‹ Antoine Wiertz etude biographiqueChapitre 7 sur 27 · A M. LOUIS LABARRE · texte numérisé non relu

A M. LOUIS LABARRE

Liège, 1 i juin 18:>8.

Je voudrais vous exprimer tout le plaisir que j'é|»rou\e en lisant le Petit tour de Marie- Amour. J'ai trouvé là tout ce que je sentais d'affection pour les bons Parisiens. Je mourrais de plaisir si je pouvais leur lire à tous ce petit volume qui écrase en l iant leurs idoles et leurs croyances. Nous en parlerons plus au long.

Je vous attends.

AU MÊME

! Jé 8 i\ 8 jiiiuel 1838.

Oh ! que ne suis-je en I8Ô9 ! Vous ne vous faites pas d'idée comme celte pensée me donne du courage. Car, il y a entre nous une analogie singulière. Vous vous batte/ contre..., moi, contre Rubeus. Il y a là dedans une audace inouïe, un démon, une rage, une soif de gloire. Pour nos contemporains, c'est orgueil, témérité, folie. Napoléon montant les Alpes était un insensé. Passe les Alpes, c'était un César.

A l'œil vulgaire une grande entreprise ne parait sage qu'après le succès.

Vous me demandez, si mon duel est commencé. Oui (I), et je vous attendais toujours pour témoin. Un témoin comme vous me donnerait lièrement de courage. Je n'ose plus vous solliciter. Votre duel à vous occupe trop vos instants pour venir à mon secours...

Allons, du courage! Savez-vous comment je m'en donne, moi ?Je m'imagine, comme Alexandre-le-f.rand, que l'univers a les yeux lixés sur moi, ou bien je pense ù cette lutte terrible d'Ajax et d'Hector. C'est singulier comme la lecture d'Homère me donne de la fureur! Je le tiens aussi sous mon chevet, comme le vainqueur de Darius. Les peintres et les poêles sont aussi des héros.

La brosse à la main, il me semble balancer le terrible frêne du Pelion. l'ue toile est mon champ de bataille; mes Troyens, Raphaël, Michel-Ange, Rubeus. Vous eoncevpz qu'avec de telles idées, on oublie bien l'argent et les glorieux succès de nos pygnuvs modernes. Attaquons les maîtres et non les valets.

A l'année prochaine donc ! Paris saura qu'il y a un autre Dinant qu'eu France; que le Dinant de Belgique s'écrit avec un t, et que, par conséquent, s'il y a une lettre de plus, tout ce qui est en France n'est pas toujours ce qu'il y a de plus ntir> : .

J'ai voulu faire un calembour, maladroit ! Je vous laisse le soin plus tard de le rendre intelligible et lumineux.

Adieu. Tuez-moi votre homme et venez m'aider à tuer le mien.

Ma mère vous attend, et votre gros parrain voudrait bim vous embrasser...

(t) Il commençait le Christ an lambeau.

AU MÊME

Août 1838.

Pourquoi lardez-vous tant à venir nous voir? Je dois vous dire une chose qu'il faut savoir. Ma mère et moi, nous allons à Dinant pour la fête. Nous y restons quelques jours. Après quoi, nous vous attendons à liège, non pour un jour, comme vous le prétendez, mais pour y travailler à achever votre comédie.

Je viens de faire un petit article à ma façon sur M. Van Brée (l ). C'est un homme de mérite sous bien des rapports, et je voudrais pouvoir lui prouver ma reconnaissance par un moyen quelconque. S'il était possible de donner de la publicité à cet article, cela me ferait bien plaisir.

Je n'ose pas l'espérer. Cela est trop mauvais. Vous trouverez de l'exagération. Mais je vous jure que l'homme était ainsi que je l'ai peint. Tâchez de le faire imprimer; vous me l'enverrez. Ensuite, je le ferai mellre dans le Journal de Liège. Mais voire jugement avant tout.

J'attends cela, avec votre réponse, le plus tôt possible. Adieu.

AU MÊME, à Heer.

Liétfe, 2 septembre 1858.

