicates. » où il n'a mis le nez de sa vie, doit avoir bien de l'esprit ! Mais vous en avez trop. Cela vous mène trop loin, et, bien que vous « ne doutiez plus de vous-même, » peutêtre vous embarrasserais-je fort, si, vous demandant la permission de voir un peu le fond de vos formules, je vous priais de m'expliquer d'unslyle pratique : 1° En quoi n'a pas pris son art au sérieux l'auteur d'une bataille qui ne pouvait être mieux représentée? 2° comment MM. Wappers et De Keyser ont assez peu étudié ïanalomic pour que vous-même, qui ne l'avez pas du tout étudiée, voyiez où ils pèchent contre ses lois? 3° pourquoi vous avez signalé le Quasimodo comme une déplorable erreur, et ce que vous entendez par là ? 1° quels sont les lambeaux de la toile de Martin volés par M. Coomans, et si vous avez vu des toiles de Martin? !>°enquoi l'imitation diffère du calque; à quoi ressemble un tableau qui ressemble à tout; ce que c'est qu'une couleur d'une crudité déplorable, et quand et pourquoi la couleur n'est pas d'une crudité déplorable, etc.?
Malheureusement, les questions, comme vous les posez aux curieux, ne sont pas de celles qui permettent le point d'interrogation. Elles portent en ellesmêmes celte réponse fatale : Cela est, parce que cela est. Ce qui revient au bon mot après lequel Pilatevase laver tranquillement les mains : « Ce qui est écrit, est écrit. » Aussi n'y a-t-il en tout cela qu'un mal, et c'est que cela soit écrit. Vous êtes né feuilletoniste. Monsieur, c'est-à-dire homme de fantaisie et tout ce qui s'ensuit. Seulement, de ces messieurs que vous remettez sur les bancs avec un simple : C'est ainsi, quelques-uns sont nés artistes et ont, vingt ans, étudié leur affaire. Or, que vous veniez donner à leurs pinceaux et à leurs maillets des leçons gratuites après Michel-Ange. Raphaël, Hubens, voilà ce qui fait crier les amis, rire les autres et Tend le public tout stupide.
Mettez-vous à sa place. Vous imprimez : Cela est ; on vous demande pour-
quoi, et vous répondez : Parce que. Voilà un parce que qui ne nous dit rien de bon. Si j'avais écrit d'un tableau qu'il ressemble à « une omelette aux fines herbes, » je tiendrais à honneur de prouver qu'il y a sur la toile des œufs et du persil.
Vous, Monsieur, vous écrivez que la Bataille de Woeringen est parfaitement traitée, et vous ajoutez que le peintre ne vous satisfait pas. Pourquoi? Parce que sa bataille est parfaitement traitée? Vous trouvez le Patroclc une toile trop gigantesque pour votre cabinet, et vous en faites grâce à l'artiste. A qui la faute ? A votre cabinet ? Vous dites à H. Mathieu que vous ne lui direz pas ce que vous pensez de lui. Croyez-vous lui dire quelque chose ? Au jeune auteur du Supplice d'Hugonet et dlmber court vous apprenez que nous avons la responsabilité ministérielle. Ceci est de la politique, non de la peinture. Vous soutenez à grands coups que Jacops n'est pas Wouvermans. Le catalogue, Monsieur, l'avait dit avant vous. Vous ne parlerez pas du groupe de Geerls, une Scène du Déluge, par la raison que vous ne l'avez pas vu. La belle raison, quand vous enseignez les choses que vous n'avez pas apprises ! Mais voyez donc la bonne critique ! Van Brée peint la femme d'une manière charmante, mais nous voulons.... Leys est un grand coloriste, mais nous désirons ... Génisson faK bien les intérieurs, mais il nous plaît que.... Hunin a de la grâce, mais nous prétendons.... Gallait, Jacquand, De Caisne, Sebron, Robbe, Walclorp, Bwckeleer. De Jonghe, Rothwel, Verwée, Duwéc, Hart, Baugniet, sont des hommes qui.... que.... mais nous leur apprendrons.... » Maisquelcur apprendrez vous* mais que voulez-vous? que vous plaît il ? que vous faut-il ? qu'y a-t-il ? C'est le pourquoi qu'ils vous demandent, et vous leur donnez le parce que. Parce que, quoi? Si vous nous dites que la Baigneuse de Jéhoite est une belle femme que vous, dans votre for intérieur, aimeriez mieux moins Callipyge, sans doute la confidence au public est propre à donner au lecteur et à la lectrice l'idée de votre esthétique intime. Mais à lui, l'auteur de la Baigneuse, que lui apprenezvous ? Qu'apprenez-vous même à ceux de ces messieurs pour qui le callipyge est un principe personnel? Et quand vous donnez à entendre qu'il vous semble que peut-être vous admirez Simonis, tandis que vous faites sentir qu'il vous paraît que sans doute vous ne l'admirez pas, qui admirerai-je moi, vous ou Simonis? Chacun, Monsieur, croit voir ce qu'il voit, et il n'est pas jusqu'au? bedeau de ma paroisse à qui aussi il ne puisse sembler que ceci parait plus ou moins beau que cela. Mais pourquoi ? Il ne sait. Aussi n'imprime-t-il pas, dont on lui sait gré.
