A M. GILAIN LISIÈRE
Paris, 23 imvcnitvc 1833.
Je viens de recevoir de l'Académie un gros paquet de lettres, lequel renferme mon itinéraire, un certificat et plusieurs lettres de recommandation pour toutes les villes où je passerai dans mon voyage à Uome. J'en ai une pour Horace Vernet, directeur de l'Académie.
Voici ce que m'écrit le secrétaire : « J'ai le plaisir de vous annoncer que M. le gouverneur, par sa lettre du 13 courant, nous annonce que vous pourrez disposer des trimestres échus de votre pension jusqu'au premier de ce moi*. » En conséquence, mon cher cousin, je puis me disposer au départ. Deux trimestres sans doute me suffiront pour mon voyage, et vous pouvez disposer de quatre trimestres, puisqu'on m'autorise à toucher depuis le I er novembre 1852 jusqu'au I e * novembre 1833.
D'après l'itinéraire que m'envoie M. Van Brée, mon voyage sera des plus agréables. Tous les endroits où je dois mVréter sont indiqués. Tout ce qu'il
(1) Par une coïncidence qui a dû émerveiller les eathrrfiques, ce pont s'écroula en par! le, quelques jours après la translation du cœur rte WierU.
y a à voir de beau et d'instructif, les musées, les palais, les théâtres, tout est signalé à ma curiosité. Ce ne sera pas fatigant. Je passerai cinq à six jours en chaque ville, selon ce qu'il y aura à voir. Je traverserai Lyon, Turin, Milan, Bologne, Florence, etc.
J'apprends, par votre dernière, que ma bonne mère éprouve toujours des inquiétudes à mon égard. C'est une chose qui me tracasse bien sensiblement. Tout est riant, prospère pour moi, et cependant je ne suis pas tranquille. Je sais combien ma mère raisonne peu, qu'elle nuit à sa santé par des craintes insignifiantes. Mais je me repose sur vous, mon cher cousin. Vos bons conseils et votre raison sauront la persuader. Elle ne doit point s'inquiéter du soin que je dois prendre de me défier du monde. J'ai assez l'habitude d'être à l'étranger, et ce qu'il faut remarquer, c'est que j'ai déjà joué quelques petits tours aux Parisiens (I), tandis qu'eux ne m'ont jamais rien fait. Que ma bonne mère soit tranquille sur toutes ces bagatelles. L'essentiel, c'est sa santé et la mienne.
Je passe les soirées agréablement. Je vois souvent les amis de l'Académie d'Anvers, je fais de la musique, je compose et rêve à mes projets.
Salutations d'amitié à M. Crousse, MM. Pûris, llallaux et tous mes amis.
P. S. Si je devais rester à Paris, je ferais des portraits autant que je voudrais. J'ai diné hier chez des personnes riches et connues, où je viens de finir un portrait avec mains. Tonte la société, assez nombreuse, m'accablait de compliments. Chacun voulait un portrait, et l'on assurait n'avoir rien vu de mieux à l'Exposition de Paris. Lundi, je commence un pendant.
Je me stiis trompé dans l'adresse que je vous ai envoyée avant-hier. C'est rue Lafayclte, n° l.
AU MÊME
Paris, 20 décembre 1835.
Je viens de recevoir une réponse de l'Académie, par laquelle j'apprends que
l'administration n'exige pas que les certificats soient (2) Par conséquent,
je me suis rendu à la légation et après et des débats, je les ai enfin obtenus tous quatre et je m'empresse de vou« les envoyer.
Maintenant, toute difficulté parait aplanie; mais j'ignore encore le temps et de quelle manière je recevrai l'argent. Sera-ce en billets ou en nature? Je sou-
(t) Entre autres, la scène de la guitare, rapportée au chapitre X. ft) Une partie de cette lettre s'est retrouvée déchirée.
hailerais, s'il était possible, d'avoir partie en or: ce serait plus portatif. Envoyez-moi seulement ce que vous ci oyez m étré nécessaire et gardez le reste.
Je vous prierai aussi, mon cher cousin, de vous solder des avances que vous avez bien voulu faire pour moi. Vos bontés ont toujours été sans bornes. Désormais je désire que tous les ports de lettres soient à mon compte. Car de petites lettres comme celle-ci, peuvent compter comme des paquets à charger sur une diligence.
Vous direz à ma bonne mère que je me porte si bien, que je deviens si gras, que tailleur, cordonnier, jusqu'au chapelier, ne peuvent employer assez d'étoffe pour mes vêtements. Tout est toujours trop étroit; je crève tous mes habits. C'est une honte. Quand je marche dans les rues, les Parisiens me montrent au doigt, en disant: « Voila le bœuf gras qui passe! » Les dames disent encoie autre chose, plus désagréable.
AU MÊME
Paris. 24ft-wier 1834.
J'ai vu avec bien du plaisir les compatriotes, les MM. Henry et Develelte. M* Henry m'a remis les 2.2C0 francs en or que vous m'envoyez. Comme j'ai dû attendre jusqu'à ce jour, afin que mes affaires soient terminées et que cet inconvénient me rapproche de l'ouverture de l'Exposition, je me suis déterminé à attendre jusqu'au 1 er mars, époque à laquelle j'aurai le double avantage d'avoir vu une chose instructive, et d'être arrivé au temps le plus favorable pour voyager.
J'aspire avec le plus vif désir à voir la belle Italie. La destinée la plus brillante nie tend les bras. Tout semble marcher vers l'accomplissement de mon vœu le plus cher. Mais dans le sein du bonheur, le croirait-on? j'éprouve des contrariétés, un chagrin mortel...