Déjà depuis cinq jours, je suis revenu à Liège. Le mauvais temps m'a chassé. Dinant m'a paru triste et peu disposé à m'inspirer de la gaieté. J'ai repris mes travaux pour ne les quitter qu'au mois de février.

Et vous, que faites-vous? Sentez-vous déjà pousser une nouvelle sève? J'espère que vous serez plus heureux que moi, que votre distraction sera plus complète (2).

Je me dispose à partir bientôt pour Bruxelles ou Anvers. J'ai besoin de différents objets pour mon tableau. Vous verrai-je ici ou à Bruxelles? Dites moi là-dessus un mot.

J'ai lu presque tous les jours les journaux , et n'ai jamais rencontré l'article en question (3). Je voudrais avoir le manuscrit. Peut-èlre ici seraient-ils moins difliciles. D'après ce que j'ai déjà vu et ce que vous m'ave7 dit. je crois que les journalistes sont les plus grands poltrons de la terre.

Adieu. Écrivez-moi.

(t) Une leçon d'analomie.

(i) A la kermesse ,!e Hecr, pittoresque village à la frontière de France. (3) Sur Matbieu Va» Brée.

Digitjzed b y Goog le

AU MÊME, à, Bruxelles.

Liège, 2 octobre 1838.

J'ai beaucoup regretté, le jour de mon départ, que votre aimable patrona vous laissât jouir trop longtemps des douceurs du sommeil. Je crois qu'il n'y a point du votre faute. Le chagrin que M. Antoine et moi avons éprouvé, fit que notre petit voyage fut un peu triste. Cependant nous espérions encore vous voir au second départ. Mats notre attente fut vaine. Il fallut se résigner.

Je retournai à Liège, bien mécontent et me promettant bien de vous gronder terriblement, à ma première. Mais vous voyez que je n'en ai pas la force. Vous êtes un enfant gâté qu'on aime beaucoup. J'espère cependant que vous allez m 'écrire quelques mots et me donner une courte explication de votre conduite, afin de faire la paix tout de suite...

Henvoyez-moi le plus tôt possible le manuscrit en question. S'il n'est que passablement mauvais, je le donnerai chez Desoer. Sinon le sentiment de reconnaissance, je ne le ferais pas.

Je travaille à différents petits tableaux pour Paris. Ce sont de petites bamboches qui feront contraste avec mes ouvrages principaux (I).

Je vous dirai qu'à mesure que nous approchons de l'époque de l'Exposition, la tête me monte furieusement contre les Parisiens. Leurs préventions, leur présomption et leurs préjugés voltigent toujours autour de moi, comme des démons malfaisants. Puis, je songe aux seules armes qui puissent les combattre : les soumissions, les sottes platitudes, les intrigues et les claqueurs. Je songe à tout cela; la colère me monte, je dresse la tète et me décide à attaquer de front tous ces vils moyens de se mettre en réputation.

J'écrirai à tous les journalistes :

« Je ne vous demanderai point l'aumône, je ne tomberai point a vos genoux. »

F.t au public :

u Jugez-moi et ne lisez point les journaux pour me juger. »

Il faut me pardonner. Homère m'échauffe tous les jours la tête. J'aurais honte , il me semble, de combattre par la ruse. Je veux agir de mes propres forces.

J'ai besoin de calme : écrivez-moi. Dites-moi si vous avez repris vos travaux. Votre troisième acte doit vous encourager pour le reste. Quand vous aurez fait l'ensemble, je veux le lire moi-même, tout à mon aise (2).

Adieu. Venez me voir bientôt.

(I) Voir U lettre du 23 octobre.

(i) Chacun des deux amis lisait les manuscrits de l'autre, et l'on ne sait ce qu'il fallait !e plus admirer chez l'artiste, ou de la sûreté d'un maître dans le conseil donné a l'éemuin, on de la modestie d'un écolier devaut le conseil reçu.

AU MÊME

Liège, 22 octobre 1838.

Voire sujet est neuf (i)... Vous faites bien de mettre au premier acte plus d'intérêt qu'on n'en met ordinairement. C'est une chose que j'ai souvent remarquée : aux premières représentations, le spectateur veut qu'on lui annonce quelque chose à la levée du rideau. On est toujours mieux disposé à accueillir un étranger qui annonce par sa figure la confiance que l'on peut avoir en lui.

