‹ Antoine Wiertz etude biographiqueChapitre 4 sur 27 · GG · texte numérisé non relu

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c'est que, par intervalles, arrivaient jusqu'au lit les sons joyeux des valses du Jardin zoologique.

Je me rappelle aussi qu'à un moment où les objets présents m'apparaissaient comme des ombres, le médecin, penché vers l'oreiller, se releva et qu'il resta immobile, sans un regard vers nous ni une parole. A ce moment encore, je vis M™ 6 Sébert poser doucement les doigts sur les deux paupières closes de l'artiste, et j'ai souvenance aussi que ce mouvement me représenta la main de la mort. Je crois que je voulus l'arrêter, avec une question suppliante: «Il vit, n'est-ce pas, madame? » J'avais peur de l'éveiller et que la mort ne m'entendit, et c'est alors que l'homme immobile en face, d'une voix qui sonna au-dessus de nos têtes comme l'accent de l'histoire, prononça cette parole de deuil et de gloire : « La Belgique vient de perdre un de ses plus grands hommes (1)! »

Antoine Wiertz a conquis dans la mémoire des hommes la place où l'enfant d'une province est revendiqué par un peuple. 11 a atteint un sommet où l'homme cher à la patrie appartient à l'humanité. Et pourtant, si c'est un jour sombre pour le monde, celui qui voit s'éteindre subitement une intelligence

(I) Il était dix heures et quelques minutes. Avec les (rois personnes présentes au moment de mon arrivée et moi, se trouvaient là, au moment suprême, M me veuve Gilain-Disière et son second Ois, qui, avertis par le télégraphe, venaient de nous rejoindre au lit de mort.

La crise fatale était survenue le dimanche précédent. La veille, c'est-à-dire le samedi, 11, Wiertz avait préparé la toile sur laquelle il allait commencer pour sa ville natale, la copie de ce chef-d'œuvre plein de larmes de joie : On se retrouve au ciel. On voit sur cette toile quelques lignes blanches tracées de haut en bas Ce sont les derniers coups de cr.iyon de l'artiste, tombé au champ de travail.

faite pour le ciel de l'histoire et, suivant la parole du poète, « une grande âme quitter cette terre, » la part saignante dans le deuil public ne revient-elle pas à ce point privilégié du sol qui porta le berceau de l'enfant? Même en face de la gloire prenant possession d'une tombe, la nature a des droits au cœur des proches. Qu'on me laisse rappeler ici le mouvement d'une âme en peine, aux funérailles du 21 juin. Lorsque, devant des milliers d'hommes venus pour les adieux.je me trouvai au pied d'un cercueil, ma douleur chercha la tignre de la patrie, et la ville natale (1) m'apparut, au milieu delà famille belge et des fraternels étrangers, comme la mère qui a perdu son fils. Ce fut à elle que je m'adressai (2), pour lui dire que son enfant n'était pas mort. Car, pour lui, la .tombe était le seuil de l'immortalité.

Non, Antoine Wiertz n'était pas mort. Et si nous étions là, déposant la couronne de chêne et d'immortelles sur une draperie couvrant d'étoiles un cercueil, c'était seulement pour saluer la fin du combat. Nous célébrions dans l'adieu à la vie changeant de forme l'heure solennelle où, couché sur son champ de bataille, le soldat d'Homère entrait dans la longue nuit lumineuse du triomphe. Sous les colonnes verdoyantes de l'atelier, on pouvait revoir le capitaine, enseveli dans son

(!) Le deuil était conduit par le premier magistrat de la commune dinanlaise, M. J.-J. Wala, ancien représentant de la nation, accompagné d'une députation du conseil communal composée de MM. Delacharlerle, E. Disière, A. Lion, Walrisse et Williame, des professeurs de l'école de dessin, des membres de la famille Disière et plusieurs autres citoyens.