Donc, premier tort: avoir écrit vos impressions. Deuxième tort, plus grave: avoir permis à ces folles du logis le bonnet et lhermine du juge. Et, troisième tort sur lequel la galerie sera unanime : n'avoir pas cherché d'autres périphrases dans votre sac, vous qui, dans vos déclarations de principes, vous dites « de bonne compagnie. » Car, lorsqu'au sujet du téméraire essai d'un jeune écolier, vous écrivez que « l'auteur de la Bataille de P eslc est un pauvre
diable qui a crevé une infinité de vessies; que son tableau est un paravent monstre, » etc., croyez-vous, Monsieur, je vous le demande, croyez-vous être de meilleure compagnie que celui qui écrirait de vous : Que l'auteur de ces «rosses formules est un gentilhomme qui manque de gants, ou bien que le poète de Livia est un pauvre diable qui a perdu de bon papier à imprimer des vers tels
Qu'un homme est pendable après les avoir faits ?
Je crains bien plutôt pour vous que de tout ceci. Monsieur, il ne vous revienne rien, hors l'épithète assez bourgeoise de pédant qui vous fut si dru appliquée. En effet, vous déclarez d'abord que, n'entendant rien aux règles de la peinture, vous ne prétendez juger les tableaux que par impression, et a peine cet aveu de votre procédé enregistré, voilà que ces impressions se donneut dans votre cervelle un tel corps et une telle forme, qu'il vous échappe partout de prendre votre bonne plume de collège pour une férule et d'en donner sur les doigts à tout le monde, petits et grands, comme vous en donniez naguère à ce Lamennais, et comme vous en donna depuis à vous-même, pour vos u déplorables erreurs» de grammaire, cet excellent M.Raoul. « Pourquoi, demandezvous, pourquoi M. Wappers n'expose-l-il pas ? Nous aurions voulu juger de ses progrès. Nous savons gré à M. un tel d'avoir fait son tableau ; à cet autre, nous faisons grâce du sien. — Tout ce que nous disons là n'est point pour chagriner M. De Keyser. — Nous allions, presque à dessein, oublier M. Coomans.— Nous ferions de la peine à M. Mathieu en lui disant ce qnenous pensons de ses tableaux. — Un jour, il sera peut-être à propos de montrer les écueils où pourrait se jeter l'École llamande. Qu'il nous suilise de dire que nous ne voulons point que la nouvelle École emprunte autre chose à sa devancière que le sentiment religieux, si cela lui est possible. Hors de la poésie religieuse, avons-nous dit, point de salut pour la peinture. »
Rubens... Pardonnez-moi d'invoquer Kubens en ce moment, Monsieur le feuilletoniste. C'est que vous-même l avez reconnu maître, et faites en toutes lettres l'aveu qu'il « est bon de l'étudier. » Je dis que Rubens, feuilletoniste à Vlndépcndanl, ne prendrait pas un autre style. « Mes amis, mes jeunes et glorieux disciples, Wappers, Wiertz, De Keyser, et vous tous qui savez déjà un peu d'anatomie, et que pour cela j'aime et j'estime fort, puisque vous me faites l'honneur de m'appeler votre maître, écoutez-moi. » Après ce petit préambule, Kubens, pere de l'École flamande, eût pu ajouter : « Il est à propos, jeuues amis, que je vous montre les écueils où pourrait se jeter notre École. Donc je ne vous ferai ni phrases ni périphrases, mais voici mes tableaux : éludiez les, et gardez-vous* de les copier. » Alors encore Rubens eût pu, lui qui savait l'anatomie, porter ces jugements dans son compte-rendu : « Je sais gré à celui-ci d'avoir fait ce tableau ; je fais grâce à celui-là, pas à Wiertz, du sien, » et puis demander à l'auteurde Charles /".- a Wappers, pourquoi n'exposez-vous
pas? J'aurais voulu juger de vos progrès. » Mais Rubens n'était pas feuilletoniste, et l'on ne m'a point dit qu'il « ne doutât plus de lui-même. » Or, vous, que vous avez la langue bien pendue ! El songer que vous n'avez rien étudie de tout cela ! Hélas ! le gentilhomme limousin avait donc bien raison de dire que les « gens de bonne compagnie » savent tout, sans avoir rien appris ! Et que deviendrions-nous, bon Dieu! si vous saviez les choses dont vous parlez?