Le premier coup d'archet de Paganini vous fait toujours dire : J'aurai du plaisir. J'ai vu des opéras où la mauvaise impression du 1" acte vous empêche d'applaudir de bon cœur les beautés qui viennent ensuite. C'est une chose à laquelle il me semble que les auteurs ne pensent pas toujours.

Je vous admire quand vous souflletez le polisson qui ose ainsi parler de Narine. Sans doute, vous avez dit :

Comme avec irrévérence Parle des dieux ce maraud !

Mon bras saura comme il faut Châtier cette insolence.

Puisque vous voulez que je nous dise quelque chose de moi, je vous annonce que le petit article (2) a fait plus de bien à ma réputation que le meilleur tableau du monde. Le journal d'Anvers (ô l a reproduit, et pour faire enrager «le certains individus, m'a donné les plus belles louanges sur l'idée que j'avais eue de rappeler ainsi au public un mérite si injustement oublié.

J'ai fini les bamboches dont je vous ai parlé. C'est la répétition, avec changements, des Femmes mm-iinrs et des Trois :,ott!mil.s.

Adieu. Je vous embr:i>se.

AU MÊME

Liège, 2o octobre 1838.

J'ai déjà lu les ouvrages de Girodet, il y a longtemps. Si j'avais mieux le temps et si je n'étudiais, en ce moment, un ouvrage de physiologie, je vous

(I) Il s'agit du Point d'honneur, d'abord écrit en cinq actes, et que l'auteur réduisait en trois, fi) l ne leçon d'à nnlomie.

;."») Le Précuwir.

prierais de me les envoyer. Lisez- les pour moi. Vous me direz ce que vous en pensez.

C'était un homme de talent, mais je crois que ses connaissances en poésie nuisaient à son talent de peintre : il voulait trop littéralement rendre la poésie « n peinture. Une robe légère d'une entière blancheur peut être belle en poésie ; en peinture, c'est un pâté tout blanc à la manière de M. Dubuffede Paris.

Je ne sais rien de ce que vous me dites de la jeune Hachel.

N'est-ce pas que je suis heureux d'avoir trouvé quelques ennemis ? Oh ! si j'avais un dixième de votre plume, en trois jours, ils seraient pulvérisés. Aujourd'hui, il n'y a que la plume qui puisse faire connaître un peintre. Ses tableaux ne disent rien, mais tout le monde sait lire. La plume peut dire et prouver qu'il y a des marauds. Un tableau a beau le dire : c'est pour la foule du grec et du latin.

Le public est un animal têtu, à l'oreille dure et la vue basse : il faut gesticuler beaucoup pour lui apprendre une chose. J'ai toujours envie, un jour, de barbouiller sous son nez. Ce serait au théâtre, sur la scène même, que je voudrais montrer un tableau d'histoire improvisé en deux heures. Peut-être pourrais-je par là donner une idée de mon existence.

Je suis si fatigué d'entendre tout le monde parler peinture avec la même facilité que si l'on parlait cuisine; je suis si fatigué d'entendre nos Flamands dire: Raphaël, c'est du pain d'épice; les Allemands, des hommes secs comme du bois, qu'enfin je me mettrai en colère. Je veux essayer une dissertation sur les beautés et les principes de l'École italienne comparée â l'École flamande; «lire enfin ce qui n'a jamais été dit, ce qui constitue la beauté; expliquer le fameux pourquoi.

Ce sera un thème, j'espère, qui me donn« n de l'exercice et le moyen de donner des soufflets.

Addio dunque.

'* AU MÊME

Liégi , -21 novembre ls38.

Je m'empresse de vous écrire pour vous prier de ne point vous mettre eu colère et de vous rappeler que, quoiqu'un infâme paresseux à écrire, je n'en suis pas moins bon enfant. Ma pensée est active, mais la plume inhabile est toujours embourbée. C'est un gros pieu qu'il faut traîner a la sueur de mon

front Ne vous étonnez pas si je vous écris si peu. Je tremble, lorsqu'il faut

lever mon pieu pour vous exprimer maladroitement mon affection. Quand vous voulez de mes nouvelles, venez plutôt passer une quinzaine près de moi, et \oi\s serez convaincu que je ne vous oublie pas....