Les coins du drap de la Libre pensée étaient tonus par M. Vervoort, président du Cercle artistique et littéraire de Uruxelles, ancien président de la Chambre des représentants ; un peintre, M. Callait; un sculpteur que Wiertr connaissait depuis son séjour à Itome, il. Simonis, et un homme de lettres, M. Ch. Polvin.

(2) Les paroles d'adieu furent prononcées par MM. Wala, Louis Labarre,Pot- \in et Devos.

drapeau, avec l'ineffable sourire du repos dans la conquête. Ni les lèvres qui attendaient le baiser posthume de la radieuse fiancée, ne s'étaient closes avec les paupières ; ni le souffle qui fit surgir de la palette une race de demi-dieux, refroidi avec le cerveau qui porta ce monde. Quand la terre sacrée de l'atelier aura reçu dans son sein l'hôte qui le peupla d'une race qui ne meurt pas, la mort n'aura emporté qu'un peu de poussière humaine. L'âme qui donna vie aux héroïques figures, n'aura pas même quitté cette terre. Elle s'était, avec les traits de leur père, transmise aux enfants de ses veilles et de son sang. C'est en eux que lui-même se retrouvera tout entier, vivant de leur immortelle jeunesse, et le jour n'est pas loin où la patrie, essuyant ses larmes, ne connaîtra que l'orgueil d'avoir donné un tel fils à l'histoire.

Une fois le pinceau tombé sousles lauriers, aussitôt l'homme couché pnrmi les aromates du cercueil, un solennel phénomène se produisait sous ce brillant ciel de juin, eu face de l'immense nature. Dès le lever du jour, le silence s'était fait au camp ennemi, et, à des signes certains, l'oreille des passants put ouïr au loin le premier pas de la justice des temps (1). Dans chaque objet nouveau, il y avait une voix qui parlait de l'avenir et niait la mort. Même sous le crêpe du drapeau national, l'emblème de la vie d'un peuple annonçait un des siens voué à la mémoire des siècles. Tout, jusqu'au soleil des funérailles, apportait, autour du nom du lutteur, une lueur d'éternité, et les adieux, dits sur une note triomphale, étaient un salut à la postérité qui se levait.

(1) Ces signes, qui se manifestèrent jusque dans la presse catholique, par la reconnaissance du génie, et dans les ateliers et le public, par des projets de monuments, sont trop près de nous pour qu'il soil besoin de les rappeler. Nous n'en citerons qu'un seul. Dès le lendemain de la mort, le Conseil communal dïxelles, voulant perpétuer le souvenir de l'artiste, décréta que la rue qui mène au Musée porterait le nom de Wiertt.

Après tous les présages favorables qui éclatèrent sur la tombe, une simple circonstance semblait venir pour éloigner des esprits jusqu'à l'idée de l'irrévocable séparation. Wiertz devait attendre au cimetière d'Ixelles la sépulture désirée dans son atelier. Après l'apparition sous les colonnes qui prêtent au Musée l'aspect d'une ruine traversant les âges, l'artiste était rentré au foyer domestique. Ainsi ce n'était qu'à un simulacre de funérailles qu'un peuple s'était donné un premier rendez-vous. Le dernier adieu n'avait pas été prononcé.

Où l'image de la gloire vint prendre la première place dans le deuil public, où le suprême cri de douleur de la patrie vint expirer dans le premier grand cri de victoire, ce fut, au milieu delà journée du 28, au signal de la voix d'airain qui, des bords de la Meuse, annonçait à la ville natale que le cœur d'Antoine Wiertz lui était rendu, et qu'à ce moment commençait la rentrée triomphale. Alors, les rochers séculaires qui avaient vu l'enfant eurent des échos que ne rendent ni la plume ni la parole, mais qui retentissent sous le ciel, comme l'hymne des grandes destinées accomplies.