Cela vous est arrivé une fois. Une fois, au milieu des folles machines dues au système de votre invention, un trait de science positive vous échappe, et alors... C'est à propos du Palrocle, au bas duquel est écrit Roma. A Paris, bien des personnes, prenant ce nom pour celui de l'auteur, s'étaient écriées : « Koma ! oh ! quel nom ! Roma, M. Roma ! » Celait comme le singe de la fable, lequel parlait du Pirée comme d'un bourgeois d'Athènes, et de qui Jean le Bonhomme a dit :
Notre magot prit, pour ce coup,
Le nom d'un port pour un nom d'homme.
Vous, Monsieur, au contraire. Et vous avancez d'abord : « M. Wïerlz est un peintre belge qui, si nous en croyons la signature de ses œuvres, a habité l'Italie. » Voilà ce qui s'appelle parler. Et admirez avec moi combien la science rend doux, honnête, modeste ! « Si nous en croyons... » Combien cette formule littéraire fait plaisir a voir, auprès de ce vilain biais : « Nous faisons grâce! » Il y» a même, dans le Médecin malgré lui, un trait que le vôtre rappelle avec honneur. Géronte consulte Sganarelle pour sa fille, qui a perdu la parole. Sganareile répond : « Un ignorant aurait été embarrassé, et vous eût été dire: C'est ceci, c'est cela : mais moi, je touche au but du premier coup, et je vous apprends que votre fille est muette. » Vous, Monsieur, vous comprenez que Roma veut dire Home. Vous avez, en outre, appris par le De viris que Rome fut bâtie par Romulus en terre italienne, et vous nous annoncez : M. Wiertz, peintre belge, a habité l'Italie. Là-dessus tout le monde, j'espère, sera d'accord ; et j'estime qu'entraînés par une impression commune, M. Jérôme Bai nch et Jean Jobard n'hésiteront pas à venir affirmer, à leur tour, que l'auteur d'un tableau fait à Rome a dû habiter l'Italie.
Ah ! monsieur, si vous possédiez seulement en peinture et en sculpture la moitié de celle science spéciale que vous déployez sur la langue du Dante et la géographie ! Vous seriez tout simplement le premier critique du monde, comme vous êtes déjà le premier feuilletoniste d'ici. Il est vrai que ceci se passe avantageusement de cela. Etre un grand critique n'est après tout qu'être le grand appréciateur des autres. Avec des impressions. qui ont leur source en vous, vous voilà comme qui dirait le grand feuilletoniste de vous-même, et les œuvres de quatre cents artistes sont là pour servir de relief à votre littérature, et d'objectif à votre personne tout entière. A tel point qu'à propos, je crois, de la toile du nommé Bataille, vous nous apprenez que les artistes sont, comment
dirai-je? des manants, et que vous, a un homme de bonne compagnie! » dansâtes au bal donné à la cour par la bonne ville de Cou rirai, a On ne s'attendait guère à voir Mattau en cène affaire. » Mais ainsi le veulent les impressions qui, dans le feuilleton de leur homme, trouvent le précieux morceau du Salon, et ne feraient pâs plus de l'Exposition la chose, le cadre et le piédestal du feuilletoniste, s'il était lui-même le véritable objet exposé.