Terminons sur ce chapitre, elne m'accusez pas aussi injustement, où j'aurai lieu de me fâcher à mon tour.

Chose singulière! tout en me punissant par une courte lettre, d'un autre côté, vous me rendez un service bien important, vous me sauvez la vie. Est-il possible que ces Parisiens aient encore inventé un nouveau règlement à leur Exposition, pour tromper l'étranger éloigné de tout renseignement? Ainsi donc, si mon bon ange, qui est vous, ne m'avait prévenu du danger qui me menaçait, je n'envoyais mes tableaux qu'au 16 février, et j'étais encore une fois enfoncé! Il faut convenirque ces messieurs sont de véritables barbares d'inventer «les moyens qui ne frappent que l'étranger.

Voyons maintenant ce que nous allons faire. Je serai obligé de partir pour Paris avant le 1" février. Quand croyez-vous avoir ûni votre comédie? Pensez-vous que nous pourrons partir ensemble? Il faut absolument que vous me disiez tout ce qui est nécessaire pour bien nous entendre. Ecrivez-moi, ou plu» tùt venez ici. Nous causerons de tout.

Mes tableaux sont terminés. Je les expose, lundi prochain, à la salle d'Émulation de celte ville. J'aurai la un meilleur jour et de la distance.

Ma mére a été bien malade, par les jours de brouillards. Maintenant elle se trouve un peu mieux. Elle espère vous voir bientôt.

Oubliez, je vous prie, votre colère. Écrivez une lettre un peu plus longue que la dernière....

AU MÊME

Liège, 18 décembre 183$.

.... Je vais doue battre monnaie, c V-bt à-dire fabriquer des portraits.... Je voudrais bien être à Paris une dizaine de jours avant le I er février. Car je ne sais le temps qu'il me faudra pour dérouler et faire encadrer mon grand tableau il). Le temps passe vite à Paris, et l'on fait bien peu de chose en un jour. . ^

Mes tableaux sont exposés. Ce sont de véritables hiéroglyphes pour notre pays. Quand un journal s'avise d'en parler, c'est d'une manière si gauche que je ne puis n'empêcher de penser au galimatias du Médecin malgré lui.

11 me semble que pour les beaux-arts, ce serait faire une œuvre méritoire que de signaler au public ces méchants écrivains qui s'avisent de parler peinture ou musique. J'ai entendu l'autre jour une critique du fameux Janin sur Rubens. Si j'ai le bonheur de tomber sur cet écrit, je le publierai, accompagne «l'un petit errata que je me donnerai le plaisir d'ajouter moi-même.

(I) UPatrocle.

Quel malheur que nous n'ayons pas un Roileau en peinture, pour faire taire ces nuées de babillards !

J'apprends avec peine qu'il vous est survenu un crachement de sang. Il faut soigner votre santé. S'il faut plusieurs jours pour la route, nous nous arrêterons quand il le faudra. Ainsi du courage...

La fortune, comme vous l'avez dit, est une infâme p.. . Mais songez qu'elle est comme beaucoup de coquettes qui commencent à vous aimer alors que vous les méprisez.

Un serrement de main à votre jeune frère.

AU MÊME

Liège, 11 janvier 1859.

Ma mère vous remercie des souhaits que vous nous adressez. Elle espère bien que votre voyage de Paris s'accomplira selon vos vœux....

Il y a longtemps que j'ai réfléchi à ce que vous me dites concernant la nudité de Patrocle (1). Il me serait facile de remédier à cela. Tout ce que je crains, c'est l'arrêt despotique de la Commission, qui, sans vouloir dire pourquoi , refuserait mon tableau , en refusant aussi de m'entendre. Ces gens-là sont des Turcs qui ont sur les artistes , comme sur des esclaves, le droit de vie ou de mort.

