‹ Antoine Wiertz etude biographiqueChapitre 3 sur 27 · IG · texte numérisé non relu

IG

Du seuil de l'atelier, au premier pas vers cette mêlée, on se figurait entendre un bruit énorme de glaives forgés, de canons rompus, d echafauds croulant au sein de l'incendie, et, à travers les chants de guerre, devant les lumineuses perspectives de l'horizon, dominait la grande voix de l'humanité, dans le cri ineffable parti des entrailles des mères. L'imagination assistait au choc formidable de la rencontre du passé avec le nouveau monde. Mais, à quelque point de vue que le spectateur se plaçât, si la scène de sang, de larmes et de triomphe lointain confondait ses groupes divers dans le plus grandiose des ensembles, c'était avec le même effet produit sur l'âme du penseur, un irrésistible mouvement d'admiration et d'amour pour cet homme dont le cœur embrassait un monde et qui, couvert de la blouse du manœuvre, seul au monde, n'ayant ni une femme pour essuyer la sueur de son front, ni un enfant pour reposer son regard, avait entrepris, pour l'humanité, ce combat d'un mortel contre les dieux de la terre et les rois du ciel.

En effet, c'était bien, dans toute la gloire du mot, une suit« de combats pour la vie humaine, pour la dignité et la liberté, pour le pain de tous et la fraternité, que se succédaient, sous ses mains armées de l'ébauchoir et du pinceau, les Luttes et la Lumière, les Visions dune tête coupée, la Chair à canon, le Dernier canon, la Civilisation au xix e siècle, Humanité, en avant.' les Choses du présent devant les hommes de lavenir, le Lion de Waterloo, Faim, folie et crime, Pauvres orphelins! les Partis selon le Christ. Ces plâtres et ces toiles ajoutés aux grandes pages où les sujets religieux, eux aussi, arborent la pensée humanitaire qui sanctifie l'art, le Triomphe du Christ, le Phare du Golgotlia et d'autres, et à celles où respire cette sublime pensée de l'infinie perfectibilité, telles qu'Une seconde après la mort et On se trouve au ciel, étaient

venus si rapidement prendre leur place de bataille dans l'immense atelier, que déjà ils le remplissaient tout entier. Pour l'œuvre d'une vie, il avait suffi de quelques années disputées à la mort. Mais, une fois encore, la lumière et l'espace allaient manquer à l'homme dont les jours étaient comptés.

Et cependant, jamais plus vastes projets ne s'étaient pressés dans son cerveau. Les colossales murailles, depuis longtemps, n'auraient pu donner place aux tableaux conçus par l'imagination. Dans le rêve des dernières années, elles n'étaient destinées qu'à servir d'entrée à la galerie qui commencerait dans la profondeur, au pan de mur couvert par la Révolte des Enfers. Là enfin s'élèverait le monument artistique prêt à surgir du cerveau en feu, et l'un des premiers sujets appelés à inaugurer l'édifice, y avait déjà vie et nom. Il s'appelait la Gloire couronnant les arts. C'est au moment où le rêve superbe allait se réaliser, que la mort est venue briser le pinceau frémissant d'enthousiasme. Car, pour l'honneur du pays, représenté en cette circonstance par un ministre patriote, nous pouvons témoigner que l'espace réclamé pour le travail suprême était accordé, et la nouvelle qu'il en reçut fut, dans ce monde, la dernière grande joie d'Antoine Wiertz.

Nous sommes arrivés à la soirée du 18 juin 18G5, et ceux-là comprendront ce que j'éprouve en face de cette date qui se seront seulement demandé combien cet homme devait être aimé de ceux qu'il aima lui-même.

J'ai dit, en commençant, comment il m apparut dans notre petite ville, et comment cette tête inspirée fut l'image ineffaçable de mes jeunes années. Par une coïncidence que je crois

pouvoir noter ici, la même journée qui devait, soudainement, me la montrer aux mains de la mort, cette journée du destin, avec son drame « providentiel » de Waterloo, avait été l'impérissable impression de mon enfance et de ma vie d'homme. A ce point-là qu'aujourd'hui chaque anniversaire nouveau se lève pour moi, plus plein d'un soleil populaire dans sa rouge auréole, et que toujours la journée des nations, avec cette droite qui se dessine là-haut, vers Mont-Saint- Jean, ramène le salut fatal du crime de brumaire au crime de décembre. A Wiertz aussi, au milieu de la nuit impériale, elle apparut une fois, sous les traits de l ange de la délivrance, et, à un souffle patriotique de sa poitrine, le Lion de bronze bondit de son piédestal, pour recevoir l'aigle du dernier César. Ce fut dans la contemplation de ces signes de l'avenir que, tout à coup, m'arriva la nouvelle que l'artiste ne verrait pas la fin de la journée.