Midi sonnait, lorsque le convoi de Bruxelles s'arrêta en vue de la cité maternelle, salué par le premier coup de canon. Les voyageurs qui en descendaient, le crêpe au bras et la tête découverte, se trouvèrent devant un groupe qui, en habits de deuil, attendait. Les premiers étaient les mandataires de la commune partis, la veille, pour Bruxelles, et qui, le matin, rejoints au foyer de l'artiste par des citoyens des diverses provinces, en rapportaient une urne voilée de noir (1). Ils s'avancèrent vers le groupe, et l'urne fut présenti) Le 25, le corps avait été définitivement déposé dans le cercueil, d'où on l'avait retiré, après la cérémonie du il, pour les dernières opérations de l'embaumement. Le 27, le ministre de l'Intérieur, au nom de la nation héritière du Musée, avait remis le cœur à la députalion du Conseil communal de Dinant «conduite par le bourgmestre.

tée à la cité par ces mots : « Voici le cœur d'Antoine Wiertz (1). » A ce moment, une chose simple entre toutes allait, comme un cri de la nature, faire tressaillir tous ces hommes jusqu'aux entrailles. Un orchestre, retiré dans le fond et invisible dans l'émotion de l'arrivée, entonnait, sur un ton lent et comme voilé, cet air mélancoliquement joyeux de notre vieux Grétry :

Où peut-on êlre mieux Qu'au sein de sa famille?

0 larmes sacrées ! c'était la patrie qui accueillait le cœur de son enfant par ces notes éplorées et caressantes! C'était la mère qui rouvrait son sein au fils de son amour revenu après les longs jours de la lutte couronnés par la mort ï

Après le salut de bienvenue, rendu par un représentant de la commune (2), l'urne avait été déposée sur un sarcophage de forme antique (3), entourée de la couronne do laurier apportée de Bruxelles, à laquelle s'entrelaçait la couronne d'immortelles, tressée par les enfants de la cité mère. Alors, les tambours battant aux champs et les salves d'artillerie se mariant aux sons des marches funèbres, le cortège s'avança vers le pont. Il allait retrouver la voie suivie par le jeune lauréat, dans la journée du 30 octobre 1832.

Au sortir de la station, un spectacle saisissant commençait. La foule, accumulée sur tous les points, du sol aux toits, inondant les rues, le pont, la Grand'place, attendait, person-

(t) La présentation était faite par M. E. Lambert, échevin. Ci) M. F. Le Boulengé.

(3) Porté par MM. Luffin, architecte, Labornc, professeur à TÉcole communale de dessin, Devigne, sculpteur, et Lambert y, peintre. Les coins de la draperie, sur laquelle reposait le cœur du libre penseur, étaient tenus par MM. Wala, bourgmestre, I. Henry, président du tribunal civil, ancien membre du Congrès national, A. Disière, commandant de la garde civique, et C. Evrard, connu sous le nom d'Evrardi dans le monde dramatique.

nifiant l'amour et l'enthousiasme d'un peuple, le passage de l'urne sous sa double couronne. Du milieu du pont, des groupes apparaissaient jusqu'au sommet de la citadelle. Les rives de la Meuse et tout ce pittoresque aspect des rochers dinantais prêtaient au cortège un cadre à saisir le regard d'un artiste. Ajoutez à ces objets de la nature joyeuse et sévère sur ce petit coin de terre, un de ces splendides soleils qui réjouissaient l'àme du mort, et vous aurez l'image présentée par cette marche victorieuse, au milieu des airs funèbres et à la voix solennelle du canon.

Le cœur devait être déposé à l'hôtel-de-ville. Mais, par un détail pieux de la fête de deuil, il s'arrêterait d'abord au seuil do la maison de Gilain Disiere, où commence la rue portant aujourd'hui le nom de Wiertz. Toutes les rues à parcourir pour revenir, par un détour, vers la maison commune, étaient pavoisées et tendues de feuillage et de Heurs. On s'avançait ainsi, comme dans l'ombre mystérieuse d'un bois sacré où le son des orchestres s'éloignant semblait, par moment, expirer.