Je donnerais la moitié de ce que je possède, mon cher cousin, pour que ma mère eût un peu lu, un peu voyagé. Elle ne se fait pas une idée de ma position. Si elle avait un peu de lecture, comme elle verrait tout cela d'un oeil différent! un peu voyagé, elle ne me croirait pas au bout du monde. Elle ne s'imaginerait pas qu'il faut être a Dînant, au coin du feu, pour être à l'abri des maladies et des voleurs. Enfin, impossible de lui faire entendre raison ladess-us, et Tcela me fait beaucoup de ma', par la raison que j'ai autant d'attachement pour elle qu'elle en a pour moi. Si elle avait votre ma-
nière de voir, mon cher cousin, il ne manquerait rien à ma félicité .... Le désir que vous témoignez de me voir arriver à mon but est bien ce qui m'encourageet me console. C'est ainsi qu'aurait pensé mon père. Je voudrais pouvoir adoucir les ennuis de cette solitude à ma mère. Je vous prie, cousin, de l'engager à prendre de la distraction, a soigner sa santé, et à ne pas toujours avoir peur de mourir de faim.
Je m'occupe toujours de musique, mais n'ai point d'autre gnitare. Une nouvelle pourrait se fracasser en route.
De temps en temps, je peins un portrait. Je ne fais rien pour l'Exposition, Car alors je ne pourrais attendre la fin pour reprendre mon tableau ni connaître le résultat de son exposition.
AU MÊME
Home, 10 janvier 183j.
Je reçois votre lettre du U décembre, avec le billet de 1,234 Ir. \ i C« Je neme suis pas encore rendu chez le banquier, n'ayant pas, pour le moment, besoin de cette somme. J'ai suivi votre conseil. Je la laisse dans l'endroit sûr, quoiqu'il n'y ait aucun danger chez moi. Je vous dirai que je viens de commander ma grande toile pour Patrocle. Je cherche un atelier assez grand et danslequel je puisse de suite commencer. Attendre jusqu'au mois de mars me paraît un peu trop long. Je suis dans une grande impatience; je voudrais déjà avoir les armes à la main. Mes coups de brosse seront furieux et terribles, comme la lance des héros grecs. Il faut que j'éclipse tous nos romantiques, ou j'y perdrai mon latin.
Vous me demandez si je suis content de ma composition. Je pense qu'ellefera son effet. L'exécution corrigera encore beaucoup de choses. La couleur, j'espère, sera étourdissante. Je veux, pour me donner de l'émulation, porter le défi aux plus grands coloristes; je veux me mesurer avec les Ilubcns et les- Michel-Ange. Par ce moyen, j'espère qu'il en sortira quelque chose.
Lorsque je vous ai parlé de ma promenade sur les toits de Saint-Pierre, j'avais oublié de vous dire que j'ai été dans la boule dont vous me parlez. Cette boule peut contenir une trentaine de personnes, tandis que du bas de l'édifice, elle paraît une tête d'épingle. En été, l'on ne peut y rester que quelquesminutes : la chaleur empêche d'y respirer.
Dans votre première, dites-moi un mol de la température de notre pays, Je veux la comparer à celle de Rome. Pour connaître la différence, il faut un jour fixe ; par exemple, le jour de l'an. Vous voudrez bien me dire à peu près le
temps qu'il faisait. A Rome, comme à l'ordinaire, le ciel pur d'un bout à l'autre ; un air doux comme au mois de mai et des violettes de toute part.
Je m'amuse toujours de musique. Mes amis viennent souvent me voir. Ces messieurs liégeois dont vous me demandez le nom, sont MM. Maréchal, Simonis et Corbusier : le premier, architecte; le second, sculpteur, et l'autre, peintre. Deux autres de Liéfe viennent encore d'arriver; deux autres jeunes gens de l'Académie d'Anvers viennent aussi voir la grande ville des beaux-arts.
Je vais écrire de suite à l'Académie pour un autre trimestre, que vous voudrez bien remettre à ma bonne mère. Je l'embrasse de toute mon âme. Je lui réitère encore le désir que j'ai qu'elle suive les conseils de ma dernière lettre. Sa santé est la seule chose a laquelle elle doit penser.
M. Vernet n'est plus directeur de l'Académie de Rome. M. Ingres, de Paris, vient de le remplacer. C'est aussi un peintre distingué.
AU MÊME
Rome, 29 mai t83^.
Je suis charme de tout ce que vous me dites de la découverte de M. Simonis père. :%os communications me paraissent pnr là agrandies. Je me doutais bien que ma bonne mère serait satisfaite de cette connaissance. Car elle s'imagine qu'on se trouve ici dans un désert. C'est cependant le contraire. Je revois quantité de jeunes gens du pays et, entre autres, plusieurs anciens amis d'Anvers. Nous nous réunissons tous les jours et passons quelques heures agréables, pour nous délasser des travaux de l'esprit.
Pour en revenir a M. Siraonis, je suis d'autant plus satisfait de sa découverte, que j'ai saisi l'occasion que me procure M. son fils, pour vous envoyer un tableau pour votre cabinet. Vous le trouverez chez M. Simonis, a Liège. Ce monsieur doit le recevoir dans une couple de mois, avec la statue que son fils lui envoie. Cette occasion a été trop précipitée. J'avais ébauché plusieurs costumes pour vous les envoyer. Je serai obligé d'attendre quelque temps, la première occasion. M. Si munis m'apprend qu'il enverra encore quelque chose sous peu. De sorte, cousin, qu'il vous sera facile, quand vous irez à Liège, de prendre le tableau. Je vous prierai, avant de le montrer, de le faire tendre sur châssis et bien vernir. Pour le reste, vous vous y connaissez, vous saurez le mettre dans son jour.