Bientôt lejour de Waterloo se lèvera encore, mariant, cette fois, le souvenir d'un ennemi à l'image amie d'un soldat de l'humanité. Pourtant, à quiconque n'a pas, dans l'imprévu déchirement de tout son être, perdu jusqu'au sentiment du coup présent, je ne saurais rendre l'image perceptible de la nuit soudaine qui se fit en moi. Ce qui alors s'y passa, nul être vivant n'aurait pu le définir à moi-même. Pour être compris aujourd nui, j'invoque le souvenir lointain de celui qui, surpris par un coup de foudre, au sein du réve qui emportait l'imagination vers des contrées éloignées de nos deuils, n'a été qu'à moitié réveillé par une voix fatale. Son premier mouvement fut de fermer les yeux. C'est au saignement de la nature que, par un retour sur les choses troublées d'alors, il verra clair au combat de son âme. Alors seulement, il saura pourquoi d'abord il demanda à l'incrédulité un vain refuge. C'était la révolte éperdue de la nature contre ses

- ir,4

propres lois. C'était le suprême mensonge à lui-même d'un coeur où vient de se faire un vide qu'il n'ose contempler.

Le messager fatal m'était connu par l'exaltation d'un culte pour Wiertz hérité de son père. C'était le fils aîné de M. Gilain Disière. Et avec quelle rapidité de l'instinct demandant aux illusions [la planche de salut, je me rattachais déjà à ce fait connu, qu'un signe de l'extrême attachement est dans la création des dangers imaginaires ! Mais n'était-ce pas pour fermer les yeux à cet autre signe distinclif de l'affection humaine, consistant dans une force d'espérance qui survit à la perte mémede l'objet aimé? Il m'avait annoncéque son parent était, depuis huit jours,mortellement atteint. Et, embrassant une autre illusion dans ce même détail qui me disait l'état mortel de l'artiste, savoir qu'il ne m'avait pas lui-même appelé à ses côtés, j'invoquaisàmon aide, comme autant de témoins contraires, tous les souvenirs de ma présence réclamée à chaque vaine apparition du spectre (1). Dans cette misère delà raison aux prises avec le cœur, je ne nie souvenais pas que, si,

(I) Pourquoi, si ce n'était saisi d'un pressentiment dont l'effet sur l'esprit doit avoir sa cause dans des lois physiques invisibles, lorsqu'en cinq minutes, je pouvais me trouver en face de la réalité, passai -je deux heures à la combattre, sans oser la regarder? Pourquoi, puisqu'enfin un simple acte de ma volonté allait me le montrer vivant, dans cette maison proche de la mienne, me renfermais-je dans un doute qui, lui-même, fuyait comme un mensonge, appelant sur son nom le sourire confiant de mes petits enfants qu'il aimait? Pourquoi, si seulement le doute avait été une réalité, lorsque je m'arrachai tout a coup a moi-même, cette simple offre, sans portée dans les circonstances de la vie, que me fît un ami présent de m'accompagner jusqu'au seuil de la maison où m'attendait la vérité, me donna-l-elle un froid mortel au cœur, et senti s-je, au premier mot, la nature se fondre en moi? Pourquoi, m'élant d'abord hâté, ralentis-je le pas, a l'aspect de ces arbres plantés par lui, et qui alors me semblaient se pencher vers l'atelier comme sur une tombe? Pourquoi, au seuil même de la maison, m'arrêlai-je, comme demandant grâce à mon compagnon, revins-je sur mes pas, et n'entrai je cnlln précipitamment qu'après avoir traversé le jardin de la maison voisine, où nous nous étions, d'autres amis et moi, assis naguère avec lui?

sous la forme désolée de l'œuvre inachevée, la mort avait apparu au travailleur plein de jours, par un soin de la maternelle nature, lorsqu'elle viendrait àson heure, peut-être, présente pour tous, serait-elle invisible pour lui seul. C'était ce qui arrivait en ce moment. L'ennemi, trouvant lartisle endormi dans le rêve des derniers projets, l'avait pris en pitié. Pour l'éveiller, il attendait la dernière heure (l).

Cette heure allait sonner, lorsque j'entrai dans la chambre. Au seuil, un paravent charg»î d'esquisses et de souvenirs de Rubens, s'avançait vers le pied du lit. Au premier pas, la téte, renversée sur l'oreiller, se présentait de face, marquée du doigt auguste de la mort. Il y avait, à droite, le docteur Watteau; à gauche, cette fraternelle proscrite, M me Sébert; au pied du lit, le fils aîné de Gilain Disière. Une lampe sur la cheminée éclairait ce tableau.

Le moment de la première contemplation me trouva attaché au sol. 11 penchait la tête de côté, quand je me trouvai près de lui. Le docteur, la prenant doucement dans les mains, lui demanda : «Wiertz, reconnaissez-vous votre ami Labarre ? » Et un sanglot qui n'a pas de nom dans une langue humaine, mais qui était l'adieu de cet homme à la vie, fut la déchirante réponse. Par un dernier mouvement de son cœur et de sa volonté, il se remit en face, et me regarda longtemps. Puis, les deux mains se levèrent au-dessus de la téte, et retombèrent. Je les pris dans les miennes. Elles étaient froides.

Ce qui succéda à ce moment, et combien de temps la mort attendit, avant de frapper ledernier coup, si j'en eus alors la perception, aucun souvenir ne m'en est resté. Tout ce dont je me souviens, comme d'un objet qui me faisait tressaillir,

(1) Ce ne fut que» vers neuf heures du soir que, suivant le récit de M. Waîte.iu, il eut « conscience de satin prochaine. »

Page 1