En face de la maison où l'artiste a vécu quelques beaux jours de sa vie et où sont restées les œuvres de son enfance et de sa jeunesse, le cœur s'arrêta. La froide feuille de papier ne saurait recevoir les impressions de la dernière station. Seule, l'âme des témoins en gardera le souvenir. A 1 hôtel-de-ville, une pièce tendue de deuil attendait l'urne. C'était le terme de la grande journée. Au bout de la voie sacrée, le fils de François Wiertz et de Catherine Disière s'arrêtait sous Farc-dc-triomphe. Le cœur du héros. allait reposer auprès du berceau de l'enfant.

C'était dans la grande salle voisine que s'était close la journée d'octobre 1832. Pour rapprocher ces deux termes du début et de l'arrivée finale, dans un souvenir auquel pouvait

se mesurer la carrière fournie, le premier représentant de la cité rappela l'évocation, par un de ses prédécesseurs, des illustres morts dinantais, qui avait marqué le retour victorieux d'Anvers et le départ pour Rome. L'artiste qui parla le dernier (1), résuma en quelques traits l'œuvre du peintre, caractérisée avant lui, par un écrivain (2), au point de vue social et philosophique, en proclamant qu'Antoine Wiertz a émancipé l'École flamande de la tradition française, ainsi que Pierre-Paul Rubens, de la tradition italienne. J'avais, après le magistrat communal, prononcé les paroles suivantes :

« Des artistes représentant les Écoles d'Anvers, de Bruxelles, de Louvain ; des écrivains, des citoyens unis par la sainte parenté de l'art et du drapeau humanitaire, apparaissent aujourd'hui en deuil au foyer dinantais. Ce sont les fidèles frères d'armes de l'enfant de Dinant tombé au champ d'honneur.

« En leur nom, comme au mien, salut à la ville, berceau d'Antoine Wiertz! Salut pour eux et pour moi, à ce ciel qui l'a vu naître, à ses chères montagnes, a tout ce qu'il a aimé ici !

« Moi aussi, j'ai serré la vaillante main, et j'ai été, avec eux, le compagnon du grand soldat de l'art et de l'idée. Et après l'avoir suivi au combat; après avoir, un des premiers, annoncé son entrée dans la carrière, salué ses premiers triomphes ; après avoir vécu de sa vie, pris ma part de ses souffrances , je viens, au jour du triomphe, ramener au berceau commun le cœur d'Antoine Wiertz.

« Dinantais, c'est un précieux dépôt que vous confient aujourd'hui par nos mains la patrie commune, veuve de l'homme victorieux, l'art à qui manque son fier lutteur, la démocratie qui contemple une telle place vide dans ses rangs.

• Le coeur de Wiertz, je l'ai senti de près battre pour toutes les choses grandes.

» C'est lui qui inspira à l'artiste les pages héroïques tracées sur des toiles impérissables, et à l'homme ceUe action dernière qui couronne la vie du citoyen : la mort en libre penseur.

(I) M. De Taeye, directeur de l'Académie de Louvain. Les autres artistes venus en députation étaient MM. Bal , professeur à l'Académie d'Anvers, Bonrée, Bovie et Itofliacn, de Bruxelles.

(2- M. Ch. Potvin.

« Aux générations qui nous suivront vous montrerez l'urne où repose son • mur, le cœur d'où ont jailli tant d'immortelles pensées mises au monde par le génie.

« Quels que soient les hommes qui, alors, fouleront la terre sacrée de la patrie belge, il y aura, confiée à voire garde, une relique qui lègue le nom de Dinant au respect de l'étranger.

« Wiertz est un citoyen du monde. Son berceau est confié a l'honneur des peuples.

«< Le nom de Wierlz mort pauvre est pour votre cité le drapeau qui défend le nom natal contre l'oubli de l'avenir, comme l'enfant qui défend sa mère contre l'étranger, qui appelle sur elle le respect, le pieux souvenir, la gloire.

« Mère désolée, relève aujourd'hui ton front couvert de deuil. Ce n'est pas un crêpe qu'appelle ce cœur rendu au berceau de l'enfant. Apporte-lui, toimême, sa couronne d'immortels lauriers. »

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