Il faut que je vous dise le sujet. C'est un brigand italien en buste au moment où, arrêtant un voyageur, il le somme de livrer sa bourse. Voici comment celte idée m'est venue :
î'ii beau soir, je me promenais, un peu éloigné des murs de la Tille. Je contemplais ce beau soleil dorant les montagnes et les bois. Le calme qui régnait dans ces beaux lieux n'était interrompu que par le doux chant des oiseaux, qui saluaient les derniers rayons de Phébus. Le silence de la campagne, les fleurs et la u;olle verdure qui ployait sous mes pas, tout m'invitait à goûter les douceurs du repos. Lorsque, tout à coup, je me sentis saisir par le eollct. Une voix de tonnerre me crie : « Arrête! La bourse ou la vie. »
Je me retourne avec précipitation, et vois avec effroi l'énorme canon d'un fusil dirigé sur ma poitrine. . Arrête! lui criai-je avec fermeté. Je ne suis point un Anglais. Je suis artiste peintre. Je n'ai jamais d'argent en poche que pour mes modèles. Or, comme je te trouve un fort beau modèle de scélérat, fais-moi le plaisir de rester un instant dans cette position, et mon argent ne sera pas perdu. » l e brigand sourit et parut goûter la proposition. Je me mis îi le croquer; mais je n'eus pas plus lût achevé le buste, que le scélérat s'élance sur moi avec fureur. Prompt comme la foudre, je saisis son arme. Trois fois, je la tourne et retourne en ses mains, sans pouvoir lui faire lâcher prise; trois fois, il essaie a son tour de l'arracher de mes mains. Je trébuche : elle m'échappe Je m'élance de nouveau sur lui, et le prenant par le milieu du corps.
je fus bien étonné de ne presser que l'oreiller de mon lit. Il était huit heures du matin. J'avais bien dormi, et, comme on peut voir, bien rêvé. Je m'éveillais donc tout étonné. Je pris la résolution de faire le portrait de ce brigand. Je commençais à neuf heures, et le soir, j'avais achevé de réaliser mon rêve sur la toile.
Je serai satisfait, cousin, si cette petite farce vous a diverti un peu et si elle a pu vous rendre plus curieux encore de voir l'original qui m'a apparu ainsi la nuit.
Je vous dirai que je suis a barbouiller ferme mon tableau (I). Tout va bien et facilement.
Je suis enchanté de l'écriture de Jules. Embrassez-le pour moi.
AU MÊME
Rome, 12 février 1836.
J'ai reçu votre lettre du 50 janvier, avec le billet de 527 écus 18 bajocchi. Comme elle m'est parvenue dans tout le tapage et l'embarras du carnaval, j'ai dû attendre quelques jours pour aller toucher l'argent. Je fus donc chez
(1) Paîro.lc.
M. Charles Kolb, qui me '. a'.ih h ymmr de .suite. J'ai parlé à mes amis du moyen de la mettre eu sûreté. IN m ont as>uré que je n'en aurais pas grand avantage en la mettant chez un banquier. Vous avez raison dans les conseils que vous me donne/, concernant les brigands. On n'est ici environné que de voleurs Déjà plusieurs de mes amis ont été volés, et tous les jours de nouvelles personnes s'en plaigne: t.
J'ai suspendu, comme je vous l'ai déjà dit, les travaux de mon tableau. J'attends les beaux jours du printemps pour finir. Dans ce moment, nous avons des pluies continuelles. On n'y voit pas, et l'esprit n'est pas libre En attendant, je Unis les objets que je vous enverai sous peu. Personne au monde n'a vu mon tableau. Je suis décidé à ne le montrer que quand il sera entièrement fini. M. Vilain Xllll n'est pas encore, je crois, arrivé à Rome Je désirerais, pour exposer mon ouvrage dans le pays, être présent, aussi bien pour le placer comme il doit l'être que pour repousser fièrement toutes les absurdités qui ne manqueront pas d'être dites sur mon compte.
Je vous prie, mon cher cousin, de calmer ma bonne mère dans ses impatiences. II me reste peu a faire et nous serons au comble de nos vœux. Je l'embrasse de toute mon âme. Quelle soigne sa santé. C'est ce que j'ai de. plus cher au monde. Je travaille toujours à la Vierge. Le temps humide me retarde beaucoup. Les couleurs ne sèchent pas. Cependant j'aurai fini pour l'époque où partira la statue de M. Simonis. Je pense que ce sera dans une quinzaine de jours.
Nous avons, cette année, un hiver rigoureux pour un climat si doux. Les Romains, qui n'ont jamais besoin de se chauffer, ont vu, dans leurs jardins, leurs beaux lacs gelés. Celait une chose plaisante de les voir, tremblant de froid, prendre dans leurs mains des morceaux de glace, et les considérer avtc une avide curiosité. Mais quel Tut leur étonnement, quand quelques étrangers s'avisèrent di> patiner sur les lacs de la villa liorghèse ! Ils criaient au miracle. En voyant faire toutes ces évolutions sur l'eau, ils n'osaient p;is y mettre le pied et ne pouvaient comprendre comment on pouvait, comme ils le disent, danser ainsi sur l'eau, sans se noyer.
Je suis enchanté des progrès de Jules et des bonnes dispositions de la petite Esther. Je désire ardemment vous revoir tous. En attendant ce plaisir, je vous embrasse de tout mon cœur. Que ma bonne mère prenne courage. Je me repose entièrement, mon cher cousin, sur vos bons soins à son égard. Je vous prie, à mon premier liimesîre. de lui remettre les fonds qui lui seront nécessaires.
AU MÊME
î'.i>uie, 2o mars f836-
Je ne puis plus longtemps garder le secr» i sur mi petit malheur qui m'est arrivé, et que j'avais résolu de ne point vous communiquer, de peur de vous faire éprouver les idées désagréables qui m'agitaient. Mais comme maintenant je suis un peu consolé, je vous en parle comme d'une chose de longtemps passée, et à laquelle je ne veux plus penser. Je vous dirai donc, mon cher cousin, que, comme je vous l'ai déjà dit, tout le monde i( i est harcelé de voleurs. Pas un étranger qui n'ait été volé. Toutes les précautions détiennent inutiles. Les portes et les coffres s'ouvrent comme par enchantement devant ces scélérats qui, avec une audace inconcevable, profitent des instants favorables pour vous voler. C'est ainsi que, sorti pour un instant de chez moi, ces coquins se sont introduits dans ma chambre, à l'aide d'une fausse clef, cl ont fait sauter les serrures de mon coffre. Vingt-deux louis doubles que je conservais pour mon voyage de Naples à Venise, ont été enlevés; tous 1rs autres objets sont restés intacts.
Je ne vous ennuierai point par le récit de toutes les démarches que j'ai faites auprès de la police, et qui ont été infructueuses jusqu'à ^ jour. Je vous dirai seulement que j'ai trouvé des moyens surs pour l'avenir, plus forts que les portes, et que je suis bien décidé à faire sauter la cervelle à ceux qui font sauter les serrures.