J'aurai bien de la peine à me déterminer à payer des gens pour me rendre justice, et quoique ce soit le seul moyen d'être remarqué, je n'éprouverai jamais un véritable plaisir d'entendre dire ainsi du bien de mes ouvrages Dans le malheureux siècle où nous sommes , on ne dira donc jamais : C'est bien, parce que c'est bien , mais parce qu'un intérêt personnel oblige à le dire ! Mais enfln, mon bon ange sera peut être plus sage que moi. Car j'ai toujours la malheureuse idée de vouloir tout emporter d'assaut, et par la force de la baïonnette.

Il faudra donc bientôt emballer et nous déterminer à nous mettre à la torture, subir toutes les angoisses du cahot ; puis, après, Dieu sait ce qu'il faudra subir! Nous pourrions bien, comme Alexandre, nous écrier : « 0 Athéniens ! a quels dangers je m'expose pour vous plaire! »

Je compte partir d'ici et vous voir le 20. Si c'est avant, je vous l'écrirai.

(1) Pour l'Exposition d'Anvers, un voile fut exigé. Le peintre attacha a sou héros une feuille de papier écolier, sur laquelle était répété de haut en bas ce mot : nigaiuls, à l'adresse des culoltiers du jury.

Quand je pense qu'il faudra passer un grand mois à Paris, en attendant l'Exposition, j'éprouve un certain dégoût, une certaine frayeur qui s'augmente encore à l'idée de mon misérable voyage de l'année passée. Les humiliations et les déceptions retentissent encore avec force au fond du cœur, et si l'espoir dont vous m'encouragez , ne soutenait point mon entreprise , j'enverrais au diable Paris et les Parisiens. Il est affreux qu'un artiste de bonne foi soit obligé de se montrer à dos gens qui ne reconnaissent de talent qu'en celui qui l'achète.

Dieu veuille que, pour passer le temps, nous trouvions quelques portraits à faire !

Addio, caro min porta.

Le gros parrain vous souhaite un vovagc resplendissant d'une brillant»? il. ...mi. ...nation (I).

AU MÊME

Liégo, Ojati.icr 183».

Mes tableaux sont encaissés, mon passe-port signé; il me reste encore quelques commissions à faire, et je vous préviens que je ne pars que lundi, -21. sept heures du malin. Aurez-vous préparé tout ce qui est nécessaire?

Une question que nous n'avons pas suffisamment approfondie, c'est l'état de nos finances. Il ne faut point s'embarquer sans biscuit. J'ai fait peu de portraits pendant l'exécution de mon tableau (2), et je crains que nous ne nous trouvions à court pendant l'espace de temps que nous resterons à Paris. Je ne puis employer à mon voyage que 400 francs...

Mais Paris ! Vous savez ce que c'est que Paris. On y est inconnu , on s'y perd, on s'y noie Le talent n'est rien , la réputation est tout , et si les écus ne vous soutiennent en attendant, le dieu des beaux-arts vous laisse périr sans pitié. Dites-moi ce que votre bourse vous permettra de faire. Nous ne pouvons nous exposer aux chicanes des restaurateurs de Paris.

Misérables mortels , de quoi faut-il nous occuper! Écrivez-moi de suite, ou, si vous l'aimez mieux, attendez-moi lundi. Nous causerons de tous nos projets. Je ne vous en dis pas davantage.

Addio, carisaimo porta.

(1) M. Gilain Disière, se trouvant, avec ses deux amis, aux f.Hes de septembre, à «ruxelles, faisait semblant d'être ébloui par les lampions, au point de ne pouvoir prononcer le mot d'illumination.

(2) Le Christ au tombeau.

AU MÊME

Liège, 13 mai 1859.

Si vous ne m'aviez assuré que vous ne pouvez mourir que dans votre soixantième année, j'aurais cru, par ma foi, que vous m'aviez abandonné dans ce monde tout hérissé de misère et d'imbéciles.

