LETTRES
En venant déposer sur la tombe d'Antoine Wiertz les souvenirs de trente ans d'une vie mêlée à la sienne, l'auteur s'avançait avec l'émotion d'un homme qui apporterait la première pierre au monument qui recevra la statue d'un frère.
Si, dans son récit, il y avait pour le compagnon de l'athlète une tâche do deuil, il y avait aussi la joie d'une image d'immortalité pour le mort. Il allait revivre pour nous dans la mêlée des palpitants souvenirs, et lorsque la chère illusion s'arrêterait au seuil du monument, ce serait devant le trophée définitif et en face de la gloire vivante.
Quand nous aurons mis au jour ces lettres où l'artiste s'est peint lui-même, notre part du dernier devoir aura été remplie.
Pour cette fin précieuse d'un travail préparatoire pour l'homme de l'histoire, la famille du bon Gilain Disière nous apportait une première aide dans tout ce qui lui restait des lettres de son parent. Cependant une pensée cruelle s'ajoutait pour moi au deuil d'une mort prématurée. Dejuin 1837, époque de son début à Anvers, avec Patrocle, jusqu'au mois d'avril 1848, date de notre réunion définitive à Bruxelles, Wiertz n'avait cessé de m'écrire, et par la plus douloureuse fatalité, au lendemain du 18 juin 1865, une seule de ces
lettres où nous l'eussions senti revivre, se retrouvait dans mes mains.
Cette perte irréparable s'expliquait de deux façons à rnôter tout espoir. Les lettres que j'avais reçues en Belgique jusqu'à mon départ pour Paris, en 1843, avaient dû disparaître dans quelque accident de vo}*age. Celles que j'avais reçues en France ou, au retour, durant un séjour de quelques mois, à Liège, m'avaient dû être enlevées en 185G, dans un vol de papiers parmi lesquels se trouvait justement un dessin de Wiertz, avec un autre (1).
Par un hasard que j'ai béni, après mille recherches infructueuses, la première partie de cette correspondance fut retrouvée par un de mes parents, à la frontière de France. C'est celle qui est publiée ici. Il faudrait, pour me rapporter l'autre, la main bienfaisante d'un nouveau hasard auquel je ne crois guère. Si elle a été enlevée au milieu de papiers politiques appartenant au rédacteur de la Nation, il est à prévoir qu'on aura voulu, en l'anéantissant, faire disparaître les traces d'un méfait. Si le vol était dû à une soif forcenée d'autographes, tout espoir de retour est égalemeut perdu. A moins que, cette publication venant à tomber sous ses yeux, le coupable ne comprenne que c'est envers l'histoire qu'il s'est fait voleur; sans doute, tant de pages à racheter à poids d'or ne se retrouveront pas.
Quoi qu'il en soit, cette collection, pour incomplète quelle se présente aux regards, contient un ensemble de traits suffisant pour permettre à celui qui viendra pour cela, la reproduction fidèle de l'héroïque figure. Si la vie d'Antoine Wiertz fut pour beaucoup de contemporains pleine de choses
(I) L'autre était de Mathieu de I.ouvain. C'étaient des croquis à la plume improvisés par les deux amis sur un sujet indiqué par M. Labarre, et qui ne -devaient |»e.s être publiés.
mystérieuses, c'est dans ces riches débris de sa pensée que se trouve la clef de son œuvre.
Dans ses confidences à l'amitié, il sera donné de lire au cœur de l'homme, et, à ce noble spectacle, l'artiste tout entier doit apparaître dans son jour. Car, chez lui, lame et la matière ne firent qu'un, coulées qu'elles étaient dans le môme métal, et animées par un môme souffle.
Bien que la tombe définitive de Wiertz n'ait pas été creusée, ses lettres sont aussi prêtes pour le grand jour que si elles dataient de la jeunesse de Rubens ou de Michel- Ange.
L'homme d'Homère, s'il vécut « en citoyen des âges futurs », ne connut guère que les héros de l'art aux siècles passés.
La bataille avec les dieux laissait chez lui peu de place au souci des objets présents, et de ses énergiques jugements sur les choses de l'art contemporain, pas un seul ne touche passionnément aux personnes.
Un seul scrupule, tout personnel à l'auteur du récit qu'on a lu, pouvait l'arrêter, à la veille de cette publication. Il le confie en toute bonne foi au public.