Maintenant, mon cher cousin, parlons d'autre chose. Ce qui me console, mon tableau prend une tière tournure. J'éprouve le plus grand plaisir en travaillant. Le point où j'en suis ne donne plus d'étude, pour ainsi dire, et tout ce que j'y fais maintenant me donne le plus grand amusement du monde, si bien que tous les jours sont des fêtes pour moi.
La belle saison du printemps est en bon train. Tout est en fleurs depuis longtemps. Nous ne manquons pas, les joyeux Liégeois et moi, de proliter. dans les moments de loisir, de ces belles promenades de verdure et de fleurs. Je voudrais, mon cher cousin, que vous pussiez voir, à travers le fameux télescope que l'on vient de découvrir, pour voir la lune au bout du nez , je voudrais, dis-je, que vous pussiez voir nos gambades et la manière, tant soit peu gigantesque, avec laquelle on se rafraîchit de bon vin. .le Huis en en binant un verre à votre santé, ainsi que de la petite famille.
V. S. Ne dites rien à ma bonne n.rie du contenu de celte lettre. Vous comprenez, comme moi, que cela ne lui f .1: it ; -v \ -Li- ir.
AU MÊME
Rome, I> novembre 1830.
Jp dois vous dire que ce qui m'arrete maintenant à Rome, c'est l'Impossibilité de voir Naples, et il n'est point permis de quitter l'Italie sans voir tant de belles choses.. .. On m'avait toujours fait espérer que les communications seraient bientôt libres; mais à force d'attendre, l'hiver est arrivé. Je me suis donc décidé pour la fin dejnnvier, époque à laquelle un de mes amis se propose aussi de partir. Nous voulons passer par Piaules. Nous espérons qu'alors le choléra n'y sera plus. On dit qu'en ce moment il y fait quelque ravage. J)e Naples, nous allons à Florence, cl de là à Venise, où je devrai rester huit ou quinze jours, pour voir le grand nombre de belles choses que renferme cette ville.
Je crois qu'il ne faudra rien dire de tout cela à ma mère : le temps lui semblerait trop long. C'est avec peine que je vois, mon cher cousin, combien vous avez besoin de patience avec elle. Mais je vous connais si bon que vous voudrez bien lui continuer toutes vos complaisances. J'en aurai une reconnaissance éternelle.
J^ vous dirai que je fais dans ce moment le portrait d'un graveur célèbre, frère de Rossini. Nous avons fait marché pour des estampes. C'est une collection immense de toutes les vues les plus intéressantes de Rome et des environs. Je suis enchanté de les avoir. Je pourrai avoir le plaisir, dans le pays, de revoir et vous montrer les lieux où l'on passe une vie de plaisir et de bonheur.
Mon Mblean n'est pas encore roulé. Je le mettrai en route seulement à mon départ, afin de pouvoir déballer moi-même à Anvers. Toutes les personnes qui l'ont vu en ont été frappées et m'ont redemandé à le voir de nouveau. Je ne l'ai point montré à M.deLicdekerke(l), n'ayant eu, depuis que je suis ici, aucune communication avec lui. Vous me demandez quel tableau accompagnera Palro- (7c. J'ai tant de projets que j'aurais peine à vous dire lequel. Les bergers (TArcadie'nc seront pas les derniers choisis. Je voudrais pouvoir former une exposition à moi seul, de tableaux dans tous les genres. C'est ce dont personne ne s'est encore avisé.
Je vous remercie beaucoup de la couronné de laurier que vous m'envoyez.
(I) Notre ancien ambassadeur, pore du représentant de Dinant, homme bienveillant, mais chez qui Wicrtz redoutait le personnage officiel.
Je crains seulement que vous ne vous soyez un peu trop pressé. Il faut voir les choses avant. J'attends toujours vos détails sur l'Exposition de Bruxelles. Ne vous imaginez pas qu'ici on voie les nouvelles : le peu de journaux qu'on a ne parlent que de choses insignifiantes. J'ai écrit a Anvers depuis peu. Je crois que vous pourriez demander ce qui me revient. Probablement j'en aurai besoin pour le voyage. La température ici commence à se refroidir. On voit à trente lieues les montagnes couvertes de neige.
A M. LOUIS LABARRE, à Bruxelles.
Anvers, 24 juin 18">7.
( L'artiste remercie l'écrivain du compte rendu du Patroch qui a paru la veille, dans le Courrier belge. Il exprime, en môme temps, son opinion sur te début littéraire de son compatriote, et termine en l'engageant à travailler pour la scène. — On comprendra le sentiment qui empêche la publication de celte lettre, ainsi que les suppressions de même nature opérées dans la suite de la correspondance. On a dit pourquoi on a cru devoir conserver d'autres passages, dont la suppression eût amené la mutilation des pensées de VViertz comme artiste, comme homme et comme ami. )
AU MÊME
Liège, il no\embrc 1837.
Je pourrais vous dire aussi, monsieur, qu'il y a longtemps que je veux vous écrire, et qu'il y a longtemps que je ne vous écris point. Vous avez tort de croire que je ne pense pas à vous. Vous avez pris ma paresse pour de l'indifférence. Je dois vous dire aussi que les portraits des marchands de charbon (I), m'occupent tellement, qu'il ne me reste pas le temps qu'il faut pour écrire à un poète. Car un poète n'est pas un homme ordinaire.
J'ai bien taillé ma plume. Je voudrais aussi vous dire de belles choses. Si je ne me tenais en garde contre le démon de la vanité, je me laisserais joli-
(1) Allusion à une plaisanterie sur le teint brun et la tétc ardente des Liégeois, expliqués par l'influence d'un sol qui alimente une de leurs riches industries.
ment séduire en lisant vos beaux mensonges (!), et me croirais déjà un grand 4iomme.
Soyez pins sincère avec moi, je vous prie, et ne me rendez point par votre <»ncens aussi orgueilleux qu'un Titan. Je dois songer à apprendre, avant de me ■mesurer à Michel- Ange.