J'entends des gens nous dire sérieusement : Quel honneur pourtant ne retirerait pas de son travail un homme grave qui, nous venant expliquer le pourquoi des choses, ainsi que ce modeste confrère, — c'est de vous qu'il est question. Monsieur, — le lit au sujet du mot Roma, commençât par déposer au vestiaire sa personnalité des dimanches, et, au milieu de tout ce monde d'artistes, le chapeau à la main, se tint la tête assez froide pour ne courir pas, au grand dam de sa position d'homme de sens commun, après la ruineuse principauté d'un Brid'oison littéraire !
Hélas! pour vous, Monsieur, c'était bien différent. Pour vous qui, comme vous dites, n'entendez rien a tout cela, si vous ne vouliez pas porter de a déplorables » jugements, la première condition fut de ne point juger, passer votre chemin avec nous, garder votre esprit pour d'autres exercices. Mais alors que devenaient vos échantillons d'impressions pittoresques et sculpturales? Je ne dis pas non : celait dur à laisser au cabinet, et je crois, de plus, que c'était une bonne chose au fond que cette expérience publique de votre système. Mais, maintenant qu'on l'a vu jouer, experto credc Robcrto, ne prenez pas de brevet. La garantie du gouvernement n'y ferait rien. L'invention ne prendra pas dans ce pays ci.
Car enfin, entre nous, qui dit impressions ne dit-il pas ces choses étrangères à l'esthétique que nous connaissons sous le nom vulgaire d'ébranlement nerveux, detravail de la digestion, débile, de belle humeur 9 De sorte que tout ce que vous avez confié au papiera pu être accidentellement déterminé, ou parunpeu de presse au Salon, ou par le visage désagréable d'un spectateur, un commencement de migraine, ou, pourquoi non? un pur caprice de votre estomac. Oui. Monsieur, je soupçonne fort votre estomac en personne d'être pour beaucoup dans toute cette affaire, et c'est même pour cela qu'il n'en faut plus parler. Pour la science d'un art étranger, aucune : votre profession de foi fut sincère. Vous n'avez pas reconnu qu'il se trouve là des œuvres de génie, puisque vous, feuilletoniste d'un journal ministériel, n'avez pas su prendre le ton respectueux. Vous n'avez pas non pins deviné la différence du grand au médiocre, puisque pour tout le monde vous, homme d'esprit, vous êtes servi de la même férule. Et je croirais, si je ne voulais être poli quand j'ai l'honneur de m adresser à quelqu'un qui a dansé au bal de Courtrai, que vous n'avez pas même compris a quoi bon une Exposition, puisque dans tout cela vous n'avez vu pour vous qu'une belle occasion de lâcher la bride à votre plume. EnOn, M. le feuilletoniste, enfin donc, vous aviez si peu de foi dans ce que vous alliez dire.
et vouliez si bien que personne ne vous crût, que vous dites dans votre deuxième feuilleton : « Pour ce qui est des bonnes critiques, s'il en existe, elles servent d'ordinaire, avant fa lin de Tannée où elles ont vu le jour, a faire d'excellente pâte dont on fait quelquefois d'excellent papier. • Mais la vôtre, qui est mauvaise, à quoi diable, voulez-vous qu'elle serve?
Je tiens, pour moi, que vos spirituels feuilletons ne devant servir qu'à montrer votre belle incompétence en peinture et en sculpture, l'excellent papier de {Indépendant eût mieux servi à l'éloge des mauvais ministres à qui appartient votre journal Mais pour vous qui, faisant d'abord profession de ne rien savoir, déclarez ensuite n'avoir pas même foi dans la bonne critique, au moment où vous maltraitez tout le monde, la punition de vos péchés de jeunesse sera plus grande que vous ne pensez. A peine, Monsieur, si les gens vous rendront cette justice, qu'il faut à votre seule ignorance attribuer, je ne dis pas le mal que vous avez fait, mais le mal que vous avezdit. On va, Monsieur le feuilletoniste, on va jusqu'à vous croire un... mauvais jeune homme! On ose soutenir de vous — des gens sanso biais «bien entendu — quevous avez des traits deces soldats de l'ancienne Rome, qui poursuivaient de toutes sortes de refrains le triomphateur sur son char, et l'on cherche à vos périphrases peu en harmonie avec une a matière délicate, » des causes auxquelles je ne me rends point. On suppose, par exemple, que n'aimant pas M Verboeckhoven, vous avez juré haine éternelle à ses moutons. On prétend — ceci est plus fort — que, désirant pour quelque autre la chaire occupée par M. Mathieu, à l'académie de Louvain, comme vous avez déchiré les toiles de cet artiste en 1836, en 1837, en 1838, vous les déchirez en 1839, et les déchirerez, s'il le faut, en 1810. Voilà, voyant votre acharnement contre un peintre de ce mérite, les canenm que l'on fait. Je ne crois pas cela de vous. A peine le eroirais-je de Jean Jobard, cette honnête plume qui en 1837 imprima sur Patrocleïes choses les plus flatteuses, et qui, cetie année, accable Pa/roc/c de jobarderies, pourquoi? parce que moi, qui pourtant ne suis pas un Grec comme tant d'autres, je suis l'ami de Wiertz !... Enfin, l'on n'a pas honte d'ajouter, et voyez, en passant, à quelles calomnies s'expose quiconque prête son esprit à un journal comme V Indépendant ! que par celte conclusion chaleureuse : « Hors de la poésie religieuse, point de salut pour la peinture en Belgique, » vous n'ayez eu d'autre pensée que celleci : Hors du ministère catholique de M. de Theux, point de salut pour la patrie, comme qui dirait point de salut pour Y Indépendant, point de traitement de 6,000 francs pour vous, Monsieur le feuilletoniste.