Des diverses circonstances de la naissance dans la même petite ville, de la prompte rencontre sur le même chemin de la lutte pour le beau et pour le juste, d'une longue marche commune sous le drapeau de l'art et de la pensée au service de l'humanité, de la communauté do berceau au sein du peuple et d'obstacles matériels dans la carrière, était sortie pour nous, ainsi que du pain rompu sous la môme tente, une sorte de fraternité des armes non moins puissante que la parenté naturelle. De là aussi une réprocité de foi de l'un en l'autre qui, dans les lettres de l'artiste, ne sépare pas l'homme do l'écrivain longtemps son unique champion dans la
presse, mais dont le témoignage, cher souvenir de jeunesse pour l'ami, n'est pas de ceux que la conscience de l'écrivain livre au public.
Le premier devoir qu'elle lui imposait rempli envers luimême, d une lecture religieusement répétée de la correspondance résultait cette conviction autrement grave que, supprimer tout ce qui était excitation à bien faire, foi au travail, avertissement du temps qui passe, applaudissements aux débuts d'un jeune homme aux prises avec les obstacles de l'art et de la vie, c'était non-seulement vouera l'oubli telles pensées du lutteur dues à l'histoire, mais d'abord déclarer non avenus pour elle tous les battements d un grand cœur, arracher du livre de sa vie les pages pleines de cet enthousiasme juvénile • offert en exemple, et comme conclusion du tableau, à quiconque a choisi sur la scène du monde un but ardu pour sa pensée.
C'est ce dont on fait juge tout homme impartial qui lira ces lettres, et à qui, fût-il pour moi un ennemi mortel, il suffira, pour être juste, d'oublier en les lisant le nom de l'homme à qui l'artiste y montrait son cœur et son âme, de m'y croire aussi étranger queje le fais moi-même, en y laissant tout ce qui ne pouvait être anéanti, sans dommage pour la figure qui s'y reproduit d'elle-même.
Qu'Antoine Wiertz soit connu tout entier, voilà le but et l'intérêt de cette publication. Pour le reste, l'auteur s'en rapporte à un témoin sans reproche : la conscience du devoir suprême accompli sur une tombe deux fois sacrée (1).
(t) Au moment où ces lignes sont sous presse, M. Wauters,dc Malines, nous communique quelques lettre*, auxquelles nous sommes heureux de donner place ici.
A M. GILÂ.IN DISIÈRB, batelier, à Binant
Anvers, 9 juillet
Mon cher cousin, je suis tellement occupé que j'ai peine a trouver un moment pour vous écrire. Je vous informe donc que je suis occupé au concours de Rome. C'est bien dommage que cela soit soumis à des juges d'opinion si différente, de sorte que le meilleur ouvrage n'est pas plus sûr de l'emporter que le plus mauvais ! Si le système des juges n'y entrait pour rien, je serais sûr démon fait...
J'ai beaucoup de choses h vous dire, mais je suis si pressé que je ne puis davantage. Nous devons flnir nos tableaux de concours dans quelques jours. Cela l'.iii, je pars de suite pour Dînant, et j'aurai tout le loisir de ra 'entretenir avec vous.
Mon cher cousin, je vous embrasse mille fois de cœur.
WIERTZ.
J'embrasse ma mère mille fois et la prie de prendre courage et un peu de patience. Je donnerai de mes nouvelles sitôt le concours fini.
AU MÊME
Anvers, 23 août I3.M.
Je suis le premier, et cependant je ne le suis pas : les opinions ont été partagées. La feuille vous en aura peut-être déjà instruit. Le sort a voulu que la pluralité des voix me fût contraire. Quoique l'avantage précuniaire ne me .soit pas décerné, j'ose dire, vu l'approbation générale, que je l'ai mérité. Ainsi, je suis aussi content, mon cher cousin, que si j'avais obtenu tous les avantages. Je prie donc ma mère de s'en réjouir... Je fus, dans les concours préparatoires, bien supérieur à celui qui, dans le concours définitif, fut par le hasard plus favorisé que moi.
Si vous étiez ici, vous verriez les ouvrages, et vous pourriez juger par vousmême combien le caprice des juges est quelquefois ridicule. Vous entendriez partout des voix me proclamer vainqueur et crier à l'injustice. Quoique les honneurs dji premier ne me soient pas rendus, tout le monde me félicite, en sorte que l'on dirait que la qualité d'accessit soit préférable...
Pour monouvragcj'ai fait tout ce que j'ai dû faire, selon les vrais principes de l'art, et n'ai rien à me reprocher. Si une partie «les voix ne m'accorde pas le prix, je puis me contenter qu'une autre partie me l'accorde à l'unanimité.
J'espère que j'aurai bientôt le plaisir de vous voir, ainsi que ma bonne mère, pour qui je désirais le plus obtenir cette pension honorable. .Mais enfin, ce qui est différé n'est pas perdu.