Quelle singulière vie que celle de l'homme tourmenté de la soif de la gloire ! <:e désir dévorant de se montrer supérieur aux autres ne laisse pas un moment <le repos. Chaque minute passée dans l'inaction lait pousser un soupir de regret.
Notre pauvre Belgique me fait pitié avec tous sesadmirateurs.connaisseurs et protecteurs des beaux-arts. Ne sera-ce pas une honte pour nous, quand la postérité dira que nous avons admiré tous ces Chapelains en peinture et en littérature? Il me vient une idée : je veux me faire naturaliser Allemand.
M. Pirson (-2) a bien tort de se donner la peine d'en vouloir à ces bons A..., fliarce qu'ils m'ont fait grâce de leurs... louanges... Je me souviens de cet orateur grec qui, étonné des applaudissements que donnait le peuple au discours <|u'il venait de prononcer, demanda à un de ses amis :«ï)iles-moi, nai-jc point 'lit quelque sottise ? »
Il faut que je vous communique une idée que j'ai conçue depuis longtemps. Vous me donnerez là-dessus votre avis. Quand j'aurai fait un ouvrage dont je vrai content, j'ouvrirai un concours aux poètes. Celui qui fera la meilleure pièce de vers, je lui donne le tableau. Vous voyez que je songe plus à la gloire qu'à l'argent. Nos artistes modernes appellent cela de la folie. Qu'est-ce que cela me fait, si la postérité dit autre chose? Si je ne devais point travailler a faire bouillir la marmite, j'aurais bien des idées !
Depuis mon enfance, je disais toujours à ma mère : « Je voudrais cire roi. » nie me dit un jour :« El pourquoi, mon garçon? Pour faire la guerre? — Non. Pour devenir tout de suite un grand peintre. Après quoi, j'abdiquerais. »
l/argeet, l'argent ! dil-ou : sans lui, toutes stérile.
Être sans argent, voilà le plus grand obstacle qui s'oppose aux progrès de l'homme qui rêve la célébrité. Plaignez-moi, monsieur, vous qui, avec une jilume et un canif, pouvez faire des chefs-d'œuvre (3). Il me faut, moi, des cou-
(I) Il s'agit d'une pièce de vers intitulée : « A l'auteur de Patrocle, à ton retour tic Home, qui a paru dans la Hevue belge, le premier oiganc du mouvement littéraire 4lc celte époque.
{i) Représentant de la ville de Dinant.
(3) Plus tard, il reconnaissait que, pour faire connaître son œuvre, le peintre a, ainsi <\we le sculpteur, ce grand avantage sur l'écrivain et te compositeur, qu'il lui suffit d'ouvrir au public la porte de son atelier. Un livre, en effet, ni une partition ne se dé-
leurs, des toiles, un atelier et le temps pour exécuj» r. Quand une idée vient m'agitcr le cerveau, je dois remettre, toujours remettre. Le temps se passe à quelques insipides portraits, et petit a petit, je perds l'espoir de me montrer...
Écrivez-moi toujours beaucoup de lettres... Adieu, monsieur. Pensez à moi aussi souvent que je pense à vous.
Votre gros parrain (1) vous fait bien ses compliments. 11 est charmé d'avoir de vos nouvelles. Ma mère vous fait aussi ses salutations.
AU MÊME
Liège, 20 décembre 1837.
Il faut que vous ayez bien de l'amitié pour moi, monsieur, pour avoir uns telle indulgence pour mon griffonnage. Il est heureux pour moi que vous ayez eu l'idée de m'encourager ainsi. Car, je vous jure que, sans cela, je n'aurais plus osé vous écrire. Puisque vous souffrez mes letires, je vous écrirai avec plus de hardiesse. J'écrirais maintenant à R..., a B...
Depuis que vous m'avez adressé des vers, je me sens une nouvelle ardeur. C'est que je ne veux pas que vous passiez plus tard pour menteur. Je veux mériter tout ce que vous voulez bien dire de moi. Vous ne pouvez douter combien je désire voir le reste de la pièce. J'aurai difficilement la patience de l'attendre dans la Revue belge. Vous devinez maintenant que j'accepte volontiers l'offre que vous me faites de me la copier.
Je suis bien heureux, monsieur, d'avoir trouvé en vous un ami, et un ami qui sente si bien ce que je sens. Quand on est passionné pour la gloire, on éprouve le besoin d'en parler à un homme qui la comprend.
Combien de fuis, parmi des artistes, des hommes de lettres, j'ai répété ce mot : Gloire ! et jamais aucun n'y a répondu que par le sourire et par l'ironie! C'est que ce ne sont pas là des hommes qui vivront plus tard.
Je me souviens qu'à l'Académie, je disais souvent à mes compagnons d'étude : « Je voudrais avoir fait la Transfiguration de Raphaël, puis mourir. » On me
roulent en un clin dVilaux regards, ni ne peuvent, parlcseul fait de l'impression, frapper les oreilles. A l'auteur de tout volume écrit il faut, outre la publicité fournie par la presse, bien du temps avant que l'ensemble de lecteurs dont se compose le public, ait pu parcourir l'œuvre et la ju^er. A l'auteur dramatique , ainsi qu'au musicien, il faut un théâtre, des interprètes, tout un monde d'artistes qui conçoive après lui, et, avant de la mettre au jour, fasse sienne l'œuvre d'une imagination étrangère. (1) M. Gilain Disière.
IS
regardait comme un pau*e insensé. Ces gens-là n'ont point d'âme, me disaisje : ils n'iront pas loin. Cependant, comme je me trompais ! Je ne connaissais point les jeux de l'imbécile fortune. Aujourd'hui ce sont les grands hommes du temps. Les journalistes leur prêtent de l'enthousiasme, des idées sublimes, une âme de feu. Bon Dieu ! k eux une âme de feu ! Vous voyez que j'ai aussi mes F... D... 0 postérité ! arrive donc bien vite, avec ta juste balance. Que je suis heureux, monsieur, de vous rencontrer, vous qui applaudissez à mes efTorts, vous, le seul en Belgique dont le cœur palpite en lisant Homère (I)!