Voilà où vous onteonduit vos impressions. Et moi, je vous dis, à mon tour : Hors de la réputation d'écrivain ignorant dans les arts, point de salut pour votre réputation d'écrivain sincère, et vous voilà pour jamais, de ce coup, feuilletoniste gouvernemental !
Mais je m'aperçois que vous me faites faire aussi ma folie. Je vous réponds, me diriez-vous bien pourquoi? Ce que vous nous confiez en commençant, étant
pour que nous sachions bien que tous n'êtes pas un critique, il fallait regarder votre compte-rendu artistique comme nul, et vos impressions, comme non avenues, ainsi que je vous prie de considérer cette épilre. Seulement, puisque nous y sommes, un dernier mot.
Je suis d'avis que tous les feuilletons du monde seraient assez payés si, après vingt ans, ils nous donnaient un grand artiste de plus. Mais je n'en crois rien, et l'on se moquerait de moi, avec raison, de vous avoir adressé ces lignes, si pourtant je n'apportais mon excuse. Il y a quelques années, surgit Wappers. A son début, comparé à Rubens, il ne pouvait monter plus haut : on le fit descendre, et l'artiste méprisant la critique, n'expose plus. En 1853, parut Mathieu. Son triomphe fut si beau, et deux ans après, sa défaite si amère, et si inique, que cet homme assurément serait mort, si un artiste avait le droit de mourir de vinpt feuilletons rentrés. C'était le tour du jeune De Keyser. Il avait bien fait, et cependant vous l'élevâtes aussi bien haut. Cette année, il a fait mieux, et vous le descendez si bas que ces coups d'encensoir dont vous l'enivrâtes alors, aujourd'hui vous retombent, il faut le dire, sur le nez, et ce, sans dommage pour le sien. Cette année, Wiertz s'est levé, et, encore que vous lui en « lassiez grâce, » AVicrtz donne son premier tableau à celui qui dira que, si le Capitole est menacé, ce n'est, avec vos belles plumes blanches, ni Jérôme, ni Jean Jobard, ni vous, leur prince à tous, qui le sauverez de l'invasion des barbares.
Pour vous, Monsieur, si vous trouvez qu'aussi inexpprl en littérature, que vous-même en peinture et en sculpture, je n'aie pris pour juses de vos impressions que les miennes, tant mieux! Car, alors vous me pardonnerez mes fautes comme je vous pardonne les vôtres. Si, au contraire, vous trouvez que j'aie eu le bonheur de vous faire entrevoir, moi plus ignorant que vous, combien votre ignorance est grande, et combien insensé le système de votre invention, tant mieux encore ! Je n'aurai donc pas perdu, comme vous, d'excellent papier. Maintenant, je vous dirai tout bas un mol que vous auriez pu apprendre avec le nom de Homa, et qu'inventa pour l'instruction des hommes de bonne compagnie de son temps, ce « pauvre diable » d'Apelles : Ne sulor ullrà crqtidam. Je vous le dis à l'oreille. Ne l'oubliez pas, Monsieur le premier feuilletoniste.
Octobre 1839.