Si je ne retourne pas à Dinant, couvert des honneurs que j'aurais obtenus si la fortune m'eût souri, au moins félicité par nombre de personnes éclairées, je retourne content et digne d'obtenir ce qui m'est ravi par le caprice de l'opinion.
AU MÊME
Anvers, 13 août 1832.
L'espoir de vous donner des nouvelles certaines sur le concours m'a fait larder jusqu'à présent ù vous écrire. Mais c'est en vain que je vous ai fait si ^ longtemps attendre: je ne suis pas plus avancé maintenant que je ne l'étais il
— Ki —
y a quinze jours. On nous avail promis de juger quelques jours après l'Exposition, et je me proposais alors de vous écrire le résultat de nos travaux. Mais des circonstances si singulières sont venues entraver la marche de notre concours, que je ne suis décide a vous en faire part avant la décision du jury.
L'Exposition a été ouverte. Tout le monde me félicitait; des juges étaient déjà nommés et le jour de mon triomphe était proche ; mais qu'il y a des choses singulières dans la vie humaine ! Ne voilà-l-il pas qu'au moment de juger v un ordre exprès du ministre arrive de suspendre le jugement ! Tout le monde est étonne ; on s'informe; on lit dans les journaux que deux individus avaient adressé au ministre une protestation dans laquelle ils déclaraient le concours nul, attendu que la direc tion n'avait pas donné assez de publicité à l'annonce du concours. A l'instant, le gouverneur, qui paraissait un dos premiers compromis dans l'affaire, écrivit au ministre, avec les pièces suffisantes pour prouver que tout a été fait dans l'ordre et que l'accusation est de la plus grande fausseté. Maintenant, on attend de jour en jour la réponse du ministre qui, tout le monde le croit, sera bonne et tournera à la honte de ces misérables chicaneurs.
Voilà, mon cher cousin, dans quelle perplexité je me trouve maintenant. Et je ne vous dis pas encore tout. Si vous saviez combien de gens voient mes ouvrages avec envie! Les plus mauvais, les plus contraires aux principes de l'art, on veut les placer au premier rang! Enfin, si la raison et la justice ne l'emportent pas sur cette clique empoisonnée de bêtise, je devrai encore compter un revers de plus. Mais un revers de plus, qu'est-ce que cch me fait?
Mon cher cousin, je n'ai besoin de rien pour le moment ; je vous remercie de vos bonnes offres. Je ne puis vous dire quand je retourne) ai à Dinant. Vous sentez que je devrai attendre jusqu'à la décision pour m'apprèler au retour.
Je ne puis vous dire comme cet état de choses m'impatiente. Je crains qu'oit ne finisse aussi par nous envoyer des protocoles sur protocoles...
J'embrasse ma bonne mère. Qu'elle prenne courage : elle est à la veille de son bonheur. Car si la justice triomphe, je triomphe aussi.
AU MÊME
Anvers 11) septembre it>7>2.
Réjouissez vous ' que ma bonne mère sèche enfin ses larmes ! Je triomphe, j'ai remporté le prix. En dé;>il du sort qui m'a toujours poursuivi, et des cabales, on a été forcé de m'avouer le vainqueur. Je ne vous en dis pas davan-
inge pour le moment. Je suis tourmenté dans des tourbillons de compliments. Je vous écrirai dans quelques jours des détails. J'attends de vous une réponse de suite. Faites-moi des questions, ce que vous désirez connaître, pour ne rien oublier de ce qui peut vous intéresser, ainsi que ma bonne mère. Kn attendant le plaisir de vous voir, mon cher cousin, je vous embrasse de tout cœur, ainsi que la petite famille, et prie ma bonne mère de faire la fête, de danser et d'oublier toutes ses inquiétudes. Je l'embrasse mille fois de tout mon cœur.
Anvers, 22 septembre I83i.
J'ai enfin surmonté tous les obstacles qui semblaient attachés à mon sort ! J'ai remporté le grand prix de la peinture historique. Maintenant, le chemin de la gloire m'est ouvert. Ce but auquel j'ai tant aspiré dès le berceau, se présente enfin a ma vue ! Encore quelques pas et je montrerai quelle est ma destinée. Oh! combien de fois, dans mes rêves de gloire, je dévorais ce moment heureux où, libre du poids de l'infortune, je pourrais me livrera mes ardentes inspirations ! Je me consumais en vains projets; je succombais, pour ainsi dire, sous le fardeau de mon imagination créatrice qui me fournissait sans cesse des idées que je ne pouvais exécuter. Je puis, je puis enfin communiquer ine> pensées ! Mais dans l'ardeur qui m'inspire, je crains, pour ainsi dire, ma fougue trop audacieuse... Je dois pensera ma santé. C'est là le point essentiel pour l'entier succès.