J'ai réfléchi à l'intention que vous avez de faire une notice sur mon compte.
Votre plume est trop Je paraîtrais trop petit, à côté de ce qu'elle se sera
plu à dire de moi. Vous allez me faire voler trop près du soleil. Je n'ai encore rien fait. Attendez que je me sois montré. Il ne faut pas, comme tant d'autres, qu'on me dise grand homme, avant d'être sorti de la coquille. J'applaudis cependant à l'idée de faire la satire des fadaises qu'on écrit on Belgique sur les artistes. Vous rendrez par la un grand service aux beaux-arts.
Je suis ravi que vous approuviez mon concours. Mais ne serait-ce pas ridicule a moi de vouloir juger des vers? Ce qui me plaît dans mon idée, c'est qu'il y aurait occasion de rendre, une fois, justice au véritable talent. C'est si rare! Que vous me faites plaisir lorsque je vous vois prendre pour exemple l'audace d'Ajax et d'Achille ! C'est eux aussi qui m'échauffent, quand je veux faire quelque chose. Je me sens alors une sorte d'héroïsme qui me donne l'envie de combattre les plus grands maîtres...
J'espère que je vous verrai bientôt arriver par le chemin de fer, et j'espère aussi que vos soirées de princes et de comtes (3) ne vous feront pas dédaigner de partager avec un peintre un petit dîner et un lit chétif et dur comme celui de B...
Dans quelques jours, je dirai à votre gros parrain les disgrâces auxquelles on expose un homme, en le faisant Médecin malgré lui (3).
Ma mère.charmée de vos nouvelles, vous engage fortement à venir loger chez nous. N'y manquez pas au moins.
Adieu, monsieur. Ne m'oubliez pas.
(1) Wiertz sut depuis que plus d'un cu-ur palpile,cn Belgique, à cette lecture. Ce mot écrit à ce moment de sa vie, dit quel silence se faisait autour de son début homérique. C'est pour cette raison historique qu'on le laisse ici.
(3) Allusion aux soirées auxquelles le paternel M. de Stassart invitait les écrivains et les artistes, a l'hôtel du Gouvernement provincial du Brabant. i
(3) M. Gilain Disière avait, dans une maison à Bruxelles, donné en plaisantant le nomdedoctcuràM. Louis Labarre, et celui-ci avait été appelé auprès d'une jenue personne malade.
AU MÊME
Liège, H iBarsl8r>8.
Je suis un paresseux, un négligent, tout ce que vous voudrez. Mais à tout péché miséricorde. Quand vous saurez combien je suis contrarié, combien depuis plus de quinze jours je trépigne, vous aurez vraiment pitié de moi. Un seul mot va vous mettre au courant du sujet qui me tracasse : mon tableau est arrivé trop tard à l'Exposition (1)! toutes mes espérances sont évanouies !
Ne sachant a quelle époque je devais l'envoyer, je m'étais entièrement reposé sur l'annonce des journaux. Mais les journaux français n'ont annoncé l'Exposition que lorsqu'il était déjà trop tard pour envoyer de l'étranger... Aurait-on pu s'imaginer que tant de travaux et d'espérances devaient périr au port?
Mon tableau cependant est arrivé à Paris. J'espère encore le faire entrer à l'Exposition. Mais des personnes bien informées m'ont assuré que tous mes efforts seraient inutiles ; que, le jour ou l'heure de recevoir une fois passée, on refuse avec une inflexible opiniâtreté. Il faut que ces gens-là soient de vrais barbares...
Il y a dans ce règlement une bêtise, un ridicule... C'est envers les étrangers une absurdité indigne de la loyauté française. C'est même un égotsme révoltant. Un Parisien, un Français est toujours a même d'être prévenu. C'est chez lui, c'est dans son pays.Unquart d'heure, un jour lui suffisent pour s'instruire de l'instant où il doit envoyer son ouvrage. Mais un étranger, à cent lieues ou môme à trois cents lieues de Paris, peut-il connaître l'instant fatal qui doit fermer la porte à ses espérances? Peut-il répondre que son envoi n'éprouvera aucun retard par des accidents de voiture? C'est ce qui m'est arrivé. Au dégel, les barrières ont été fermées, et mon tableau est resté en route !
Ah! monsieur, si j'avais votre plume pour un quart d'heure, comme je rosserais ces messieurs-là! Vous qui avez une âme d'artiste, comprenez combien je souffre d'une telle barbarie !
C'est assez vous parler de mes contrariétés. Parlons de vqs projets (2). Puissent-ils ne point éprouver d'entraves semblables ! Déliez-vous de ces maudits Parisiens. Il est malheureux qu'on doive passer par lâ. Leur esprit est moins propre aux beaux-arts que celui de beaucoup d'autres nations. Paris est un but d'attraction, non par son bon goût, son jugement ou son esprit, mais
il) Du Louvre.
(2) Le manuscrit porte «ai». Allusion au projet qu'avait l'écrivain de suivre à Paris la carrière dramatique.
par son énorme masse. Sa population lait sa force. C'est un tyran devant qui le génie ne s'incline que parce qu'il a un suprême pouvoir matériel.
Votre comédie (1) avance-t-elle? Dites-moi, que faites-vous? J'ai rencontré un monsieur, il y a près d'un mois, qui m'a dit être chargé par vous de me remettre un exemplaire de la lievue belge. Je n'ai plus revu ce monsieur.
Je compte partir pour Paris dans sept ou huit jours pour voir l'Exposition et aviser au moyen d'exposer mon tableau dans une place particulière. Si Nisard (2) veut bien me dénicher de là et me mettre au niveau des autres exposants, je me croirai très- heureux.
Bien des choses de votre tendre parrain, ainsi que de ma mère.
Àttendrez-vous toujours le chemin de fer pour venir nous voir ?
AU MÊME
Paris, 3 auil 1858.
Je r.e sais si vous êtes à Bruxelles ou à Dinant. Dans tous les cas, je vous écris à Bruxelles.