Avez-vous pu laisser rouiller votre plume pendant tout ce temps?P*r Baccho! croyez- vous 'que la jeunesse soit éternelle ? Et, quoique vous soyez assuré de vivre soixante ans, croyez-vous qu'il y ait pour cela du temps à perdre? Rien n'est fatal comme d'avoir du temps devant soi. Cela nous engage toujours à remettre au lendemain. Illusion trompeuse que le lendemain! Ne comptez jamais pour certain que le présent. Encore est-il peu sûr que vous jouissiez de son existence.

Je suis si pénétré de ce que je vous dis la qu'une heure passée dans l'inaction me donne les plus vifs regrets Aussi je vous dirai que depuis que j'ai quitté l'infâme ville des atomes, je n'ai cessé de travailler. J'ai fait plusieurs portraits, terminé la Esmeralda et le Quasi modo pour Bruxelles.

Quel bonheur de ne plus habiter celte Grève de l'espèce humaine ! Que Je suis heureux de ne plus assister journellement à tous ces supplices dégoûtants, de ne plus voir à nu tout ce que le matérialisme a de plus désespérant !

Enfer! Paris (1)! (Vous me permettrez de ne jamais écrire ce nom sans y attacher le signe de malédiction qui exprime ma profonde horreur )... Pauvre tête malade ! m'allez-vous dire, en proie aux déceptions, vous n'y trouvez que du mal. Eh bien! monsieur, riez, haussez les épaules, mais répondez à mes questions. Je vous parle en philosophe... N'est-ce pas l'école du crime? le pays du suicide?

Si, un jour, vous habitez la ville des atomes, vous sentirez les douces illusions de la vie une à une s'échapper, comme les heures du dernier jour d'un condamné. Vous sentirez mourir tout ce que vous avez d'énergie... pour plaire a cet amas monstrueux de qui vous dépendrez pour vivre. Non, il n'est pas pins possible de rester véritable artiste dans ce pays, qu'il n'est possible d'y vivre en homme vertueux.

Savez-vous qu'au premier coup de pinceau que j'ai donné à mon retour, j'ai senti mon imagination empoisonnée?... Mes idées étaient embarrassées, amollies par tous les souvenirs de l'impure peinture parisienne. Ce n'est qu'après ;ivoir respiré quelque temps l'air pur de mon atelier, que j'ai repris ma première vigueur.

(I) Ce nom est surmonté d'une petite foudre. Wierlz ne l'écrivit plus autrement.

Vous avez bien de la complaisance de me demander des nouvelles de Pa trocle, lui qui a passé par tant d'ignominies... Il faut que ce soit par amitié pour moi que vous demandiez des nouvelles de sa santé. Eh bien ! il se porte mieux que jamais. Si l'idée avantageuse que vous avez eue de sa personne, a été quelque peu ébranlée par le bourdonnement des insectes, cela ne m'étonne point, et je ne vous en veux pas pour cela, bien persuadé que je suis que plus lard vous le trouverez mieux portant que jamais (l).

Puisqu'il faut des batteries et que le public avale tout cela, je veux, pour me venger de sa bêtise, lui faire avaler des contes de toutes les couleurs. On \a bientôt lire dans ['Espoir :

•( S. M. l'empereur de toutes les Russies vient de décorer M. W., artiste le plus distingué de l'Europe. La cour vient de lui commander de nombreux ouvrages. »

Un autre jour, j'irai me promener a la Belle-Vue, et le lendemain, on lira :

« M. W., le rival de Hubens, est allé faire un voyage à Dusseldorf. Les principaux artistes lui ont iail les honneurs de la ville. On distinguait, entre autres, MM. Overbeck, Cornélius, Zimmermann, etc. »

Tout cela me fera plus d'honneur que d'exposer un bon tableau.

Je réclame de vous, pour l'Exposition prochaine, bon nombre d'articles où vous ne devez point ménager les hyperboles. Je vais enfin marcher à la gloire !

Je suis toujours d'avis de mettre mon tableau au concours. Voici le sujet : Influence pernicieuse du journalisme sur Us beaux-arts.

J'attends de vos nouvelles. Je ne pourrai vous voir û Dînant. Je travaille, en ce moment, pour la soupe.

Addio, amico mio.

Ma mère est bien sensible à votre souvenir. Je l'ai trouvée, à mon retour, dans une santé passable.

AU MÊME

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