Vous voulez, mon cher cousin, des détails sur tout ce qui s'est passé. Que vous dirai je ? Je ne pourrais, dans ma lettre, vous exprimer tous les effets qui furent la suite de ma victoire. Vous ne pouvez vous imaginer avec quelle promptitude le jugement fut fait. Je fus proclamé vainqueur a l'unanimité... Cette nouvelle s'est tout à coup répandue comme un incendie, et je fus assailli par tout ce monde qui venait pour me féliciter Mes anciens camarades d'Académie m'embrassaient et pleuraient de joie. Une soirée brillante fut donnée par le gouverneur où je fus invité, ainsi que les juges. Un ministre s'y trouvait (1). f.e directeur de l'Académie donna aussi un diner où ces messieurs et moi nous fûmes aussi admis.
(I) Mais, comme il a été dit plus haut, lui, le lauréat, ne s'y trouva pas. I.e emivcrneurét.iitM. Charles Ropicr. Il devina sans doute assez Wicrtz pour pardonner au héros de la fête olïicielle d'y avoir manqué.
Je serai bien aise, si telle est la volonté de ma cousine de venir avec ma , bonne mère jusqu'à Namur; je serai bien aise, dis-je, qu'elles soient les premières instruites de toutes les petites aventures de mon voyage et de mon heureux succès.
Au moment où je vous écris, je recois la visite du comte de Robiano, ancien gouverneur d'Anvers, qui. avant entendu parler de moi, est venu voir mes ouvrages. Je venais justement de finir un tableau que j'ai fait en deux jours. Il nu» témoigna combien il était surpris des manières différentes dans i'exécu lion.
Je profite des derniers moments d'Anvers pour faire des esquisses d'après les plus célèbres tableaux du Musée. Il serait difficile de vous dire en quel temps je retournerai; je crois cependant que cela ne passera pas la quinzaine. Au resle, je vous écrirai alors le jour de m w départ.
Je vous envoie un croquis de mon tableau. Je crois inutile de vous faire l'explication des ligures. Vous avez assez d'habitude pour voir ces choses en connaisseur, et puisque vous avez déjà deviné le nombre de ligures, vous devinerez bien le reste.
Jusqu'au revoir, mon cher cousin. Je vous embrasse de cœur, ainsi que la petite famille. Je suis impatient de voir le petit Lcopold. Il sera devenu a mes yeux comme un géant.
A Madame WIERTZ, à, Dinant.
Paris, 23 septembre 1853.
Ma chère mère, j'ai changé de logement depuis quelques jours. J'ai une jolie petite chambre donnant sur le boulevard, une belle vue et beaucoup d'air.
Je ne pouvais rester davantage en mon premier hôtel. J étais en danger de perdre mes cheveux et de devenir bossu.
Vous allez me demander pourquoi : je vais vous le dire. C'est qu'à Paris, il est des plafonds si bas, qu'il n'est pas permis a' un homme de cinq pie 1s six pouces de se tenir debout, s:ins risquer d'attraper quelque contusion à la tête. Ce sont des espèces de cages comme celles que vous avez déjà vui'S dans les ménageries, où les onrs et les tigres n'ont de place que pour se coucher et respirer un peu. Telles sont, en général, les loges do cette grande ménagerie qu'on nomme Paris. Il n'en est aucune en Europe où les animaux soient plus variés. On y voit surtout des dindons, des ânes et des ours. —11 y a aussi des animaux d'esprit... mais en gùiéral ce sont les ours qui dominent.
T::ï voilà assez sur Paris et lis Parisiens. J'aurais lort de pousser mes plaintes (rop loin. Il y a de braves gens partout, et j'en ai déjà des preuves ronvaineanles. Les personnes de la maison où je suis maintenant sont fort honnêtes à mon égard. Je puis en toute conliancem'adresser à eux pour tout ce dont j'aurai besoin. La jeune dame est fort aimable, et je pense que je ferai son portrait. Cela pourra fort bien m'accommoder. Je loue ma chambre 2Ï> francs rar mois.
J'ai déjà fait deux portraits; je pense qu'il m'en viendra d'autres.
Mercredi, je vais voir les tableaux des concours de l'Académie de Paris. J'espère trouver là un camarade de route pour Uome. *
J espère, ma chère mère, que vous soigner votre santé. Pour moi, grâce à Pieu, je me porte comme le pont de Dinanl (1).
Je vous embrasse mille fois de cœur.
Mon adresse, boulevard Peaumarchais, n° 43.
Dites-moi, dans votre première, ee que vous désirez savoir. Je ne puis me rappeler le tout. Je suis distrait : je vois les gens, i ous ma fenêtre, passer et r.-j'asser comme dans une lanterne magique.