Je ne sais si vous avez reçu ma dernière lettre, que je vous écrivis de Liège. Je fus bien désolé de ne point vous voir, en passant à Bruxelles. J'aurais bien eu de la consolation en vous parlant de toutes mes contrariétés. Si vous saviez combien je souffre dans ce maudit Paris ! Figurez-vous que je suis en course du matin au soir pour trouver un local pour exposer mon tableau. Je •ne suis adressé au directeur des musées, pour le prier de me donner quelques renseignements ; mais toutes ses réponses ressemblent à celle de l'inflexible geôlier qui conduit les ombres du Slyx. *
Tout le monde ici se ressent un peu de celte impassibilité qui assomme l'étranger qui a besoin de renseignements. Je n'y puis plus tenir d'ennui. Je suis isolé au milieu de la foule, comme dans une forêt où chaque arbre est un être auquel on adresse vainement la parole. Je vous prie donc de me donner de vos nouvelles. Vous voyez que j'ai besoin de consolation. Mon cousin vous aura dit, sans doute, comment mon tableau est arrivé trop tard.
Dites-moi un mot de ce que vous faites.
Si vous vouliez me donner une petite lettre pour SI. Nisard, cela me ferait bien plaisir.
(1) Le Point d'honneur.
(2) Qui avait teuté de faire ouvrir à l'auteur du Point tf honneur les portes de la Comédie française.
Au moment où je vous écris, je reçois une letlre de ma mère qui m'envoie votre réponse à ma letlre du 11 (mars). Jugez quelle est ma joie! Mais en même temps j'éprouve le plus vif regret de ne l'avoir pas reçue plus tôt. Ma mère a tardé quelques jours à me répondre. Ensuite, je suis resté longtemps avant d'aller voir à la poste restante. Tout cela fait que douze jours sont perdus pour moi. M. ISisard aurait pu me secourir plus tôt.
Vous me demandez ce que j'ai résolu de faire. Jusqu'à ce jour, je suis resté dans une irrésolution qui me tue. Cependant, à force de chercher des moyens» j'ai trouvé l'École des Beaux-Arts qui, dans son vaste local, pourrait bien me prêter un petit coin. Si mauvais qu'il puisse être, je serais heureux de pouvoir m'y nicher. Le difficile, c'est d'obtenir la permission. Une permission est une grande affaire dans Paris, quand, privé de la protection de princes ou de ducs, l'on ne se présente qu'au nom des beaux-arts.
Une autre idée encore m'est venue. S'il m'était permis de dresser une tente sur la place du Louvre, je pourrais y exposer mon tableau. Seul, et recevant une lumière qui lui serait propre, il n'en serait que mieux, et l'inconvénient deviendrait alors une faveur inattendue. Mais obtenir cela me parait plus difficile que les douze travaux d'Hercule. Une descente aux Enfers.
Tout se fait ici par spéculation. Croyez-vous qu'un artiste songe à faire une . belle chose par amour pour l'art? Non. Il calcute quels sont les goûts ou lescaprices de la mode. Puis, comme les nombreux industriels de la capitale, il va porter son ouvrage dans un marché qu'on nomme Exposition du Louvre.
Savez-vous pourquoi on est si sévère pour ceux qui envoient trop tard h l'Exposition ?
Voici ce que des gens bien informés m'ont dit. C'est que souvent desariisto du premier ordre exposaient à la tin ; que, captivant alors l'attention publique, ils empêchaient les* autres de vendre leur marchandise; que d'autres enfin* prolitant des défauts des ouvrages exposés, faisaient bien vile un tableau qui, par sa supériorité, éclipsait tous les autres. La Commission a voulu remédier 4 à cela, et elle s'est dit : Tout tableau arrivant trop tard ne sera point reçu, comme faisant tort au commerce de la généralité des exposants. Par ce moyen, nous empêcherons aussi que des artistes fassent de bons tableaux aux dépens, des autres (1).
Voilà comme on traite les beaux-arts à Paris !
Spéculer, trafiquer, subtiliser !
Mon adresse : Boulevard Saint-Denis, cité d'Orléans, n* 8. (I) Les mots en italique sont soulignés dans l'original.
AU MÊME
Paris, 27 avril 1858.
J'ai vu M. Nisard, qui m'a promis de chercher à obtenir la permission de placer mon tableau a l'École des Beaux-Arts. Il y a vingt jours que j'attends sa réponse : lui-même n'en a pas obtenu de ceux à qui il a écrit. Fatigué d'attendre, je fus moi-même à l'École des Beaux-Arts. Je m'y présentai comme artiste, comme étranger, comme Belge, et pour me prouver qu'on était fort sensible à tous ces titres, on me refusa très-poliment. Le retard de M. Nisard s'explique. Je ne dois donc plus penser à cela.
Si je vous disais toutes mes démarches, les humiliations, les déceptions et les traverses de toute espèce auxquelles je me suis exposé, vous trouveriez en moi un héros propre à mettre en scène.
Je ne crois pas qu'il soit possible de trouver exemple d'une situation semblable à la mienne. C'est celle d'un homme qui, dans un songe, poursuit une ombre qu'il croit toujours atteindre et qui lui échappe sans cesse. C'est le supplice que fait endurer cette affreuse paralysie où l'homme semble mort. Lui seul sait qu'il respire. Biais impossible de manifester son existence par aucun signe. On l'entoure, on le pleure, on l'enveloppe du drap mortuaire, on le descend dans la tombe, et impossible, impossible de s'écrier : Grâce ! grâce! barbares ! je ne suis pas mort !
Je suis enfin fatigué de battre le pavé, de rôder dans les mngasins et les greniers, de demander, chapeau bas, le chemin à tout le monde, d'être brusqué, foulé et perdu dans la foule. Je suis las de subir l'insulte des maussades portiers, de passer des heures inutiles dans les antichambres, d'y disputer la gloire pied à pied avec les hautains laquais, et, après tout, me coucher fort tard, l'âme toujours frémissante d'une rage inutile.
Ces contrariétés, loin d'abattre mon courage, ne font qu'augmenter la résolution que j'ai conçut*: et si, comme j'y suis déterminé, je dois attendre l'année prochaine, je reviendrai avec, de nouvelles forces. Déjà de nouveaux projets de tableaux roulent dans ma tête.
Je vous remercie d'avoir fait insérer ma lettre dans le journal (I). Vous avez bien fait seutir l'absurdité en question (2).
(1) \. 'Obtenaient du 29 mars avait public la partie de la lettre du 11 relative au refus d'admettre Pairocle au Louvre, a cause du retard survenu en route.
(2) En disant, à propos du dégel dont le peintre étranger étail rendu responsable : « C'est là, je crois, une circonstance atténuante et qui, en Belgique, où l'on reçoit les tableaux de l'étranger huit jours encore avant la clôture de l'Exposition, eût fait trouver
Je compte partir incessamment. Je laisse ici mon tableau pour l'année prochaine. L'Exposition finie, ce serait maintenant perdre du temps.
Ne sachant que faire, je me suis amusé a faire une critique du Salon. J'ai pris le ton de la plaisanterie : le sujet ne m 'ayant rien inspiré de sérieux, j'en fis un passe-temps. Si, en refondant tout cela, il y avait la matière d'un article, je ne serais point fâché d'en voir la publicité.
En attendant le plaisir de vous voir, à Liège, j'espère encore de vos nouvelles ici, à Paris.
A M. P. WAUTERS (1), à Malines.
Liège, 24 mai 1858.
Vous êtes bien aimable de me témoigner par tant de preuves réitérées une amitié à laquelle j'ai dû vous paraître insensible. Je dois vous dire, pour me justifier, que je suisextrèmement paresseux à écrire; ensuite des occupations continuelles nie laissent trop peu de temps pour y songer. Un ami tel que vous, monsieur, demande des instants plus longs que ceux qu'exige une simple lettre. Toujours bercé de l'espoir d'aller exprès à Malines, pour vous voir, je négligeai jusqu'à ce jour de vous écrire.
Je devais d'abord commencer par répondre à la première lettre que vous m'écriviles à Kome, concernant un tableau que vous désirez avoir de moi. J'aurais voulu vous satisfaire de suite; mais, avant tout, il était indispensable de vous communiquer mes idées sur l'objet dont il s'agit.
Je dois vous avouer que ce genre de peinture est incompatible avec ma manière de voir, et quoique j'aime à traiter tous les genres de peinture possible,
grâce à l'artiste. Personne chez nous ne songerait à punir un peintre, de quelque pays qu'il vint, ni de la gelée, ni du dégel, ni de la fermeture des barrières. Pour eux sont les premières lettres d'invitation; pour eux.au Salon, les bonnes places. Et si, chemin Taisant, comme il arriva l'an passé, certain accident survient h quelque toile, la Commission veut que l'auteur ait le temps d'y remettre la main, et ne s'en prend pointa lui de la gaucherie des voituriers, ce qui n'est que juste... 1
(I) Oncle du peintreconnuduméme nom, M. Charles Wauters.— Natureenthousiastc. il avait eu pour Wierte, vers la même époque que le bon Gilain Disière, l'intuition de l'avenir. Il se prit pour l'artiste d'une telle affection qu'ainsi qu'on le verra par le refus contenu dans la lettre du 27 janvier 1844, il voulait lui faire don de sa maison. On y admire aujourd'hui une collection de neuf toiles de petite dimension : Les Vingt-et-une jeunet fille*, Y Age d'or, la réduction du Patrocle, le Satyre et les enfants, la Femme et les enfants, les Trois souhaits, les deux Femmes romain es, le Patientiotupc et le portrait de l'hôte sur une im'mic toile avec celui du peintre.
je ne ferai jamais choix, pour le cabinet d'un ami, d'un sujet où l'art ne peut développer toutes ses beautés. En effet, tout ce que le moyen-Age s de plus piquant dans ses mœurs, de plus bizarre dans ses costumes et ses armures, ne pourra jamais rivaliser avec le beau, le beau immuable des Grecs, celui qui constitue le grand talent de Michel-Ange et de Raphaël.
Malheureusement, la mode aujourd'hui entraine toutes les volontés, paralyse toute disposition penchée vers le beau. Il n'est pas un artiste, pas un poète, si jeune qu'il puisse être, qui n'ait déjà subi sa pernicieuse influence. Il faut, pour être artiste, un profond inépris de l'nr, et vivre de cette intime jouissance qui n'est sentie que des âmes qui rêvent la gloire.
Je m'aperçois, monsieur, que je vais entrer dans mes folies. Véritables folies, en effet, pour le commun des hommes.... Je veux en finir sur ce chapitre, que je n'aurais jamais entamé qu\n parlant à un homme tel que vous, monsieur. Votre amitié m 'ayant déjà dit, plus d'une fois, que vous m'avez compris, je vous parle en toute conliance, et je sais «pie le but où tend ma folie n'est pas pour vous obscur et incompréhensible.
Avant quinze jours, monsieur, j'aurai le plaisir de vous voir et de vous en dire d'avantage. Oubliez ma paresse et croyez à ma sincère amitié.
Décidément, nous pouvons dire ensemble : Je suis paresseux, tu es paresseux, noua sommes paresseux. Avez-vous donc oublié que je vous attends, tous les jours, ou au moins une petite lettre qui m'annonce l'heureux moment où vous serez libre de venir saluer mes pénates? Auriez-vous peur peut-être d'exposer votre vie sur le chemin de fer, avant d'avoir terminé votre comédie ? ou votre voyage à Paris (l) vous aurait-il pour toujours dégoûté de voyager ?
Rassurez-vous. Vous ne trouverez point ici, j'espère, un bavard de Parisien pour vous endormir. Kl, si notre cuisine ne s'annonce point par l'apparence et le galimatias d'une nomenclature parisienne, vous pourrez au moins être assuré qu'un beefstak au.r /hwiwcs de lare est un véritable beefsteak, et qu'il n'a rien de commun avec la chair du cheval ou de tout autre animal (2).
(t) Kn 1837.
(2) Allumons aux aveatuivs i apportées dans: Vu mois à Paris, publié par la Revus l.hjr.